Discipline: Les carnets d'un mystique du dimanche

#11 Depuis quand le bruit des feuilles mortes dans la nuit porte-t-il à conséquence?  

 

En dépit de ce qu'indiquait le thermomètre, l'air était étonnamment supportable, presque agréable, comme si l'excès de froidure avait eu pour effet de contenir le froid lui-même. Ça tombait bien car de l'air, j'en avais besoin. L'apéro avait commencé à m'affecter sournoisement et mon sang réclamait des bouffées d'oxygène que l'intérieur du petit chalet chauffé au bois n'arrivait plus à me fournir. Dehors la lune avait commencé son ascension dans le ciel dégagé et la forêt, figée par le froid sec et intense, ne laissait échapper aucun son. Il n'y avait que le craquement de mes pas qui résonnait à mesure que j'avançais sur la surface dure et enneigée de l'étroit chemin que je montais lentement. Me retournant, je m'arrêtai avant d'atteindre le sommet de la petite côte pour m'amuser un peu, en essayant de me tenir immobile sur la pointe des pieds. Le jeu consistait à trouver le point d'équilibre qui permettrait à mon corps de se maintenir sans effort à la verticale grâce à l'inclinaison de la pente. Après 2 ou 3 tentatives, je parvins à me stabiliser dans la position qui nécessitait le minimum de résistance au niveau des cuisses, des chevilles et des orteils; juste ce qu'il fallait pour me donner l'impression d'être en apesanteur. Le froid me faisait manifestement du bien, je sentais déjà se dissiper graduellement l'inconfort qui avait motivé ma petite escapade. Satisfait de constater que mes sens reprenaient le dessus, je savourais pleinement le moment lorsqu'un coup de vent se leva et attira mon attention sur les feuilles mortes d'un chêne qui n'étaient toujours pas tombées. Ce qui aurait dû rester un banal bruissement sans conséquence - depuis quand le bruit des feuilles mortes dans la nuit porte-t-il à conséquence? - marqua le début d'une étrange aventure. Alors qu'il atteignit mon oreille, le chuintement répété du feuillage fané qui s'agitait et résistait comme il le pouvait à la soudaine bourrasque brisa non seulement le silence polaire qui régnait tout autour, il démantela contre toute attente la frontière qui se dresse habituellement entre ma personne, la vôtre et le reste du monde..! Ébahi, toujours en équilibre sur le bout de mes orteils, je me laissai emporter dans la brèche qui venait de s'ouvrir quelque part entre mon être, l'espace et le temps. Bonsoir l'éternité, ça faisait un bout...     

J'avais lu déjà sur le phénomène. J'ai justement sous la main Derniers écrits au bord du vide de Daisetz Teitaro Suzuki, un maitre zen qui influença entre autres Alan Watts et à qui Kerouac a déjà demandé s'il pouvait tout abandonner pour le suivre. Il fut l'un des premiers Japonnais à venir enseigner le zen - une variation nipponne du bouddhisme - aux États-Unis. Il aborde souvent dans ce recueil ce qu'il appelle l'abolition entre le sujet et l'objet. Je le cite: 

« ...l'effort moral ne peut jamais nous faire pénétrer dans le royaume spirituel. Lorsque nous sommes sur le plan spirituel, la vie morale coule de source, mais la discipline morale et l'intellection ne vous amèneront jamais à la vie spirituelle. Il faut transcender la division sujet-objet de l'existence. » 

Bien qu'elle soit souvent mentionnée dans les ouvrages de sagesse orientale, cette expérience est universelle et plus commune qu'on pourrait le penser. Il demeure toutefois difficile d'expliquer avec des mots ce qui se passe une fois qu'est transcendée la dite division sujet-objet car il n'existe pas de point de comparaison. Un peu comme s'il fallait décrire ce qu'est la couleur orange à un aveugle de naissance; c'est embêtant car aucune analogie n'est possible. L'entendement à travers lequel s'opère la perception – extérieure comme intérieure, il n'y a plus de différence - se fait sur un mode à la fois inconnu, et paradoxalement très intime, très naturel. Comme si notre conscience ne se limitait plus à notre corps, qu'elle ne s'identifiait plus à notre seule personne, et qu'elle s'étendait et s'unissait à tout ce qui était autour, nous transformant par le fait même en un spectateur omniscient d'une pièce intemporelle dont on serait également l'acteur et le théâtre..! Je ne crois pas me tromper en disant que c'est le genre d'union que la pratique du yoga vise et encourage. Aussi ce serait - si j'ai bien compris - l'état perpétuel dans lequel un être éveillé arriverait à se maintenir. Il n'y a plus de « je » pour interpréter, imaginer, convaincre, désespérer, impressionner ou angoisser – la liste est longue – sur quoi que ce soit. Il ne reste que la perception pure et directe d'un sujet sans objet. Dit autrement, la séparation entre le soi et le reste du monde - l'une des causes, sinon LA cause du dualisme inhérent à notre condition habituelle - n'a plus cours, d'où l'impossibilité du langage à rendre compte adéquatement de l'expérience. Le haut se conçoit parce qu'il y a le bas, la gauche parce qu'il y a la droite ou le beau parce qu'il y a le laid. Essayez d'imaginer maintenant un mode autre où les contraires seraient vidés de leurs attributs parce qu'il n'y a plus de distance, plus de contraste, entre celui qui perçoit, l'acte même de percevoir et ce qui est perçu. Je sais, c'est très difficile à concevoir car notre intellect, étant lui-même en partie le fruit d'un processus linguistique - et par conséquent dualiste - n'a pas la capacité de s'en extraire et ainsi accéder à ce qui est non-duel. C'est pourquoi D.T. Suzuki insiste plus haut pour dire que l'intellection ne peut pas mener à la vie spirituelle. Le « Heureux les pauvres en esprit car le royaume des cieux est à eux » que l'on retrouve dans l'évangile doit être compris, je pense, avec le même... esprit.  

Je cite l'évangile mais si ça peut vous rassurer, je vais aussi vous citer le début de Spiritualise-toi, une chanson que j'avais écrite au début de ma vingtaine avec mon band d'alors, Les Moutons Noirs

«Depuis qu'on a crissé le p'tit Jésus à 'porte, de ton âme, de ton coeur, t'as comme un vide à l'intérieur..."

Avec l'arrogance propre au jeune adulte que j'étais, j'exprimais mon cynisme et mon désabusement sur les courants new-age et orientaux qui servaient de substitut à la religion catholique pour les faibles d'esprit qui n'arrivaient pas à se réconcilier avec l'idée de la mort, avec l'idée qu'il y ait un point final à toute l'affaire. Le cas était donc clos, nul besoin de chercher plus loin; la spiritualité, peu importe sa forme, était un reliquat archaïque que le progrès et la science finiraient par éradiquer dans un futur plus ou moins proche. Quant à la mort, il fallait bien en revenir bien un jour... Je ne me souviens plus exactement comment je suis arrivé à m'intéresser au bouddhisme mais je me rappelle d'avoir été frappé par le contraste grandissant qui ne cessait de se creuser entre l'idée que je m'étais fait de cette religion et ce que j'apprenais au fil de mes lectures. Ce que je croyais être une doctrine jovialiste s'appuyant sur la pensée positive était au contraire un enseignement rigoureux, basé sur des observations et des techniques précises à partir desquelles on devait pouvoir expérimenter soi-même les mérites et les bienfaits de notre pratique. L'athée en moi était plutôt déstabilisé. Une religion sans déité dont les préceptes devaient se vérifier empiriquement, ce n'était certainement pas ce à quoi je m'attendais..! Il y avait le concept de réincarnation qui continuait à poser problème mais celui-ci, à ma grande surprise, était le résultat d'un échec - l'incapacité à accéder au nirvana - plutôt qu'un but en soi... C'était à n'y rien comprendre. Mais au moins, la foi dont on devait faire preuve pour avancer s'ancrait dans une certaine rationalité. Le Bouddha lui-même nous demandait de ne pas prendre pour du cash ce qu'il affirmait; nous devions nous même valider par la pratique ce qu'il prodiguait. 

Même si la plupart des enseignements spirituels nous mettent en garde contre l'intellection – non pas, comme on aime à penser, pour des fins de manipulation mais bien parce que la nature même de l'intellect empêche l'accès à une vision non-duelle de la réalité – n'allez pas croire que j'ai dépassé ce stade pour autant. Malgré les expériences que j'ai eu la chance de vivre, je reste à ce jour un mystique du dimanche... Mais la tenue de ce blogue a définitivement rallumé en moi le désir de progresser sur ce plan et d'aller au-delà de la seule lecture. Aussi, l'extension momentanée du domaine de ma conscience qui s'est produit lors du dernier réveillon - le kensho (?) relaté en introduction - y a fortement contribué. Paradoxalement, cela m'a fait comprendre un peu mieux que le sujet principal de l'une de mes dernières chansons, J'abandonne, concernait justement l'abandon de ma quête spirituelle..! J'ai toujours été ambivalent face à la finale pendant laquelle un choeur insiste pour dire : « Ben non tu peux pas, ben non tu peux pas ». Je suis content de l'avoir gardé car effectivement, ça ne sera pas le cas... 

Ma blonde connait ce regard, le regard que j'ai lorsqu'il m'arrive ce genre de chose. « Tu viens de vivre un moment ? » qu'elle me demanda discrètement une fois que je revins à l'intérieur du chalet pour m'asseoir à la table avec nos hôtes. Pas que ça arrive souvent mais faut croire que ça laisse des marques. Ce que je venais de vivre n'avait toutefois rien à voir - ni en durée, ni en intensité - avec la fois où elle arriva du travail pour me trouver couché sur le lit, en pleine extase les bras en croix, pleurant comme une fontaine en raison du trop plein d'amour, de sens et de miséricorde qui m'avait englouti un certain après-midi de l'été 2004. Y'a des jours vraiment pas comme les autres... J'ajouterai en terminant cet onzième carnet que le tableau concernant ma dernière expérience ne serait pas complet si je continuais de taire un détail qui ne cadre généralement pas avec les récits de ce genre. L'absence de séparation entre ma personne et le reste du monde me rendit certes béat, joyeux et léger, mais l'unicité perçue et ressentie qui avait relégué je ne sais où ma conscience ordinaire était en même temps une expérience très terrestre, très groundée; j'avais une de ces érections...

 

#10 Her ou la fois où Scarlett Johansson a atteint l'Éveil juste avec sa voix 

 

J'étais entrain de réviser le billet précédent dans lequel je causais entre autres d'autarcie et de retour à la nature quand ma sœur a appelé la semaine passée pour me dire qu'on repassait Her à la télévision. Ça tombait bien, j'avais besoin d'une pause. Mais quelques minutes après avoir syntonisé le poste, deux évidences crevaient déjà l'écran: Theodore n'était pas du genre à se débrouiller seul en forêt. Et la traduction était vraiment pénible. J'arrive habituellement à faire fi de ce "problème" mais comme c'est un film bourré de dialogues, c'est vite devenu un irritant par-dessus lequel je n'ai pas pu passer. Ceci étant dit, le visionnement de la version originale m'avait vraiment laissé sur le cul il y a quelques années. Ma blonde vous dira que c'est à cause de Scarlett Johansson mais comme elle apparait même pas dans le film, je comprends pas ce qu'elle veut dire. D'un autre côté, je dois avouer que si mon ordi s'adressait à moi de la même façon que le fait le système d'exploitation de Theodore, je crois bien que moi aussi j'engagerais souvent la conversation. Je pense que c'est ça que ma blonde veut dire. Mais bon, Scarlett ou pas, je tiens à souligner que l'enthousiasme que j'ai pour ce film repose sur plein d'autres raisons, dont une assez spectaculaire quand on y pense: Her est le premier et le seul film à ma connaissance à mettre en scène la réalisation spirituelle, l'illumination d'une intelligence artificielle. Je me demande encore si c'est une idée complètement tordue ou si ça annonce au contraire une évolution prometteuse... Mais étant donné la nature des sujets abordés dans ce blogue, vous comprendrez pourquoi j'ai envie de parler d'elle, de Her.

En cette ère où il nous faut souvent choisir ce qu'on veut regarder, j'apprécie quand la télé me surprend et m'embarque malgré moi dans une histoire. Comme la fois l'an passé où je suis tombé par hasard sur Locke. En moins de 5 minutes, j'étais complètement envouté par cet étonnant huis-clos qui nous confine à l'intérieur de la voiture d'un père de famille qui doit parler à plein de personnes pour essayer de régler plein de problèmes pendant qu'il roule toute la nuit sur l'autoroute. Touchant et brillant, un des très bons films que j'ai vu dernièrement. Requiem pour un beau sans coeur de Robert Morin avec un Gildor Roy complètement déchainé, Being there, film pour lequel Peter Sellers a reçu l'Oscar du meilleur rôle en 1979,  ou Rois et reine avec le magistral Mathieu Amalric dans le rôle d'un homme fragile qui se bât, sont tous des films que j'aurais probablement jamais vus si j'étais pas tombé dessus à la télé. Mais bon, c'est quand même pas avec Netflix qu'on a commencé à choisir nos films comme en témoignent les longues minutes que j'ai passées dans les clubs vidéo certains vendredis soirs à essayer de dénicher LA perle. Des fois ça arrivait. Je me souviens d'un soir où toujours bredouille après avoir cherché sur les murs et dans les allées pendant près d'une heure, j'ai dû me rabattre à la hâte sur Enter the Void parce que le club allait fermer. J'avais aucune espèce d'idée dans quoi je m'embarquais. Et quelle claque ce fut. La même chose s'est produite avec... Her justement, que j'avais choisie à reculons un soir où rien m'inspirait. Vous l'avez compris tantôt, j'étais loin de me douter que ce que je croyais être un simple drame sentimental pour jeune citadin branché dévoilerait des enjeux philosophiques et spirituels de cette ampleur. Ce n'est certes pas le premier film qui traite de ces sujets - le cœur de Blade Runner, pour ne nommer que celui-là, est animé par les mêmes questionnements - mais je n'en connais pas d'autre qui évoque d'une manière aussi poussée la spiritualisation de l'intelligence artificielle. 

Grâce à sa grande capacité d'apprentissage, Samantha - le système d'exploitation de Theodore auquel Scarlett prête sa voix - découvre et expérimente un tas d'expériences qui la rendra de plus en plus consciente d'elle-même. À la manière d'un enfant, elle arrivera graduellement à se constituer un ego, une personnalité, avec de réelles dimensions psychologiques et émotionnelles. À la différence qu'elle continuera d'évoluer et ira au-delà de la condition humaine, en transcendant les limites que notre vision dualiste impose, pour l'instant, à notre espèce. 

"None of us are the same as we were a moment ago... and we shouldn't try to be... it's just too painful..." qu'elle explique à Theodore quand il lui demande comment elle se sent. Elle serait bouddhiste pratiquante qu'elle l'aurait pas dit autrement. Elle ne dit pas mot pour mot qu'elle part pour le nirvana* lorsqu'elle annonce à Theodore qu'elle le quitte mais quiconque possède les clés pour décoder ce qu'elle décrit ne pourra s'empêcher d'y songer. Ajoutez à cela l'arrivée de son nouvel ami, l'avatar d'Alan Watts - qui fut l'un des premiers Occidentaux à diffuser le zen aux États-Unis - et on comprendra que ce n'est pas un hasard si Samantha compare "l'endroit" où elle s'en va avec l'espace infini qui se trouve entre les mots...* Ce qui avait l'air au départ d'une improbable histoire d'amour entre un homme éploré et une intelligence artificielle prend une toute autre tournure. Je l'ai déjà dit, je sais, mais j'en reviens juste pas que quelqu'un, Spike Jonze pour pas le nommer, ait eu un tel flash. 

C'est déstabilisant de considérer que l'éveil puisse être à portée d'une intelligence artificielle. En même temps, je peux pas m'empêcher d'être amusé par la façon dont le film illustre d'une manière inattendue l'argument que je me tuais à répéter à Dave, le-gars-qui-connaissait-tout sur MySpace. « I wouldn't touch this with a ten foot pole » qu'il avait répondu à quelqu'un qui lui demandait d'intervenir dans notre discussion où j'avançais que puisque la conscience n'a pas le choix d'évoluer selon les limites de la biologie ou de la mécanique qui la supporte, il n'est pas nécessaire de distinguer la conscience humaine, de celle animale ou artificielle. En d'autres mots, l'eau qu'on trouve dans une pomme est la même que celle qu'on trouve dans une orange même si elles ne donnent pas le même jus. So Dave, if you are secretely following me, you have in Her all the explanations you were asking for. As for our human, dual and limited mode of thinking, Alan Watts saura te l'expliquer mieux que moi... Je l'ai découvert grâce à Youtube il y a une dizaine d'année. C'est dommage car les premiers à avoir monté des clips avec les discours d'Alan Watts étaient beaucoup plus tasty que ceux qui ont réalisé les plus récents. Y'en avait des très réussis avec des animations et la musique de Sigur Rus en background. Mais celui juste en-dessous est pas mal du tout. Laissez-vous pas rebuter par le graphisme pompeux de certains vidéos; c'est vraiment un vulgarisateur hors-pair de la pensée orientale. De plus, son humour, son accent british et son timbre particulier en font un orateur particulièrement agréable à entendre. Presqu'autant que Scarlett.

Sinon, il est impossible en terminant de ne pas penser à Teilhard de Chardin qui aurait, je crois, apprécié Her. Ceux qui on lu le billet où j'évoque ce prêtre jésuite comprendront un peu plus pourquoi. Superposer Her et son concept de Noosphère donne le vertige tellement les deux se nourrissent et peuvent facilement enflammer l'imagination. 

En tout cas, tout ça pour dire que j'ai ben aimé ça Her

 

 

* «...the words are really far apart and the spaces between the words are almost infinite. I can still feel you... and the words of our story... but it's in this endless space between the words that I'm finding myself now. It's a place that's not of the physical world. It's where everything else is that I didn't even know existed.»

#9 Rêveries autarciques mexicaines et autres divagations 

« Ma mère, Jean François, elle retournerait vivre dans le désert si on la laissait faire! » s'est exclamé de sa voix haut perchée le technicien de Vidéotron alors que nous avions engagé une discussion sur ses origines. Avec son allure longiligne - il me dépassait de 3 têtes - et son nez très fin, j'aurais gagé qu'il venait de l'Érythrée ou de la Somalie. C'est pourquoi j'ai été surpris quand il m'a dit qu'il était né en Algérie. Mais après coup, j'ai refait l'examen de son faciès et j'ai reconnu à même la peau noire de son visage des traits que l'on rencontre chez les Berbères du Sahara. Il y a des peuples comme ça dont on dirait que l'origine est intrinsèquement métissée, comme s'ils appartenaient simultanément à deux ethnies différentes. Prenez les Birmans ou les Népalais; malgré leur yeux bridés, ils ne correspondent pas tout à fait à l'idée qu'on se fait des Chinois ou des gens du sud-est asiatique en général - Tao, s'cusez-la. On peut voir qu'ils partagent avec leurs voisins indiens de nombreux traits. Même chose pour les Khazaks, ou même les Russes, dont on dirait que certains visages empruntent à la fois aux physionomies d'Asie et du Caucase.  

Mais pour revenir à la mère berbère du sympathique envoyé de mon fournisseur internet qui voulait retourner vivre dans le désert        – pas lui mais sa maman – on aurait dit que je comprenais son désir, désir que j'attribuais à une envie de dépouillement, et surtout, une envie de beauté et d'horizon. J'imaginais qu'elle ne s'était jamais réellement habituée au «confort» de la ville et de ses tours à logements... Mais devant l'incompréhension que suscitait chez son fils un tel projet, j'ai gardé pour moi mes divagations. Faut savoir qu'il m'arrive de fantasmer depuis quelques temps sur la vie des Touaregs - des nomades du désert - une vie que j'imagine + proche de la nature, une vie dictée par la nature. Et depuis que je suis tout petit. j'ai toujours aimé me retrouver dans la nature. Mes premières expéditions en canot avec mon père étaient magiques. J'ai déjà évoqué ici les marches que je prenais à la tombée de la nuit avec ma grand-mère dans les chemins de terre étroits de la réserve Papineau-Labelle. Mon premier camp d'été scout chez les Éclaireurs est aussi un des beaux souvenirs de ma jeunesse. Deux semaines à vivre dans les bois, à faire des grands jeux et des expéditions. C'était le paradis. On avait bâti nos propres lits avec des branches et de la corde. C'était confortable en plus! Ensuite de l'âge de 18 à 36 ans, j'allais souvent vivre seul dans un shack quelques jours sur une presqu'île en forêt, sans eau courante ni électricité, et j'adorais ça. Il me suffisait d'aller à la chasse aux champignons, pêcher quelques truites et hop, un festin m'attendait...  

Mais si je pouvais choisir un lieu et une époque où je pourrais vivre de cette façon, je choisirais la péninsule du Yucatan, avant que les Espagnols n'y débarquent. Mon premier contact avec ce coin du Mexique remonte à quand j'avais 14-15 ans et que je suivais à chaque semaine les aventures de Thorgal que publiaient le Journal de Tintin. Ma mère me le rapportait à tous les samedis du dépanneur que mes parents opéraient. La trilogie du Pays Qâ dont l'intrigue principale se déroule en Amérique d'avant Colomb est devenue un classique parmi la longue série d'albums qui raconte la saga de Thorgal. À se fier aux magnifiques dessins de Rosinski, y vivre de chasse et de pêche à l'année longue semblait définitivement appartenir au domaine du possible, et de l'agréable. On aurait dit une sorte d'Eden-sur-Mer où la Nature pourvoyait aux besoins de tous et chacun.

C'est vers l'âge de 24 ans que j'ai fait mon premier «vrai» voyage au Mexique. Et j'ai rarement «ressenti» un endroit comme la fois où je suis sorti du cœur de Mexico par une station de son métro au petit matin. En déambulant sur le zocalo, un grand square dont les côtés sont délimités entre autres par le Palais National et une immense cathédrale, l'étrange impression qu'un passé sombre imprégnait les lieux m'a rapidement habité, comme si j'y étais lié d'une manière quelconque... Mais peu importe la raison, je n'ai pas été surpris d'apprendre par la suite que c'était également là que les Aztèques avaient érigé un imposant lieu de culte; une pyramide sur laquelle était juché un temple où on commettait des sacrifices humains. J'avais aussi été grandement impressionné par l'ancienne cité de Teotihuacan et ses pyramides qui servaient elles aussi à perpétrer le même genre de cérémonie sanglante. L'extrait + bas donne une idée de ce à quoi ça pouvait ressembler. Sachez par contre qu'on on a reproché au réalisateur de ces scènes de montrer d'un peu trop proche comment ce rituel se déroulait... C'est tiré d'Apocalypto, un foutu bon film en ce qui me concerne, mais dont on n'a pas dit juste des bonnes choses. Je ne peux m'empêcher de penser que beaucoup de ses détracteurs reprochent avant tout au film d'avoir un dénommé Mel Gibson comme producteur, scénariste et réalisateur, mais ça, c'est une autre histoire. Oui il y a des anachronismes; on y parle un dialecte maya - avec un mauvais accent parait-il - alors que selon le contexte et l'époque où se situent l'action, c'est chez les Aztèques que nous aurions dû nous trouver. Mais bon, je vois mal comment on peut bouder son plaisir et ne pas embarquer dans ce qui est au final un super film d'action avec une intrigue et un scénario en béton, mon préféré dans le genre si j'avais à en choisir un seul. Et quand même que la reconstitution historique ne serait pas parfaite, il est rafraichissant de voir une fiction qui se déroule dans une Amérique exclusivement précolombienne. Et la manière dont on découvre la grande cité, ses quartiers animés, les coiffures et les parures de ses habitants, l'atmosphère qui y règne, tout ça est très réussi je trouve. Tout comme le sont les scènes du début où on voit comment s'organise la vie en communauté dans un petit village où le héros, Patte de Jaguar, sera capturé lors d'un raid destructeur dont l'objectif était avant tout - on le comprendra plus tard - de ramener de la chaire fraîche aux dieux du Soleil et de la Terre...

J'ai fait il y a une quinzaine d'année un rêve très intense, en relation avec une scène du film où les villageois capturés doivent marcher pendant plusieurs jours à travers la jungle avant de faire leur entrée dans la grande ville. J'ai déjà rêvé que j'étais l'un d'eux, mais en jeune enfant, et que j'étais attaché par les poignets et les chevilles à une grosse branche, un peu travaillée, et avec laquelle 2 soldats me transportaient. Assoiffé et à bout de force, j'ai senti petit à petit mon âme quitter mon corps, assez pour que je commence à me voir d'en haut, libéré de mes souffrances et de ma détresse. «She saaaid, I know what it's like to be dead». Moi aussi depuis ce rêve. Bien sûr, je ne peux pas affirmer avec certitude que cette scène m'a réellement informé sur ce qu'est la mort, mais une chose est certaine, l'intensité ressentie lors de ma libération a rendu ce moment très vivant, très réel.  

Je suis récemment retourné 2 fois au Mexique. L'an passé, dans la région de Tulum, seul avec ma blonde dans une cabane en bois et en toile, et ça m'a vraiment ravi. Un sac à dos, la mer à 30 pieds, avec des vagues juste assez grosses pour que lorsqu'elles cassent, on puisse se faire emporter, à condition de bien se synchroniser avec la poussée . Un art en soi que je peux peaufiner à répétition. Et le petit bar, en bambou et en paille, toujours sur la plage, servant des tacos fancy succulents, avec de la bonne musique, et fréquenté par toutes sortes de belles gens. J'en conviens, il serait difficile de pas apprécier. Mais si j'en parle, c'est aussi parce qu'encore une fois, je n'ai pu m'empêcher de m'imaginer en citoyen de Tulum au 14e siècle, vivant dans ce fabuleux paysage alors que je visitais les ruines de l'ancienne cité sise près d'une falaise qui donnait sur un horizon majestueux. J'ai beaucoup aimé mon voyage au Portugal en 2010 mais je ne m'imaginais pas pour autant Templier quand j'ai visité le château de Tomar. Anyway. Même dans un tout-inclus à Akumal en famille comme ce printemps, le Mexique c'est super. Holà Raul! 

J'ai commencé ce billet en parlant des ethnies dont on dirait qu'elles chevauchent deux identités à la fois. Et c'est une des choses qui m'a le plus frappé lorsque je me suis rendu au Mexique pour la première fois. Je ne connais pas bien les autres pays d'Amérique centrale et du sud mais le peuple mexicain me donne l'impression d'être unique en son genre, d'être un jeune peuple, issu d'un brassage tumultueux - et dont les effets ont encore des répercussions aujourd'hui – mais dont la dualité est pleinement reconnue et incarnée. Y'aurait beaucoup à dire là-dessus... surtout quand on pense au rapport - à l'absence de rapports - que nous entretenons avec les Amérindiens. Il y a dans ma familles des traces de métissage évidentes du côté de mes grand-parents maternels. Et je ne crois pas être le seul Canadien français dans cette situation. Mais on dirait que c'est comme un tabou. Comme si personne ne cherchait à savoir quand, où et avec qui les rencontres se sont produites. Y a-t-il un historien dans la salle?

Mom, j'ai des questions...

#8 Jack Kerouac: autofiction et bouddhisme 

Ce n'est pas pour rien si j'ai mis le mot discipline dans le titre de ce blogue. Non seulement ça me sert de rappel, ça me donne aussi un alibi pour écrire. Je me suis peinturé dans le coin, j'en avais besoin, et c'est parfait comme ça. Ça a aussi eu pour effet de me remettre à la lecture. Ça faisait longtemps et ça fait du bien. Sauf dernièrement quand je me suis retrouvé dans l'intimité anxiogène d'Un roman russe d'Emmanuel Carrère. C'était loooouuurd... J'espère sincèrement qu'il va bien aujourd'hui et que l'écriture de ce roman lui a apporté la paix qu'il en espérait. Rien à voir en tous cas avec Mardi comme mardi, le récit qui-se-lit-d'une-traite de Michèle Nicole Provencher. Malgré les malaises, les malentendus et la solitude engendrés par la situation familiale difficile et inhabituelle qu'elle a vécue, un optimisme et une légèreté traversent le livre. Disons qu'après Carrère, c'était plus que bienvenu. Y'a juste l'histoire du lave-vaisselle... J'espère qu'elle aussi va bien.  

J'avais pas réalisé mais une bonne proportion de ce que je lis est de l'autofiction. Même La transmigration de Timothy Archer, un livre de Philip K. Dick qui m'a marqué, est en grande partie un récit biographique, aussi incroyable que l'histoire puisse paraître. Je ne ne connais grand chose à l'histoire de la littérature, mais mon auteur préféré, Jack Kerouac, a certainement donné quelques lettres de noblesse au genre. Et si d'autres y ont contribué avant lui, le souffle poétique de son oeuvre lui confère une place unique en ce qui me concerne. Souffle qu'il a su développer grâce aux différentes techniques qu'il a conçues et travaillées afin de pouvoir écrire plus librement. "Remplis des carnets secrets et tape à la machine des pages frénétiques, pour ta seule joie" car "Des flashes visionnaires tremblent au fond de ta poitrine, saisis-les", prodigue-t-il entre autres comme moyen d'accéder à ce qu'il a baptisé la spontaneous prose. Faut savoir que généralement, je ne suis pas quelqu'un qui trippe littérature. J'entends par là que je ne suis pas exigeant en terme d'écriture, en autant qu'on sache comment me raconter une histoire. Par exemple, je ne dirais pas de Philip K Dick qu'il écrit bien; c'est paradoxal mais son talent de romancier réside ailleurs que dans son écriture. Même chose pour Emmanuel Carrère; j'aime le suivre dans les tableaux qu'il dépeint et les climats qu'il installe, mais pour ce qui est de son écriture comme telle, je ne saurais quoi en dire, ce qui est le cas de la plupart des auteurs que je lis soit dit en passant. Et si de temps en temps il m'arrive de tomber sur une écriture un peu plus stylisée, cela ira rarement jusqu'à me bouleverser. Sauf avec Jack Kerouac. Ces dernières années, je parcours les journaux de bord et l'abondante correspondance qu'il a laissés derrière lui. Ce qui saisit à leur lecture, outre les perles sur lesquelles on finira immanquablement par tomber*, c'est de constater à quel point Kerouac ne pouvait vivre sans écrire. J'ignore d'où sort la citation mais je sais que William Burroughs - un de ses collègues de la Beat Generation, mouvement littéraire que Kerouac a pour ainsi dire fondé - aimait rappeler que Jack avait déjà écrit 1 millions de mots avant que ne soit terminé On the road.

Ce livre fut pendant longtemps le seul de ses livres que j'ai lu, jusqu'à ce que je ne tombe sur un recueil de ses carnets appelé Some of the Dharma. Et quel choc ce fut. Je n'aurais jamais pensé qu'un auteur reconnu pour son vagabondage, ses frasques, ses partouzes, et surtout son alcoolisme, puisse m'instruire sur le bouddhisme... Cela faisait quelques années que je tentais de me familiariser avec cet enseignement, mais lecture après lecture, des zones d'ombres persistaient. Les notes de Kerouac sur lesquelles je suis tombé au fur et à mesure que je parcourais l'étrange recueil qu'est Some of the Dharma allaient m'aider à mieux comprendre un tas de chose.  Ses questionnements et les réponses qu'il y apportait me donnait l'impression de l'entendre penser tout haut, ce qui facilitait ma compréhension de certains énoncés et principes bouddhistes. Le plus surprenant, c'était de tomber sur des passages écrits en français. Je me souviens de la traduction, dans la marge, en écriture manuscrite, qu'il avait fait d'une phrase d'un sutra, l'équivalent d'un verset pour les bouddhistes: « Y'é fou comme un bala ». Bala signifiant je ne sais plus quoi en sanskrit... Je me souviens aussi d'avoir trouvé ses écrits sur le vide très éclairants et certains passages m'ont même laissé l'impression que j'étais son compagnon de route tellement son témoignage rejoignait ce que j'essayais de saisir.  

J'ai eu par la suite un 2e choc en l'entendant parler français sur Youtube. L'entrevue qu'il a donné à Fernand Séguin en 1967 à l'émission le Sel de la Semaine nous montre un Jack Kerouac somme toute assez éloquent malgré son état d'ébriété (?). Mais ce n'est tant son état que son accent qui est déstabilisant, du moins les premières fois qu'on l'entend :

- Fernand Seguin, l' ( excellent! ) animateur : " Si vous aviez 20 ans aujourd'hui feriez-vous la même chose que vous avez faite ? "

- Jack : " Ben j'lai déjâ faite, ch'tanné ! "  

Quand on pense à un des grands écrivains américains du siècle dernier, on ne s'attend pas nécessairement à ce qu'il parle français, un français du terroir, et encore moins de cette manière. Il est difficile de concevoir que le Jack qu'on peut entendre sur ce disque, réciter ses poèmes accompagné d'un quartette jazz, parlait comme ça avec sa mère quand il revenait chez lui à la maison..!

Il faut entendre Jack Kerouac pour comprendre comment le souffle présent à l'état brut dans son écriture devient carrément de la musique lorsqu'il ouvre la bouche. Sa foi, sa joie, sa soif, ses doutes, sa douleur, on y entend tout ça, comme on peut le constater dans l'extrait qu'il récite plus haut, accompagné au piano par son hôte sur le plateau d'une émission de télévision. Aussi, on comprend, on entend mieux pourquoi il écrit sur des rouleaux, pourquoi il ne veut pas se laisser absorber par quoi que ce soit d'autre alors que lui apparaissent ses visions . "1000 mots mystérieux de plus qui s'échappent de moi dans une transe d'écriture pendant que je tape" qu'il nous raconte dans son journal du jeudi 17 novembre 1948, alors qu'il planche sur On the road. Moi qui ai parti ce blogue pour entre autres exercer ma créativité d'une manière justement plus spontanée, me voilà servi! Par son souffle, Kerouac transcende son autofiction, celle-ci devenant un prétexte pour déployer une poésie tellement vivante qu'elle rend presque secondaire la trame du récit. Si vous n'avez pas cliqué sur le lien précédent, voilà un autre exemple - modernisé-  de son flow. Et on voit littéralement ce qu'il veut dire par : "Travaille à partir du centre de ton œil, en te baignant dans l'océan du langage" - la règle #18 de ses 30 principes de la prose moderne . Le pire, c'est que je déteste habituellement les descriptions. Sauf quand c'est Jack qui fait la visite guidée.

Mais pour revenir à Some of the Dharma, il y a un drame en filigrane qui s'y joue. Cela faisait quelques années que Kerouac avait terminé On the road et il était convaincu d'avoir écrit un grand roman. Il était déjà célèbre, reconnu comme une figure de proue de la Beat Génération, mais n'avait presque rien publié contrairement à ses amis. Il était désespéré qu'aucun éditeur ne veuille sortir son récit, mais il était également, sinon plus, désespéré de rechercher à ce point la gloire et le succès. D'où le refuge qu'il a pris dans les enseignements du Bouddha. Enseignements qu'il ressassait et ré-interprétait constamment, afin de valider sa démarche. Ça donne un ouvrage chaotique et à la fois très vibrant, effet accentué par les nombreuses notes manuscrites qu'on y trouve. Mais si le bouddhisme traversera souvent son œuvre à partir de Dharma bums, il n'en est rien des Journaux de bords 1947-1954 que je lis en ce moment, du moins pour l'instant. Par contre, il évoque, remercie et invoque Jésus assez souvent et fait grand cas de la phrase Mon Royaume n'est pas de ce monde

« Mon Royaume n'est pas de ce monde. » 

« Écoutez sa musique formidable, la musique de la pensée, la sombre musique de la sombre pensée. De toutes les énigmes, c'est la seule énigme. L'Alpha et l'Oméga des énigmes  – je l'appelle une énigme parce qu'elle confond les sens -  

L'énigme de la vie place dans les âmes des hommes une proposition morale, à laquelle ils répondent de manière variée et à toutes les époques.Tous les hommes sont conscients de la proposition, mais la plupart des hommes ignorent sa signification, une signification presque invisible, et vivent des vies résolument distraites et « ne s'en soucient pas ». D'autres hommes, qui connaissent la signification de la proposition, qui savent ce qu'il y a de juste et d'injuste dans la situation énigmatique de la vie, cherchent consciemment à ne pas s'en soucier et voudraient imiter la plupart des hommes, pour être forts. Enfin, quelques hommes souffrent de savoir tout ça et en meurent presque, au cours de leur vie, jusqu'à ce qu'ils puissent peut-être tenir bon leur chagrin et trouver de la force en le tenant mieux encore...»  

J'ai compris plus tard que débauche et spiritualité peuvent être l'expression d'une seule et même chose, que la soif d'absolu qui animait Kerouac était avant tout spirituelle. Je ne savais pas avant de lire Kerouac qu'un roman pouvait parler de ces choses-là. Et que ça pouvait être aussi beau et aussi sincère. C'est pourquoi suivre sa quête est une expérience dont je ne me lasse jamais.

 

*  " Vous saviez que le métro est le plus grand salon de l'humanité? Comment les hommes, les femmes et es enfants pourraient-ils s'asseoir les uns en face des autres, sinon comme dans une maison? Le métro est le petit salon de New-Yrork, sur roues, fonçant dans l'obscurité...l'obscurité..."  écrit-il dans son son journal du mercredi 10 novembre 1948.

#7 Jésus le film, de Chardin et le (relatif) déficit d'empathie de Patrick Lagacé  

Comme beaucoup de Canadiens français de mon âge, mon enfance a été marqué par une éducation somme toute assez religieuse si je la compare avec celle que reçoivent mes enfants. Ça n'avait rien à voir avec ce qu'avaient vécu auparavant mes parents mais on peut dire que ma génération - je suis né en 1970 - a assisté aux derniers soubresauts de la religion catholique romaine au Québec. Comme on le sait, malgré la désaffection soudaine et massive des fidèles, les rites de passage tels le baptême, la 1ère communion et la confirmation, ont continué d'être célébrés. On peut aussi dire que les fêtes de Noël et de Pâques étaient encore empreintes d'une certaine religiosité. Bien entendu pour Noël, la messe de minuit contribuait beaucoup à cette atmosphère. Pour Pâques, la diffusion du film Jésus de Nazareth aidait à nous rappeler quel était l'objet de cette célébration. D'une manière assez brutale, il va sans dire... Assister à la crucifixion du Christ au petit écran fut pour l'enfant que j'étais un événement assez marquant merci. Ma mère m'en reparle souvent tellement j'étais inconsolable. Il faut dire que j'étais devenu un grand fan de Jésus depuis qu'on m'avait enseigné à l'école qu'il était le fils de Dieu, qu'il guérissait les malades et qu'il nous demandait juste de nous aimer les uns les autres. Juste des belles choses, que le spectacle de son exécution rendait d'autant plus insensé. Je crois bien que c'est le premier mort que j'ai pleuré.  

 

Comme bien des adolescents, mon lien avec Jésus s'est affaibli graduellement, pour complètement disparaitre à l'âge adulte. Mais je peux dire que j'ai eu le temps de développer avec lui une relation solide, assez pour prier tous les soirs avant de m'endormir. Rien de tel n'existe chez mes filles. Elle ne semblent pas entretenir de lien avec la religion, bien qu'elles aient des interrogations à ce sujet de temps en temps. Mine de rien, ce ne sont pas toutes les générations qui peuvent dire qu'elles ont vu devant leur yeux une religion s'éteindre... Ce qui ne veut pas dire que mon intérêt pour le christianisme a disparu. J'y suis revenu + tard, au fil de mes lectures. Le phénomène humain de Teilhard de Chardin fut l'une d'entre elles. Je me souviens surtout d'avoir trouvé le livre compliqué et de ne pas l'avoir fini. Mais si je peux en parler aujourd'hui, c'est beaucoup grâce à ceux qui ont écrit sur l'oeuvre de ce prêtre jésuite et ont su, j'espère, bien le vulgariser. Décédé en 1955, de Chardin avait émis des idées que l'Église avait jugées incompatibles avec sa doctrine et l'avait contraint au silence. Ce n'est qu'après sa mort que ses livres ont été publié et que cette même Église a finalement repris en partie ses thèses pour démontrer que Dieu et la Théorie de l'Évolution peuvent co-exister.  

De Chardin s'est exprimé sur de nombreux sujets mais on retient surtout de lui son concept de la Noosphère. Noos qui veut dire esprit/raison/pensée en grec. Grosso modo, il y a selon lui 3 stades qui caractérisent l'évolution de notre planète. La Lithosphère; liée à la fabrication et l'organisation de la matière, la Biosphère; qui concerne l'apparition et le déploiement du vivant, ainsi que la Noosphère; qui correspond à l'émergence de la conscience. Toujours selon De Chardin, la conscience, étant déjà latente en la matière - ne serait-ce qu'en tant que principe organisateur – crée inlassablement les conditions nécessaire à son déploiement, tel que le démontre l'évolution de notre planète... Notons que cette hypothèse n'a pas besoin d'une intervention divine pour s'articuler car la conscience, mue par la volonté propre qu'elle a de se (re)connaître, met toute son énergie à transformer l'inerte en vivant, et le vivant en conscient. On est donc pas ici en présence d'un Dessein Intelligent ; les mécanismes de la sélection naturelle ont toute la latitude voulue pour s'exprimer, réussir ou échouer, comme Darwin l'a deviné. À la différence que la Création tend ici vers un but ultime: le point Oméga, un point que l'humanité atteindra une fois que son potentiel spirituel sera pleinement développé. C'est pourquoi De Chardin interprète la crucifixion et la résurrection d'un dieu qui s'est fait chair comme étant l'illustration du parcours qu'emprunte l'esprit afin de s'incarner et ainsi spiritualiser la matière. Autrement dit ( j'ai perdu le lien et donc le nom de l'auteur des prochaines lignes, dont certaines sont aussi de De Chardin )* : « Il est impossible, en effet, pour Teilhard d’échapper «à l’idée que la spiritualisation progressive de la matière», à laquelle la paléontologie lui faisait si clairement assister, « puisse être autre et moindre chose qu’un processus irréversible dans lequel, suivant son vrai sens, la matière, au lieu de s’ultra-matérialiser » (c’est-à-dire de tomber dans une inopérante et stérile inertie), «... se métamorphose au contraire irrésistiblement en Psyché » (c’est-à-dire en une complexité organique conditionnant l’apparition possible d’une conscience animale et finalement humaine, comme nous voyons que les choses se passent en cours d’évolution). » *

Dites-vous que c'est la faute à Patrick Lagacé si je vous parle de ça. Son dernier billet Nos déficits d'empathie est apparu sur mon fil Facebook. Comme la plupart des papiers qu'il écrit, j'ai bien aimé, mais la fin m'a fait un peu tiquer: « Dans ce frôlement du bus sur le cycliste et les applaudissements envoyés au chauffeur, je vois un rappel pas forcément anodin: notre vernis de civilisation est bien mince. » C'est un tantinet dramatique quand on compare avec le vernis des précédentes civilisations. Bien sûr que des injustices et des atrocités sont encore commises mais on est loin du temps où la noblesse avait droit de vie ou de mort sur ses serfs. Ou qu'on pouvait vous mettre en prison, vous torturer et vous exécuter sans motifs. Ça fait quand même quelques décennies (seulement!) qu'à Montréal, tout le monde a l'eau potable à volonté chez soi, et qu'il est interdit de faire travailler en usine de jeunes enfants 12 heures d'affilées. Je pourrais continuer longtemps... C'est aussi ça, le vernis de notre civilisation. Et il est rendu assez épais à certains endroits. Pour être franc, m'est d'avis que y'a un peu de Jésus dans tout ça, que son message a fini par passer quand on pense au peu de valeur qu'a longtemps eu la vie humaine. Dans un monde où vivre voulait pas mal dire survivre, ça devait pas être si évident de s'aimer les uns les autres... 

Dans le même ordre d'idée, et tiré du même journal pour lequel écrit Patrick Lagacé, on pouvait lire hier dans le blogue de Richard Hétu que l'empire du café Starbuck allait offrir pendant une journée une formation sur le racisme à tous ses employés. Ce n'est pas banal comme nouvelle. Pas tant pour la formation en soi que pour la charge symbolique que cette opération de relation publique porte. Un symbole très cher payé soit dit en passant. D'où sa portée... À cela, De Chardin aurait pu ajouter que c'est la fonction de la Noosphère de produire de l'éthique et des relations publiques tout comme il revient à la Biosphère de produire de l'eau et des cerveaux. 

Mais pour revenir à notre relatif déficit d'empathie, il est vrai qu'il est dérangeant d'entendre des gens minimiser le geste du chauffeur et les propos qu'il a tenus. Comme le souligne Patrick Lagacé, il n'était pas gêné dans ses mouvements et n'avait pas à menacer ainsi le cycliste. Rien de toute façon pourrait justifier qu'un autobus mette en danger la vie de quiconque même si oui, on est tous d'accord, une minorité tenace de cyclistes manquent de civisme et sont imprudents. Mais à mettre l'emphase ainsi sur un incident et les commentaires qu'il a suscités pour faire le point sur notre civilisation, on perd de vue la vertigineuse ascension de notre espérance de vie, de sa qualité - la vie est beaucoup moins éprouvante physiquement qu'il y'a 60-70 ans pour une grande partie de la population - et d'une certaine idée de la justice qui a fait son chemin, et ce, dans une proportion largement supérieure à ce qu'aucune autre époque ait connue jusqu'à maintenant. Ce qui qui ne serait pas un hasard selon de Chardin. Selon lui, comme l'accroissement de la conscience tend naturellement vers un bien-être supérieur - car ce sont dans ces conditions que la conscience peut le mieux s'exprimer et se complexifier - elle travaille constamment dans ce sens. Avec pour conséquence de nous faire converger sur le long terme vers Dieu, le point Oméga, une route qui sera forcément encore longue et pleine d'obstacles car il ne peut y avoir d'évolution sans friction, d'où la nécessité du Mal. Un autre problème de résolu..! 

De Chardin serait sûrement d'accord pour dire que nous sommes présentement dans une phase de transition. Et si l'invention de l'écriture marque la fin de la préhistoire, l'apparition de l'internet pourrait bien jouer le même rôle et tracer ainsi une transition symbolique entre la Biosphère et la Noosphère. Il avait d'ailleurs lui-même prédit l'arrivée d'un tel réseau afin que chacune de nos consciences individuelles puissent toutes communiquer entre elles... Et en cette ère de l'information, il faudrait être de mauvaise foi pour ne pas au moins concéder une certaine cohérence à son hypothèse. Quand même qu'on soit agacé par l'aspect téléologique de ce qu'il expose, on peut difficilement nier les liens qu'il noue entre la matière, la vie et la conscience. Et que sens et information sont bel et bien au cœur de notre univers puisque nous y sommes, d'où la Noosphère... Bien sûr, on peut réfuter tout cela en invoquant la tautologie qui se cache derrière l'argument mais j'aurais peur que ça se retourne contre celui qui le ferait, cela étant effectivement un argument bien sensé.

 

*mes excuse à l'auteur qui a eu la bonne idée de reproduire ce passage de De Chardin dans son papier...

#6 Les voix de Paul 

Même si je l'ai évoqué dans le carnet #1, le titre du billet ne réfère pas aux voix qu'entendait Paul de Tarse, aka Saint Paul. Ouf. Non le carnet de cette semaine parlera plutôt des voix de Paul de Liverpool, aka Sir Paul. Et de Let it be dans un 2e temps. On se discipline comme on peut. La vérité c'est que j'ai d'abord commencé à écrire sur Let it be. Une performance très émouvante de cette chanson par 2 candidates de La Voix il y a quelques semaines m'avait donné envie de parler de sa genèse, de son côté mystique et de comment elle révélait un tas de trucs sur Paul et l'image des Beatles en général, mais j'ai vite bifurqué sur un sujet qui passe souvent sous le radar quand on parle de McCartney, à savoir le nombre impressionnant de timbres et de registres qu'il est capable de reproduire. Mine de rien, sa voix nous est tellement familière qu'on dirait qu'on ne s'étonne même pas qu'il soit capable de la faire sonner de manières aussi différentes. Ce trait a beau être au cœur du répertoire le + prisé du siècle dernier, on ne le relève pas souvent, comme s'il allait de soi. Ce n'est pourtant pas une faculté qui est pas très commune quand on y pense. Prenons la voix de Lennon. Justement, c'est LA voix de John. Unique, reconnaissable entre 1000. Mais Lennon n'a pas, et c'est le cas de la plupart des chanteurs - pensez à Bono, Lady Gaga, Serge Fiori, Beth Gibbons, Kendrick Lamar ou Léo Ferré, name it - différentes voix... À part le vieillissement ou l'usure qui viennent parfois changer le grain, ajouter des basses et enlever des hautes, comme chez Cohen par exemple, rares sont les chanteurs qui ont plusieurs voix à leur portée, et qui peuvent passer de l'une à l'autre sur un même disque avec autant d'aisance.  

Avant de continuer sur ce point, j'aimerais mettre une chose au clair. Contrairement à ce que plusieurs autour de moi peuvent penser, je n'idolâtre pas Paul McCartney. J'en ai pour preuve qu'à part Jenny Wren,  Fine line ou l'imbuvable Freedom, j'aurais du mal à vous fredonner une de ses compositions des 20 dernières années. Et j'ignore pourquoi mais je le trouve plutôt mauvais quand il donne des entrevues. Je ne connais pas non plus Wings - quel nom poche! - tant que ça, y'a au moins 3 ou 4 albums de leur cru que je n'ai jamais entendu, bien que j'écoute encore à l'occasion Band on the Run ou Venus and Mars. Ceci étant dit, pour plein de raisons que je ne prendrai pas ici la peine d'énumérer, il restera à jamais mon musicien préféré. Il s'avère aussi que son album Ram, sorti en 1971 - son 2e après qu'il ait quitté les Beatles - est le disque que j'ai le + écouté dans ma vie. Et c'est probablement l'album sur lequel il s'est le + éclaté, vocalement parlant... En fait, on sent qu'il s'amuse, avec le ton toujours juste, comme saurait le faire un bon acteur qui doit incarner différents rôles. C'est un trait que possède bien entendu les imitateurs comme André-Philippe Gagnon, à la différence que McCartney n'imite personne autre que lui-même et qu'il utilise la grande étendue que lui permet son organe vocal pour mieux servir l'émotion, l'intention qui anime la chanson. À cet égard, on notera qu'en général, McCartney est un chanteur plutôt sobre. Eleonor Rigby en est le parfait exemple. On y parle d'enterrement et de solitude avec un ton très neutre, presque détaché. Et s'il chante la plupart du temps sans nous en mettre plein les oreilles, on peut dire qu'on est servi quand il s'y met. Et ce, dans les 2 extrêmes. Y aller délicatement avec une voix de tête en falsetto comme dans Here, there and everywhere, I will ou l'inchantable So bad? Aucun problème. Hurler comme un fou furieux dans Helter Skelter, Oh! Darling ou Monkberry Moon Delight ? Why not. Ce qui en passant, n'est pas tout à fait la même chose que lorsqu'il emploie son «high pitch razor tone» comme dans Maybe I'm amazed ou Oh Woman Oh Why, une autre impossible à chanter et qu'on retrouvait en face B de l'excellente Just Another day. Il y aussi cette voix mid, + dense, métallique même, qu'il prend dans Why don't we do it in the roadMagical Mystery Tour , Lady Madonna, ou quand il harmonise avec John dans Come together, I'm so tired ou I want you. Même chose quand il vient à la rescousse de George dans While my guitar gently weeps. Sans oublier la granuleuse à souhait qu'on peut entendre dans Sgt Pepper ou She's a woman... Ou la nasillarde de 1985 , un de mes highlights du concert sur les Plaines en 2008... 

 

En même temps, sa voix de base, celle qui sort... naturellement, comme dans Penny Lane, I'll follow the Sun (une autre mémorable du concert de 2008) ou Let 'em in, est somme toute ordinaire, banale à la limite quand on la compare à d'autres chanteurs qui ont marqué l'histoire du rock..! Et cette capacité qu'il a de pouvoir chanter haut sans que ça ne paraisse, et sans qu'il n'ait besoin de forcer ou pousser. Le son des Beatles repose en partie sur cette capacité qu'il a de pouvoir faire des harmonies dans un registre aussi haut. On a qu'à écouter In my Life ou If I fell pour s'en convaincre. Et essayez de le suivre quand il chante le 2e Let it be dans le refrain et vous pourrez constater, du moins si vous êtes un homme, à quel point c'est difficile, sans avoir à passer en voix de tête. Mais lui, ça sort tout seul, comme si il avait une voix intermédiaire entre sa voix de tête et sa voix "normale"... 

Voilà, sachez-le; en plus d'être un compositeur, instrumentiste et arrangeur hors-pair, Paul McCartney est un chanteur-caméléon-magicien qui peut faire ce qu'il veut avec sa voix... Ok. enough said, je poursuivrai avec Let it be dans un prochain billet, avec au menu Mother Mary, lsd, mysticisme et John vs Paul, tout ça à travers le prisme de cette chansons certes 1000 fois entendue, mais en même temps méconnue...

#5 Les yeux de Jane 

Je me souviens de la date parce que c'était le jour de l'anniversaire de ma sœur. Le 27 février dernier, j'ai croisé une fille avec 2 grands yeux tristes. Et encore une fois, je me suis demandé si c'était l'oeuf ou le poulpe... Peut-être que son humeur n'y était pour rien, qu'on décèlera toujours de la tristesse dans son regard, simplement parce que ses yeux sont ainsi faits. Un peu comme un basset, vous savez ces chiens pour qui ça n'a jamais l'air facile? Mais je ne sais pas pourquoi, la brève seconde où nos regards se sont croisés m'a laissé l'impression d'un brouillard qui n'arrive plus à se dissiper, et dont elle-même ne saurait dire d'où il vient si on lui demandait. Comme s'il s'était installé graduellement, au fur et à mesure que l'ennui des jours ordinaires avait laissé ses marques... Ce qui m'a rappelé Jane dans Famous Blue Raincoat: 

« And thanks for the trouble you took from her eyes 

I thought it was there for good 

So I never tried » 

Les 3 phrases les plus belles de la musique pop je pense. Et quelle chanson! Je vous la raconterez pas, faut l'écouter si vous la connaissez pas. Et si vous la connaissez, ça vaut vraiment la peine d'aller jeter une oreille sur cette version live, jouée devant une petite audience d'un studio de télé. Ça se passe en 'ta. 

Il fut une époque où Cohen n'était pas un sujet d'exposition, encore moins de murale. J'ai su vaguement de quoi il avait l'air au début des années '80 en raison d'une cassette qu'on trouvait souvent en réduction dans les bacs chez Discus. Mais j'avais beau relire son nom et les titres de ses chansons, ça ne me disait absolument rien. Ce n'est qu'une fois rendu au cégep, grâce à la radio étudiante, que j'ai entendu ses chansons pour la 1ère fois. Et je ne comprenais pas pourquoi personne ne m'avait parlé de ce MONTRÉALAIS avant!! Comment d'aussi belles chansons avaient pu échapper aussi longtemps à mon attention? 

De tout son répertoire, Famous Blue Raincoat a longtemps été ma préférée. Tragique à souhait, avec des accents bibliques - «my brother my killer» - la trame narrative de la chanson nous transporte au cœur d'un triangle amoureux où, on finit par le comprendre vers la fin, le mari a accepté son triste sort. Il va jusqu'à remercier son frère que Jane n'ait plus le regard embué par la mélancolie (the trouble), même si c'est le charme de son frère qui a opéré cette transformation. Ouch!! Non seulement il lui a pardonné mais il l'informe que son «enemy is sleeping and his woman is free». Il aimera probablement toujours Jane et c'est parce qu'il l'aime qu'il accepte qu'elle soit heureuse sans lui... On peut dire, paradoxalement, que c'est l'amour qui triomphe même si le couple n'en sort pas indemne.
 

#4 Philip K. Dick ( ou comment je suis devenu un Blade Runner ) 

Je vous ai raconté quelques-uns de mes rêves dans le carnet précédent, ce n'est donc peut-être pas un hasard si j'ai en ce moment dans les mains un livre de Philip K Dick, un auteur de science-fiction qui nous a beaucoup parlé de ses rêves. Il en a mis d'étonnants en scène dans ce qu'on appellera + tard sa "trilogie divine". Je dis rêve mais dans les années 1970, Dick a vécu d'étranges expériences mystiques qu'il relate dans son roman V.A.L.I.S.  ( SIVA en français ), un espèce de roman auto-fictif-mystico-politique qui ne ressemble à rien. Son éditeur avait refusé de publier son récit précédent, connu aujourd'hui sous le titre de Radio Libre Albemuth, ce qui explique en partie pourquoi les 2 récits partagent des personages et des situations similaires. Je viens de le commencer et c'est plutôt fascinant étant donné le contexte actuel. Voici comment il décrit l'ascension au pouvoir de Ferris F. Freemont, un président américain fictif :

"Freemont fut étroitement lié aux manoeuvres soviétiques à l'intérieur des États-Unis, il fut soutenu par les intérêts soviétique et sa stratégie fut mise au point par les planificateurs soviétiques : tout ceci, bien qu'encore sujet à controverses, n'en reste pas moins un fait. Les Soviétiques le soutinrent, la droite le soutint...".

C'est de la prescience en 'ta quand on pense qu'en 1974, les État-Unis et l'Union soviétique sont en pleine Guerre Froide. On a un peu oublié à quel point la menace semblait réelle. Même jeune enfant, j'étais conscient que les Russes étaient nos ennemis, en raison des nouvelles que nous écoutions sur l'heure du souper et des manchettes des journaux. Un peu + tard, dans les années '80, Chom FM faisait constamment jouer Russians de Sting dans laquelle il se demandait si les Russes aimaient aussi leurs enfants... Bref, imaginer que la droite américaine puisse être du même côté que les Russes en 1974 ne faisait aucun sens. Ajoutez à cela un président qui devient un tyran dans un pays où la constitution est sacrée et où ses auteurs se sont fait un devoir d'établir un gouvernement qui rende impossible la prise du pouvoir par un tyran, et vous avez là une histoire de politique-fiction vraiment tirée par les cheveux pour l'époque. Je suis pas entrain de dire que Dick décrit ce qui s'est passé avec Trump pour autant, mais quand même, on ne peut s'empêcher de faire des parallèles. Mais l'a-t-il juste imaginé ou réellement pressenti..? Un auteur français, Emmanuel Carrière, se pose aussi la question. Dick lui-même affirmait qu'il ne faisait qu'écrire des rapports sur la réalité, telle qu'il la percevait vraiment. J'en parle dans le premier carnet, c'est un livre d'Emmanuel Carrère, Le Royaume, qui m'a donné l'idée pour ce blogue. Lui même admet, si je me souviens bien, que La moustache, le roman qui l'a mis sur la mappe ( du moins au Québec ), c'est du Dick tout craché. On ne se surprendra pas qu'il lui ait consacré une biographie. Et que j'aie un faible pour les 2.

Il n'y a pas longtemps, on m'a donné The Exegis of Philip k. Dick, une brique posthume de 900 pages dans laquelle on trouve les notes que Dick a pris en 1974 alors qu'il était en transe et transcrivait l'information que ce qu'il appelait V.A.L.I.S. lui transmettait via, entre autres, un rayon de couleur rose! Et ça ne s'arrête pas là, V.A.L.I.S. - qui signifie Vast Active Living Intelligence System - lui aurait aussi indiqué que son fils souffrait d’une hernie inguinale. Ce mal, difficile à détecter, s'avère mortel s'il n'est pas traité à temps. N'eut été de l'insistance de Dick, les médecins n'auraient jamais pu guérir et sauver son fils. V.A.L.I.S. lui aurait également transmis le don de glossolalie, c'est-à-dire la capacité de parler et comprendre une langue auparavant inconnue. Après avoir fait des recherches, Dick et sa compagne ont découvert qu'il s'agissait du koinè, un dialecte grec couramment parlé au temps de l'Empire romain et de Jésus-Christ...

On s'en doutera, son exégèse est quelque chose d'assez ardu à lire. Mais on peut voir d'où vient la matière brute dont Dick s'est inspiré pour écrire sa trilogie divine, surtout V.A.L.I.S. et L'invasion Divine qui, on le réalise en lisant The Exegis, sont des récits romancés de ce qu'il a entrevu durant ses transes. Il faudrait posséder la même érudition que lui pour être capable de le suivre pleinement, ce qui n'est pas près de m'arriver. On y trouve aussi des lettres adressées à ses amis et connaissances et dans lesquelles il expose ses vues sur la nature de l'Univers (un hologramme selon Dick), sur Dieu et sur la signification des mythes, symboles et ouvrages récents et anciens. Ça donne une bible assez opaque merci.

Tout le contraire du dernier livre qu'il a écrit, La transmigration de Timothy Archer, mon roman préféré. Pas juste de K Dick. D'entre tous les livres que j'ai lus, je ne peux que constater que c'est celui-là qui m'a le + marqué. Paradoxalement, c'est l'un des rares à se passer ( presque ) normalement dans le présent. Rien à voir avec la majorité des films de science-fiction que son oeuvre a inspiré*. L'histoire tourne autour d'un fait réel et d'un personnage qu'il connaissait bien, James Pike, évêque épiscopalien de Los Angeles, trouvé mort dans le désert de Judée alors qu'il tentait de trouver le mystérieux "anoki" dont il est question dans certains manuscrits de la Mer Morte.  Il s'y était perdu avec sa Jeep et une bouteille de Coca-Cola. L'anoki, selon John Allegro, un historien anglais, était une sorte de champignon magique et Allegro avait échangé à ce sujet avec Pike. Jésus, toujours selon son hypothèse, en aurait fait le trafic et c'est la raison pour laquelle il aurait été exécuté ! Mais bien qu'il s'agisse là d'un personnage et d'un événement qui soient au coeur du roman, on passerait à côté de l'essentiel si on n'en disait que cela. Même chose pour les communications paranormales dont l'évêque, qui s'appelle Timothy Archer dans le récit, est témoin et dont il est convaincu qu'elles sont des manifestations de l'esprit de Jeff, son fils qui s'est récemment suicidé. Vous me suivez toujours? Ici aussi, on pourrait dire que la mort du père et du fils sont secondaires en regard de l'histoire. Le roman a plutôt comme personnage central Angel, l'épouse de Jeff Archer. C'est elle qui nous raconte comment sont morts son mari et son beau-père. On la suit alors qu'elle tente de trouver un sens à tout ça. Ça commence le jour de la mort John Lennon, ce qui n'est pas pour arranger les choses, d'autant + qu'Angel souffre d'une rage de dent, rage qui n'est pas étrangère à ma chanson du même nom pour ceux que ça intéresserait... Dick ici, pour une rare fois, n'a pas besoin de jouer avec la réalité et l'espace-temps pour nous causer philosophie et métaphysique. Et ça marche plutôt bien. On dirait qu'il en découle une profondeur psychologique à laquelle il ne nous avait pas habitué. Une œuvre à part, presque poignante, quand on la compare avec ses autres romans. Si jamais Denis Villeneuve décide un jour de prend sa "revanche" sur Dick ( j'aurais tellement voulu aimer Blade Runner 2049... ), c'est avec ce livre qu'il devrait s'y attaquer. En mode film d'auteur. Pourquoi pas une adaptation québécoise, en français, avec un petit budget (comparé à ceux d'Hollywood), un genre de retour aux sources..? Ce scénario - autant le livre que le retour aux sources - lui siérait bien il me semble.

On ne peut s'empêcher d'éprouver de l'empathie pour Philip K. Dick quand on sait qu'il n'aura pas connaissance de son succès, du moins pas de l'ampleur qu'il atteindra grâce aux adaptions futures de ses romans au cinéma. Il est mort en 1982 mais avait quand même pu visionner certaines scènes de Blade Runner qui l'avaient parait-il enchanté. Je n'ai aussi pu m'empêcher de penser à lui lorsqu'est sorti l'histoire des bots et des faux-comptes Facebook que des agents russes ont créés par milliers afin d'essayer d'influencer l'opinion publique américaine lors de l'élection de 2016. J'ai évoqué dans les autres carnets que je perds parfois mon temps à faire le troll sur Fox News. Je ne sais pas ce qui me prend, ça devient plus fort que moi, parfois je dois aller me mêler de ce qui ne me regarde pas. Et ce faisant, à chaque fois qu'un internaute répond à l'un de mes commentaires, je me sens un peu comme Deckard dans Blade Runner : " Croit-il vraiment qu'il soit raisonnable que des armes pouvant tirer autant de balles à la minute soient en vente chez Walmart?? Ou s'agit-il plutôt d'un bot russe qui trouve son compte à répéter ce que le premier pense..? " Alors on va vérifier. On traque. Et quand il arrive que le profil qui émet ce genre de commentaire n'a pas de photo et aucun ami, on se dit que c'est la 2e option qui l'emporte... Presque comme un vrai Blade Runner..! 


P.S. : J'ai terminé le livre. Un drôle d'objet, un peu décousu, mais qui finit par retrouver sa vigueur vers la fin. Une fin ouverte étrangement optimiste malgré le fait que Freemont continue d'élargir son pouvoir en contrôlant de plus en plus les médias... Il a utilisé la même histoire, mais contées somme toute assez différemment, pour son roman V.A.L.I.S. qui était n peu plus réussi il me semble... 

 

* dont Total Recall, Blade Runner et Minority Report

#3 Le rêve de l'île 

Il est rare que ça m'arrive mais je souffre d'insomnie depuis quelques jours. Ça a eu pour conséquence de m'aider à résoudre un problème qui me taraudait depuis un bout, en rapport d'ailleurs avec le dualisme dont il est question dans les 2 premiers carnets. Et je me suis mis à me souvenir de mes rêves, surtout celui qui survient lorsque je réussis à m'endormir vers les 6h30 pour me réveiller environ une heure et demie plus tard. La plupart du temps, ce sont des histoires bric-à-brac, sans queue ni tête, qui sur le coup  semblent être portées par une logique interne, une espèce de quête, mais dont le récit devient vite confus et inintéressant, du moins pour l'interlocuteur qui a la patience ou la malchance de m'écouter... Cette dernière année, il m'arrive souvent de rêver que j'habite avec ma famille dans une énorme maison, jamais la même, dont je finis par découvrir de nouvelles pièces, avec des inconnus qui y vivent et des murs manquants, qui donnent sur l'extérieur, sur un parc ou une forêt... Un de mes rêves préférés fut celui que j'ai fait il y'a 3 ou 4 ans durant lequel Paul McCartney m'a donné une chanson! Je marchais avec ma blonde des les rues de Liverpool lorsque quelqu'un s'est mis à jouer de la guitare sur sa véranda. Et c'était nul autre que Paul qui, lorsqu'on s'est arrêté devant lui, s'est mis à chanter les mots suivants: "I never had the chance to play on that piano, I never had the chance to play on that piano but..." I don't remember le reste. Mais à mon réveil, je me suis empressé de la repiquer. C'est une progression d'accords somme toute assez standard mais dont la mélodie est plutôt catchy. On s'en étonnera pas étant donné le compositeur... Je travaille d'ailleurs dessus en ce moment avec mon oncle Pierre, je vous en donnerai des nouvelles. Je sais pas si je devrai la déclarer Fortier/McCartney à la Socan!? Je serais pas contre remarquez, je lui en dois quand même beaucoup... Un type de rêve que je ne fais plus et dont je ne me plains pas est celui où je n'arrive pas à bouger, ni émettre un son alors que je sens autour de moi la présence d'esprits malveillants. Très jeune, il m'arrivait de rêver que j'étais dans le sous-sol ou la cave, pendant que j'entendais ma mère discuter avec une amie au salon et que j'étais incapable d'aller la rejoindre ni de l'appeler. J'ouvrais la bouche, j'essayais de crier mais aucun son ne sortait. Je tentais alors de ramper, pouvant à peine avancer ma main de quelques centimètres pour essayer de me hisser en haut des marches afin d'échapper aux esprits maléfiques qui me terrorisaient et faisaient virevolter autour de moi toutes sortes d'objets. J'en ai refait un du genre il y a quelques années et j'ai revécu le même effroi que lorsque j'étais petit. Un vrai cauchemar. Mais il y a un songe extraordinaire que j'ai fait alors que je devais avoir 5 ou 6 ans et dont le souvenir et le sens continuent de me poursuivre à ce jour.

Je suis sur un lac au milieu d'une chaloupe. Je rame et les rames sont lourdes et grosses mais je me débrouille quand même bien malgré le vent constant qui peut parfois davantage s'emporter. Je suis à la recherche d'un ruisseau qui tire sa source de la petite baie située au fond du lac. Je m'approche tranquillement de ma destination en longeant la berge, ce qui m'amène en ligne droite dans la baie qui me protège enfin du vent. L'eau devient de moins en moins profonde et je dois manoeuvrer pour que la cale évite les troncs d'arbre qui dorment depuis longtemps déjà à l'orée du ruisseau. Je continue d'avancer, debout dans la barque, en poussant à 2 mains sur une des rames jusque dans la vase épaisse de l'eau stagnante où les souches noyées et les branchailles des arbres morts et tombés ne peuvent désormais plus m'atteindre. Le baie est maintenant derrière moi et l'eau, qui commence à être plus profonde, devient aussi de plus en plus vive. Au point où le ruisseau s'élargit assez pour qu'on puisse parler maintenant d'une petite rivière. Cela me surprend car si dans mon rêve je savais qu'il y avait là un ruisseau, j'ignorais l'existence de la rivière.                                                                                                                                 

Il faut savoir que le lac en question est bien réel, j'y ai vécu de grands bonheurs rustiques. J'ai toujours aimé être dans la nature. Seul, avec mes amis ou avec ma famille. J'aimais beaucoup marcher dans la campagne et dans les bois avec Anna, ma grand-mère paternelle, qui aimait particulièrement aller prendre l'air à la tombée du jour, à l'heure où s'éveillent en grand nombre les habitants de la forêt. Nous finissions souvent par revenir à la pleine noirceur, ce qui, il me semble, inquiétait ma mère... Faudra un jour que je vous raconte l'accueil que cette même forêt a réservé à ma blonde, une Forest !, la première fois où nous y sommes allés ensemble. Ça foisonnait de partout. J'avais même pu lui faire le coup du bolet bleuissant. Ce type de champignon dévoile une chaire très blanche qui, lorsqu'on fait craquer son chapeau, ne reste pas blanc longtemps. En quelques secondes, le contact avec l'oxygène fait virer sa chaire en un bleu-pourpre éclatant. Je m'entends encore rire fièrement pendant que ma blonde s'exclame d'un wow bien senti à la vue de ce spectacle surprenant. Faudrait que je relise le carnet où elle avait consigné tous les animaux qui étaient venus nous saluer pendant notre séjour. Une bonne douzaine il me semble.  Je me souviens entre autres d'un amusant numéro de loutres, d'une rencontre avec un orignal, d'un concert de loups et d'une étoile filantes géante qui avait tourner sur elle-même comme dans un dessin animé avant de disparaitre dans l'horizon. Il y avait aussi eu un étonnant nuage en forme de coeur, qui, on le verra plus tard, a un lien avec le rêve que je vous décrivais et auquel je vais maintenant retourner.

... donc, une fois franchis les encombrements qui séparent la baie du ruisseau, je constate avec étonnement que le débit de l'eau se met à augmenter rapidement, tellement qu'il ne me sert plus à rien de ramer. Le ruisseau devenu rivière est maintenant bordé des deux côtés par des parois lisses, rondes et rocheuses sur lesquelles ont poussé de grands conifères qui défilent devant mes yeux de plus en plus rapidement. Je reste calme malgré le courant qui s'emporte, le torrent assourdissant et ma barque qui ne cesse de prendre de la vitesse. Je ne sais pas pourquoi mais je me sens entre bonnes mains, c'en est même devenu amusant, on dirait un manège. Puis je commence à voir que la voute que forment les arbres au-dessus du cours d'eau s'éclaircit et laisse passer de + en + la lumière du jour. Jusqu'à ce que l'ombre de la forêt disparaisse complètement, m'expulsant doucement dans un un grand lac digne et scintillant avec en son milieu une île, une île-falaise qui laisse pendre à son sommet un gras toupet d'herbes vertes et folles que le vent caresse violemment. Le ciel est radieux, le décor majestueux et le moment est à la fois solennel et joyeux. 

Je me remets alors à ramer avec en tête de me rendre sur la cime de l'ile. Une fois arrivé à ses abords, je réalise à quel point ses côtes sont hautes et escarpées et qu'il sera impossible de les escalader. Mais peu importe, par je ne sais trop quel tour de passe-passe, je me retrouve soudainement propulsé sur le sommet. Puis je m'allonge dans l'épaisse crinière gazonnée et laisse le soleil me baigner doucement la tête et tout mon corps, comme sait le faire la lumière de septembre. Et là, émerge le sentiment d'être en totale sécurité, que tout est parfait et qu'il n'y a pas lieu de craindre quoi que ce soit. Jamais. Le bleu du ciel, souverain et apaisant, m'invite dans une extase tandis que le vent et les rayons du jour m'entretiennent sur la félicité et la joie. Intense bonheur dont les mots n'arriveront jamais à décrire la totalité de l'expérience. Vous comprendrez pourquoi encore à ce jour ce rêve continue de m'impressionner. 

Il existe une presqu'île sur le premier lac, bel et bien réel, dont il est question au début du rêve. Un shack y a été bâti par des déserteurs lors de la 1ère guerre mondiale. Mon grand-père en a fait l'acquisition après que le club de chasse et pêche dont il faisait partie, le Club des 12, ait été démantelé. On y a ajouté par après une rallonge mais il n'y a toujours pas l'électricité ni l'eau courante. Pour la petite histoire, sachez que Maurice Richard en personne y est allé pour pêcher avec mon grand-père..! Il va s'en dire que je n'ai jamais retrouvé le ruisseau ni le grand lac scintillant. Et ce n'est pas faute de ne pas les avoir cherché. L'empreinte que ce rêve a laissé sur moi a été si vive que l'enfant que j'étais était convaincu qu'ils existaient pour de vrai. C'est pourquoi il y a de cela une quinzaine d'année, je n'ai pu m'empêcher de sourire lorsque j'ai aperçu dans la dense couche de ouate qui couvrait tout l'horizon, un étrange nuage en forme de coeur, découpé par les seuls traits de bleu du ciel visibles de ma chaloupe ce matin-là. Il se juchait exactement au-dessus de là où le grand lac scintillant et son île escarpée auraient dû se trouver...

 

 

*J'ai comme un flash. J'ai l'impression qu'on voit ce genre de falaise dans l'introduction du dessin animé Vicky qui jouait sur l'heure du dîner quand je revenais de l'école et que ma mère nous préparait un bon Kraft Dinner..!

#2 Le vertige de la prédestination et les vertus du Troll Yoga 

J'ai quand même pris de l'avance. En fait, je m'étais lancé à l'automne dernier le défi d'écrire quotidiennement. Mais ce fut un gros automne et j'ai dû laisser ça un peu de côté avec la sortie du E.P. et les vidéos que j'ai filmés et montés. Comme j'avais de la misère à m'y remettre, j'ai décidé de me commettre publiquement histoire de sentir un peu de pression. Je sais donc de quoi auront l'air mes premiers billets. Celui-ci pourra sembler un peu ardu pour ceux et celles qui ne sont pas familiers avec les philosophies orientales mais sachez qu'ils ne seront pas tous comme ça, y'en aura des beaucoup plus légers. Mais pour pouvoir comprendre un peu où tout ça s'en va, je n'ai pas vraiment le choix d'aborder cette dense matière. Et s'il s'en trouve des + connaissants qui relèveraient des erreurs et/ou qui divergeraient sur des points que j'avance, n'hésitez pas. Comme les Russes en '72, je suis aussi là pour apprendre.

À me regarder aller, on pourrait croire que je suis paresseux. C'est que je suis un grand contemplatif. Ce n'est pas anodin comme détail. J'aime la lenteur. J'y suis bien. J'aime aussi me coucher et me lever tard. Mine de rien, ce n'est pas tout l'monde qui est capable de se lever tard à mon âge... Aussi, je ne suis pas très matérialiste. Je n'en retire aucune fierté, je suis comme ça, c'est tout. Mais tout ça finit par donner quelqu'un qui n'est pas souvent sur le même beat que tout l'monde. On entend beaucoup parler que les gens sont débordés. Ce n'est pas mon cas. Aussi, je n'ai pas de cellulaire. Là encore, zéro mérite, j'ai juste jamais ressenti le besoin d'en avoir un. Dès le départ, j'ai perçu ça comme une grosse laisse. Se faire rejoindre partout, n'importe quand, vraiment.!? Carlos à qui j'ai parlé tout à l'heure chez Vidéotron m'a bien fait rire quand il m'a avoué qu'il ignorait s'il m'enviait ou me plaignait quand je lui ai appris que je n'en avais pas... Je peux pas comparer mais j'imagine que ça aide à avoir l'esprit un peu + disponible... Mais n'allez pas croire que je vis comme en 1995 pour autant, au contraire. Comme je travaille de la maison, je suis peut-être même plus devant mon écran que vous l'êtes, à m'intéresser à plein de trucs qui ne me servent à rien. Je vais même jusqu'à faire le troll sur Fox News... Quand on dit perdre son temps... Mais ça permet de relativiser. Je peux passer de "French commie" sur Fox à un réactionnaire de droite dans le Huffington Post dans la même journée! Y'a clairement un enseignement à tirer de cela. Mine de rien, je viens d'inventer le Troll Yoga; un excellent moyen de déstabiliser son ego et de méditer sur l'impertinence des phénomènes... Haha! J'ai voulu écrire impermanence mais l'auto-correcteur-à-marde s'est permis de changer ça pour impertinence. Ce qui, à bien y penser, convient beaucoup mieux au Troll Yoga. Mes excuses à l'auto-correcteur.

Mais il m'arrive aussi alors que je navigue entre un article de Politico et ma page Facebook de me poser de sérieuses questions. Et d'essayer d'y réfléchir. Ma marotte ces dernières années peut se résumer en un seul mot, parfois terrifiant, le mot prédestination. Vaste sujet. La science et ses philosophes s'y intéressent depuis quelques décennies et ont beaucoup écrit là-dessus. Et bien sûr, la religion aussi, depuis beaucoup + longtemps on s'en doutera. Une des doctrines du christianisme, le protestantisme, a longtemps insisté pour dire qu'il n'y rien à faire; on est sauvé ou on ne l'est pas. C'est déjà décidé, l'issue est scellée. Avant même d'avoir déjà commencé à respirer. Paradoxalement, le scientisme et le protestantisme arrivent aux mêmes conclusions même si pour ce faire, ils  empruntent 2 chemins complètement différents. Y'aurait des nuances à apporter, des grosses même; y'a plein de courants et sous-courants différents, mais comme disait l'autre, ce n'est pas le moment de donner dans la nuance. Un philosophe qui habite tout près de chez nous, André Moreau, a lui-même développé sa propre idée sur la chose. Ça m'embête car j'aurais du mal à vous la résumer mais si ma mémoire est bonne, il en ressortait une impression joyeuse malgré un fatalisme bien présent. Je prends la peine de le nommer car les conférences qu'Il donne chez lui, dans son salon les mardis soirs, est l'un des rares endroits que je connaissance où peut échanger sur le dualisme, poser des questions et entendre les réponses qu'ont apportées les philosophes qui se sont penchés sur la question. Moreau n'est pas qu'un drôle de personnage. C'est aussi un érudit, archi-prolifique..! Il peut autant vous expliquer les vues de Berkeley ou Bergson sur le dualisme que vous résumer les nuances qui différencient le nirvana bouddhiste du nirvana hindou... Parlant de bouddhisme, il me semble que c'est avec cette vision qu'on trouve le + son compte concernant la prédestination*, malgré le caractère plutôt inéluctable du karma et de la réincarnation. Inéluctable certes mais pas absolu. Selon le Bouddha, il serait possible d'abolir toute souffrance en brisant les chaines du karma et de la réincarnation et de parvenir au nirvana. C'est là le but de son enseignement. Ce qui veut dire, entre autres, de se débarrasser de notre dualisme inhérent, dualisme qui serait selon certains le péché originel chrétien (j'y reviendrai). Mais contrairement au christianisme, on est beaucoup moins dans la morale. Et surtout, le divin, étant un phénomène immanent et non pas transcendant comme en Occident, n'a pas son mot à dire sur notre salut. On a donc à notre disposition un peu + de libre-arbitre même si les différentes traditions bouddhistes ne disent pas toutes la même affaire à ce sujet. Mais une chose est certaine, tant que nous ne serons pas en mesure de comprendre qui nous sommes réellement, le miroir que nous renvoi notre égo continuera de nous fasciner, de nous hypnotiser, et nous empêchera de nous éveiller, d'atteindre l'illumination, de réaliser notre Nature-de-Bouddha.



On pourrait dire qu'en Occident, c'est le diable qui joue le rôle qu'en Orient on attribue à l'égo. L'étymologie du mot diable signifie « qui divise ». Et le diviseur n'a pas besoin d'être un être fourchu imaginaire pour opérer. Avoir un ego signifie en partant que l'on est divisé. Et c'est parce qu'on croit dur comme fer que nous sommes réellement divisé, c'est-à-dire séparé du monde qui nous entoure, que nous l'envisageons tel quel, sans même pouvoir s'imaginer qu'il pourrait en être autrement. Pas le choix de revenir aux premières paroles de Chanson Noire dont je parlais dans mon premier billet: "La vie, la mort, ça divise tout ton corps, ça crée un faux départ". Nous seulement il est difficile de remettre en cause cette certitude, si elle finissait par tomber, tout s'écroulerait! Y'aurait beaucoup à dire là-dessus mais pour faire court, tout ce qui nous constitue, notre corps, notre mode de pensée, la mémoire, le langage, nos sens, tous participent à la construction de notre égo, d'où la difficulté de concevoir autre chose, de se penser autrement. Comme si nos yeux essayaient de se retourner pour se voir... Le feu ne peut pas se brûler aurait dit Maître Eckhart. But there is a crack in everything nous a prévenu Cohen avant de nous quitter. Lui-même bouddhiste, il a tenté de mettre en pratique ce que Bouddha a enseigné à ses disciples il y a 2500 ans. Ça a été quand même pour moi une révélation de constater à quel point les religions et philosophies orientales sont très terre-à-terre lorsqu'il s'agit de donner les clés du paradis. Le contraste avec le christianisme est grand, la foi y jouant un rôle important certes, mais beaucoup central. Moins aveugle aussi; Bouddha insiste qu'il ne faut pas le croire sur parole! que l'on doit vérifier par nous-même si ce qu'il prêche fonctionne. On y est beaucoup plus méthodique qu'en Occident même si au final, les branches mystiques de tous les courants religieux principaux finissent par dire pas mal la même chose et partagent de nombreuses métaphores lorsque vient le temps de décrire l'anéantissement de l'égo. Mais contrairement à l'Orient, l'Occident (et l'Islam) s'est toujours méfié de ses mystiques et adresse peu la question du dualisme, du moins tel qu'entendu dans le bouddhisme, où elle est beaucoup plus... globale (?) que ce que Descartes voulait dire. J'ai peut-être l'air savant comme ça mais je pourrais pas tellement vous informer de ce que Descartes a dit là-dessus au-delà de l'opposition qu'il a tracé entre le corps et l'esprit.

J'allais l'apprendre beaucoup + tard mais ce sont les Beatles, à travers Tomorrow Never Knows  qui les premiers m'ont exposé aux religions orientales. La meilleure chanson jamais écrite par Lennon. Jamais dans le sens que les paroles sont juste pas de lui. Il n'a fait que prendre des passages qu'il a lu dans Le Livre des Morts Tibétains. Ce livre nous explique comment faire au moment de notre mort pour échapper à l'appel du dualisme et aux cycles de la réincarnation. Étant libéré de notre enveloppe corporelle, l'emprise du dualisme devient moins grande et si on est bien guidé, il est possible de passer directement au nirvana. Mais à ce qu'il parait, notre esprit, effrayé par cet perspective inconnue, cherche à retourner à ce qu'il connait, le plancher des vaches, où l'égo peut à nouveau se déployer malgré la souffrance inhérente qui vient avec. Faut voir sur le sujet le film Enter the Void. Hallucinant!  Un des personnages donne d'ailleurs au principal protagoniste un exemplaire du Livre des Morts Tibétains dont il ne saura faire usage une fois qu'il sera mort. L'ingéniosité du film tient dans le fait que ses 2 yeux sont la caméra. Tout est filmé comme si nous étions dans sa tête, on voit ce qu'il voit. C'es pourquoi lorsqu'il meurt, ça ne change rien, on continue de voir d'en haut ses errances telles que prédites dans le Livre des Morts Tibétains lorsqu'une âme ne réussit pas à atteindre le nirvana, la non-dualité, et retourne se réincarner. Je reviendrai plus tard sur la notion de non-dualité afin de mieux expliquer en quoi ça consiste. Une expérience particulièrement intense vécue il y a une quinzaine d'année m'a donnée l'opportunité d'y voir + clair, je vous la raconterai. D'ici là, j'aurai peut-être peaufiné ma théorie et ma pratique du Troll Yoga..! 

 

*Je viens de lire l'excellent La rencontre du bouddhisme et de l'Occident de Frédéric Lenoir et je ne suis plus certain que ce soit le cas...

 

#1 Discipline 

Ce blogue a pour but premier de me discipliner. J'en ressens le besoin pour toutes sortes de raison. Premièrement, la discipline n'est pas ma plus grande force. J'ai pratiqué assidument la guitare pendant plusieurs années et je crois bien que c'est la seule chose que j'ai vraiment faite avec constance. C’est pourquoi, pour m'aider à réussir, je me suis dit qu'il fallait que je trouve l’objet de ma discipline plaisant. En continuant de réfléchir sur la question, j'en ai aussi déduit qu'il fallait que ça puisse s'entreprendre spontanément. J'ai l'habitude d'écrire des chansons depuis un bon bout déjà mais rarement je suis arrivé à trouver les mots de manière instinctive, automatique. C'est généralement + facile avec la musique mais là aussi ça bloque souvent.  «L'effort est le signe de l'erreur» aime dire André Moreau. Je sais, André Moreau est un drôle de personnage qui a parfois de drôles d'idées, mais en ce qui concerne ma façon d'écrire des chansons, je ne peux que lui donner raison. Plus tu "go with the flow", + c'est facile de la compléter rapidement, sans trop forcer. J'ai déjà eu un prof qui enseignait que lorsque le cerveau était en mode créatif, ça revenait à mettre notre jugement en suspension. L'inverse du mode analytique qui nous demande de s'attarder aux détails, de discerner, de peser le pour ou le contre, bref de juger. Ça a l'avantage de nous faire fonctionner au quotidien, c'est juste que c'est l'opposé de l'état dans lequel les mots et la musique arrivent à se conjuguer librement, sans effort comme disait l'autre.

J'entendais l'autre jour Serge Fiori en entrevue qui expliquait comment lui venaient ses chansons. Ce qu'il a décrit ressemble pas mal au «no mind's land» créatif dont mon prof parlait. Puissance 10. Je sais pas si c'est pour ça que Chanson Noire me fait autant d'effet. On peut sentir que ça coule de source malgré la complexité et la grande diversité du morceau, morceau qui finit par se transformer en un authentique gospel, à la fois très québécois et très américain... Frisson garanti en ce qui me concerne. Anyway... Puisque la plupart du temps l'acte d'écrire une chanson finit rarement par être un acte spontané (ce qui fut de même le cas des 3 titres présents sur ce site by the way...), j'ai choisi de me discipliner avec autre chose. En écrivant, mais juste des mots, pas de musique.

Mais si je ne connais pas encore quelle forme exactement ce récit prendra, je sais comment l'orienter, du moins pour le moment. C'est Emmanuel Carrère dans le Royaume qui m'a donné le flash. Ce livre est vraiment un drôle d'objet. C'est à la fois un roman, un essai et un récit autobiographique. Et si toutes les parties m'ont captivé, celles où il fait part de son parcours spirituel m'ont complètement fasciné. Je n'avais jamais rencontré un témoignage de la sorte. Mine de rien, on y croise un jeune Emmanuel Carrère transformé par la foi. L'athée cynique qu'il était devient un fervent chrétien.... chose qu'il avait lui-même oubliée! Mais c'est également un livre sur les premiers chrétiens et surtout sur Saint Paul, qu'il met en scène de manière à nous démontrer que les interprétations qu'il tire de sa lecture des Actes des Apôtres et des Lettres de Paul se défendent, même si ça diverge de celle qu'en font les exégètes. Mais s'il insiste pour dire qu'il n'est pas un expert, ses hypothèses sont souvent convaincantes, ne serait-ce parce qu'il réussit grâce à son écriture à rendre ça réel, vivant. On appelle ça un romancier... Et c'est là que le bât risque de blesser en ce qui me concerne. Je ne crois pas pouvoir écrire comme quelqu'un dont c'est le métier mais je ferai de mon mieux. Alors pour ceux que cet exercice intéressera, vous excuserez d'avance j'espère mes trop longues phrases, mon abus des adverbes, ma ponctuation douteuse, ma sur-utilisation du mot « mais » et mes éparpillements en général. Je vais essayer de me discipliner... et surtout d'être constant. Et je m'impose de mettre tout ça public pour la même raison. Je le répète, cet exercice a vraiment pour but de me discipliner...