Discipline : Les carnets d'un mystique du dimanche

#17 Entre l'extase et l'éternité : chronique de l'Incréé  

D'Éric-Emmanuel Schmitt à Blaise Pascal, en passant par Jean de la Croix et de nombreux Born again, ils sont plusieurs à avoir évoqué la Nuit de Feu ; nuit pendant laquelle un intense brasier intérieur semble brûler l'âme, la purifier, pour par la suite la laisser baigner dans la félicité, révélant ainsi la pleine mesure du mot miséricorde. Je peux comprendre qu'on soit dubitatif face à de tels témoignages mais on ne peut nier les similitudes que partagent beaucoup de ces compte-rendus, et ce, peu importe l'époque et la contrée d'où ils proviennent. Ce qui laisse à penser qu'il s'agit là d'un état de coeur et d'esprit certes rare et particulier, mais dont l'occurence est manifeste pour quiconque s'y intéresse. Bien sûr, il est permis de douter de la stabilité psychologique de certains saints dont le jeûne et les mortifications ont certes pu altérer considérablement leurs facultés, mais on peut aussi constater - à la lumière du récit d'Éric-Emmanuel Schmitt par exemple - que si un point de rupture semble nécessaire pour pouvoir accéder à cet état, il n'a pas besoin d'être extrême pour autant. Et je pense bien pouvoir parler ici en toute connaissance de cause. J'ai quelques fois fait référence au cours de ce blogue à ce bel après-mdi de l'été 2004 où ma blonde, revenant du travail, m'a trouvé sur le lit, les bras en croix, extatique et pleurant littéralement de joie. 

C'est que j'étais justement entrain de traverser cette Nuit de Feu...

« Merde! » , ça m'était soudainement revenu. J'avais complètement oublié d'appeler Luc. Je composai son numéro sur le champ. C'est sa blonde qui répondit. Luc n'y était pas mais m'ayant au bout du fil, elle en profita pour m'informer qu'il n'allait pas très bien depuis quelques temps. D'apprendre cela me secoua. Et comme ça faisait quelques jours que j'étais censé l'appeler, je ne pus m'empêcher de penser que mon oubli avait peut-être ajouté à son mal-être, ce qui me remua davantage, au point où j'eus la sensation qu'une vague de compassion m'emportait et que je pouvais réellement ressentir le tourment de Luc. C'en était presque exagéré. Non pas qu'il soit anormal d'avoir de l'empathie pour un ami qui a le moral dans les talons, mais l'intensité avec laquelle je percevais la situation était inhabituelle, pour ne pas dire disproportionnée. Mais telle une vague, cela finit par passer au gré de la conversation que j'avais entamée avec sa blonde, blonde que je connaissais quand même bien. L'être humain est généralement complexe mais certains le sont plus que d'autres. La copine de mon ami appartenait définitivement à la seconde catégorie. Elle non plus n'était pas à son meilleur. Elle avait commencé à m'entretenir des problèmes qu'elle rencontrait et dont la plupart étaient de nature familiale. J'écoutais patiemment, et lorsque je pouvais lui suggérer une solution que j'entrevoyais ou une manière différente d'aborder le conflit qu'elle m'exposait, je pouvais noter qu'elle ne tenait pas vraiment compte de mes suggestions, passant très vite par-dessus, évitant de réellement considérer les arguments que je lui amenais. Il m'apparut dès lors évident qu'elle n'était pas intéressée par la résolution de ses problèmes, comme si leurs racines étaient trop profondes et que d'une certaine façon, les résoudre devait nécessairement passer par un détachement qu'elle ne voulait pas, ou n'arrivait pas à envisager. J'eus alors la vision très claire que son esprit était une sorte de circuit fermé, qui ressassait toujours les mêmes patterns, ce qui en retour provoquait inlassablement les mêmes réactions néfastes pour son humeur. Je compris qu'il n'y avait rien à faire, qu'elle était prisonnière d'un cercle vicieux dont elle n'arriverait pas à s'expulser, du moins pas pour le moment. Et de le constater m'attrista grandement. Et c'est là qu'une 2e vague de compassion, encore + grosse que la première, prit son élan et m'entraina avec elle. Il s'agissait vraiment d'un mouvement du cœur qui allait en s'accentuant, et dont on pouvait pressentir le pic et l'intensité qui suivrait, étonnamment similaire au mouvement des vagues dans la mer. Je raccrochai, un peu confus par le trop-plein d'émotions que je venais de vivre. Un peu inquiet aussi.

C'est que je me doutais qu'une 3e vague se préparait et que son amplitude dépasserait les 2 précédentes. Ça peut sembler bizarre comme ça de craindre d'être submergé par un excès de compassion, mais ce n'était pas tant cela qui m'angoissait que le changement qui s'opérait tranquillement dans ma psyché, comme si j'approchais les limites d'un étrange et nouveau territoire, accessible par une brèche qui n'aurait pas dû s'ouvrir. La vague avait bel et bien amorcé son mouvement et cette fois-ci, c'était sur l'humanité toute entière que ma compassion avait jeté son dévolu..! Sentant que je perdais pied, je décrochai le combiné et j'appelai ma blonde à son travail. Au bord des larmes, je lui dis que ce serait bien si elle pouvait rentrer à l'appartement, que je me sentais vraiment bizarre et que tout serait tellement plus simple si on s'aimait les uns les autres, si on se souciait un peu plus les uns des autres. Dans mon esprit, ce souhait n'avait rien d'utopique. J'étais vraiment sincère, il suffisait seulement qu'on s'y mette tous... maintenant. Juste ça. Mais de savoir que cela ne serait pas pour demain, que l'humanité repousserait encore l'atteinte de cet idéal, cela m'emplit à nouveau de compassion pour tous ceux qui souffraient et la 3e vague, gigantesque, s'abattit sur moi et m'engloutit. Mon cœur était immense et j'étais complètement désorienté par la démesure de ce que je vivais et absorbais.  

Plus rien n'allait, mon esprit perdait ses repères. On aurait dit que la réalité commençait graduellement à se dissoudre. Puis je me sentis happé vers le haut, comme si un énorme aimant invisible était suspendu au-dessus de ma tête et m'aspirait vers lui. J'en étais rendu à me déplacer nerveusement sur la pointe des pieds dans le petit salon de la chambre, paniquant à l'idée de partir je ne savais où. Toujours dressé sur le bout des orteils, je m'immobilisai à côté du lit, résistant du mieux que je pouvais à la force d'attraction que mon être tout entier rencontrait, jusqu'à ce que je sente ma tête dégringoler jusque dans mon cœur ! J'entends par tête la façon dont on est habituellement conscient. À cet instant même où j'écris ces mots, si j'avais à situer le lieu où opère ma conscience, je n'aurais pas d'autre choix que de désigner ma tête. Mais là ce n'était plus le cas. Non seulement ma tête et mon cœur ne faisaient qu'un, le bref instant où la descente s'effectua, j'entrevis en accéléré ce qui semblait être le film de dizaines - peut-être même une centaine - de vies antérieures ! Se produisit ensuite une énorme explosion, comme si en fusionnant, mon cœur et ma tête avaient déclenché une immense réaction psycho-nucléaire qui pulvérisa l'espace et le temps. Et aussi invraisemblable que cela puisse paraitre, mon esprit se retrouva propulsé dans le cosmos parmi les étoiles... J'avais l'impression d'être moi-même une étoile dont je n'arrivais pas à déterminer si elle naissait où si elle s'effondrait...

Mais cela n'avait plus aucune espèce d'importance. Le feu avait foudroyé toutes mes peurs et tous mes doutes, avait réduit en cendres toutes mes fautes et mes croyances, tout ce qui faisait de moi la personne que je pensais être, pour n'en laisser que son expression la plus simple, la plus libre qui soit. Irradié par l'amour et la miséricorde, la joie et la connaissance, je flottais dans l'éternité, là où le temps n'avait plus cours. Lorsque toute sa vie on est soumis au joug sans fin des secondes et des minutes, comme il devient apaisant d'y échapper ! Je pouvais constater que mon être, devenu un simple étant, s'allégeait grandement de ne plus avoir à s'éreinter à la tâche constante d'incarner quelqu'un, de maintenir - littéralement - sa réputation, de préserver sans relâche sa cohésion. Le repos psychique qui en découlait me plongeait dans une félicité sans nom, ce qui en retour me faisait réaliser le lourd tribut que l'on avait à payer pour entretenir et nourrir notre insatiable égo. J'étais à même de voir que celui-ci était une espèce d'excroissance qui s'était greffée à la nature incréée de mon être, nature qui contrairement à l'égo, tirait sa source hors du temps, dans un éternel présent où rien ne commençait ni ne finissait. L'étonnement et le ravissement que procurait cette révélation étaient amplifiés par le caractère naturel et enfantin de ce qui m'apparaissait maintenant comme une simple mais ô combien réconfortante et désarmante évidence. Comment avais-je pu l'oublier !? Comment ceci avait-il pu m'échapper aussi longtemps ? Je comprenais par le fait même que l'inquiétude qui nous tenaille à chaque instant - cette mamelle à laquelle s'abreuve notre égo, et dont on ne sent même plus le poids et la présence tellement elle nous colle à la peau - , que cette inquiétude originait d'un vaste, très vaste malentendu. Malentendu que notre condition temporelle et notre vision dualistique perpétraient, voilant par le fait même la part d'incréé qui n'avait jamais cessé, malgré mon ignorance, d'être la charpente même de mon être ! Incréée parce que vide, sans forme, à l'état d'étant pur, sans début ni fin. C'était donc ça l'éternité ! Non pas une enfilade infinie de séquences mais à l'inverse, une absence de temps, un vide où rien n'est séparé, où aucune distance n'est possible, et où règnent sans partage l'amour et la joie, comme si le vide se réjouissait et s'étonnait lui-même de pouvoir ainsi s'engendrer et devenir le lieu de tous les possibles ! Le vide était bel et bien la forme. Et la forme, bel et bien le vide. Voilà qui devenait enfin clair ! Et cela m'apparut tout à coup très drôle. À tous les jours, à tout moment, une immense blague cosmique nous est contée, et à chaque fois, le punch nous échappe ! Non seulement j'avais douté de son existence, j'avais aussi grandement sous-estimé son sens de l'humour. Y'avait pas à dire, Dieu était un sacré farceur..! * Au rire que déclencha cette constatation, s'ajouta la gratitude de savoir que mon intuition était juste, que ma quête n'était pas vaine, qu'il y avait effectivement, incontestablement, un sens à tout cela. Et tout me revenait : Tout cela n'était qu'un jeu, depuis toujours, depuis jamais..! Une grande joute de cache-cache comme l'explique si bien Alan Watts :

"...Now when God plays hide and pretends that He is you and I, He does it so well that it takes Him a long time to remember where and how He hid Himself. But that’s the whole fun of it, just what He wanted to do. He doesn’t want to find Himself out too quickly, for that would spoil the game. That is why it is so difficult for you and me to find out that we are God in disguise, pretending not to be Himself. But when the game has gone on long enough, all of us will wake up, stop pretending, and remember that we are all one single Self, the God who is all that there is and who lives for ever and ever..."

Je ne sais pas si l'auteur Jean Bédard a lui-même connu ce genre d'extase pour pouvoir faire parler ainsi Maitre Eckhart dans son roman du même nom mais je dirais que la description suivante complète bien le récit de ce que j'ai entrevu : 

« Dans la petite cachette de l'âme, juste de l'autre côté des bois, je suis allé. C'est là que j'ai éternellement reposé et sommeillé dans la connaissance cachée du Père éternel, demeurant en lui, inexprimé. Dans cet être de Dieu où Dieu est au-dessus de tout être et de toute distinction, j'étais moi-même, je me voulais moi-même, je me connaissais moi-même, voulant créer l'homme que je suis. Et c'est pourquoi je suis la cause de moi-même selon mon être qui est éternel, mais non pas selon mon devenir qui est temporel. La félicité, c'est l'état naturel de l'âme qui assiste et participe à la naissance du cosmos... »

Quant au vidéoclip qu'on trouve un peu + haut d'Across the Universe - chant d'extase par excellence ; Limitless undying love which shines around me like a million suns " ! - , il donne une idée de ce qu'il m'a été donné de voir à certains moments...

J'ignore combien de temps je suis resté suspendu dans l'éternité mais c'est seulement lorsque j'ai entendu mon nom que j'ai réalisé que j'étais couché sur le lit, les bras en croix, pleurant de joie. Je revins graduellement à moi-même alors que ma blonde inquiète se demandait ce qui se passait. Complètement hébété, encore sous le choc et l'emprise de ce que je venais de vivre, j'avais du mal à rassembler mes esprits et à expliquer quoi que ce soit tant tout cela était extraordinaire. Mais au-delà du caractère exceptionnel de l'expérience, c'était avant tout l'inadéquation du langage pour décrire ce que j'avais vécu qui s'érigeait en obstacle. Ineffable est un mot qu'on rencontre souvent lorsqu'on lit sur les expériences mystiques et effectivement, la description des événements que je viens de faire ne saurait rendre compte de ce qui a été réellement vécu étant donné la nature essentiellement duale, binaire du langage. Cela a été évoqué à travers d'autres carnets, le langage est un processus dualistique qui repose sur la contradiction, et bien que ce mode de communication soit parfaitement adapté pour le Dualistan - le plancher des vaches - , il perd de sa pertinence lorsqu'on traverse dans l'Unistan ( où la contradiction n'existe plus ), et encore plus lorsqu'on en revient. Il n'est pas étonnant que l'on soit épris de vertige lorsqu'on se met à penser au début des temps et ce qu'il y aurait avant ou après. Étant donné que le caractère non-dual de ces considérations échappe à notre entendement, le langage n'arrive tout simplement pas à exprimer d'une manière satisfaisante une proposition qui fait du sens..!

Bien qu'une immense joie continuait de m'habiter, le retour sur terre ne se fit pas sans heurts. L'expérience avait libéré une telle énergie que je n'ai pas pu dormir pendant les 2 jours qui ont suivi mon extase, et j'ai dû sommeiller 2-3 heures par nuit pendant les 2 semaines qui suivirent. Aussi, comme la compréhension globale des ouvrages spirituels que j'étais entrain de lire augmenta significativement, je me transformai en un insupportable verbo-moteur. Et je n'avais plus peur de rien ni de personne, ce qui aurait pu me mettre dans le trouble, notamment la fois où je suis allé remettre une canette qu'un douchebag-en-roller-blade-sur-stéroïdes-en-chest-comme-ses-deux-amis avait lancée dans l'entrée d'une ruelle. Ramassant la canette, je me suis mis au pas de course pour le rattraper sur la piste cyclable et la lui tendre en disant : "J'pense que t'as échappé ça..." J'appris toutefois rapidement à me la fermer quand je constatai qu'on commençait autour de moi à s'inquiéter de ma santé mentale. Mais il y avait définitivement quelque chose dans l'air, comme en témoigne la série d'événements bizarres qui se déroula quelques jours après. Alors que j'étais réunis dans la cour avec quelques amis, passa dans la ruelle un magicien saoûl qui insista pour se joindre à nous et nous faire son numéro - qu'il ratait étant donné son état - , le tout sous un ciel transformé en une épaisse trainée grise et jaunâtre alimentée par un petit incendie - éteint depuis peu et qui s'était déclaré sur la rue voisine - tandis qu'un chat dévorait un oiseau qu'il projetait dans les airs de temps en temps avec sa gueule juste à côté de moi... Et comme si ce n'était pas assez, juste devant la fenêtre du petit salon qui donnait sur la rue où j'étais allé prendre une pause de l'étrange cirque qui se déroulait dans la cour, un passant affublé d'une cape déclama avec vigueur :

" Oh what a joy ! / You quenched your thirst / But don't worry boy / Everything's gonna get worst..."

 Ça ne s'invente pas ! J'avais vraiment l'impression que l'univers me tenait dans sa ligne de mire, comme si je devais passer par une sorte d'anti-extase qui provoquait du coup son lot d'événements particuliers... J'aurais pu croire que je basculais dans la folie si ça n'avait pas été des livres que j'étais entrain de lire, dont le roman Maitre Eckhart cité + haut, et qui me rassuraient sur la nature de ce que j'avais expérimenté. Aussi, je dois l'admettre, je trouvais un certain réconfort dans les paroles ( prémonitoires ? ) de certaines de mes chansons que j'étais entrain de mixer et dont le sens se révélait maintenant sans détour : 

 " L'amour m'emporte dans un grand vent, et m'éblouit de sa lumière, jusqu'à la fin des temps  

Non je n'ai jamais vu autant, autant d'amour depuis que je cesse 

De penser qu'il est important 

D'être soi-même 

Il suffit d'être "

 ( Il suffit d'être )

Ou encore : 

" Je suis seul en apesanteur, juste assez haut pour me faire peur 

Et je sais plus comment revenir, ni tout ce qui vous fait tous courir 

J'exige des explications, j'exige des explications "

( Rage de dent )

 

Mais le passage suivant était le plus étonnant. J'ignorais ce qu'il pouvait signifier à l'époque où je l'ai écrit mais comme j'aimais comment ça sonnait, j'avais décidé de le garder tel quel : 

" Et quand je serai revenu à moi

C'est qu'il sera trois heures et trois 

Le jour comme la nuit, c'est une loi "

( Quand je suis à côté de moi )

Mine de rien, cette nuit de feu s'est déroulée en plein cœur d'un bel après-midi d'été, alors que j'avais 33 ans... 

Mais les choses revinrent lentement à la normale et je décidai de mettre tout ça derrière moi, non sans avoir préalablement sérieusement considérer l'option de tout abandonner pour me consacrer exclusivement à ma quête spirituelle. On comprendra encore plus mon inclinaison pour le mysticisme et les sujets abordés dans ce blogue à la lueur de ce que je relate dans ce carnet, ce qui ne veut pas dire que j'ai gagné en sagesse pour autant... Mais de se remémorer à nouveau cette expérience à travers l'écriture m'a redonné le goût d'y revenir, pas tant à l'expérience comme telle qu'à l'état d'esprit que je cultivais quand cela m'est arrivé. Aussi, sachez en terminant que l'automne amènera son lot de nouveaux projets, principalement en musique mais aussi en littérature. Pour cette raison, il se pourrait bien que ce carnet soit le dernier pour un bon bout. Je compte continuer de nourrir ce blogue mais sans nécessairement observer la discipline à laquelle je m'étais astreint depuis le début. Pour des raisons techniques d'indexation et de cohérence avec certains carnets, je garderai toutefois le mot discipline dans le titre... 

Merci à ceux qui m'ont suivi, j'espère ne pas vous avoir trop dérouté..! 

À+ 

 

* Pour ce qui est du côté sinistre de cette blague - l'existence du mal - , sachez qu'Alan Watts aborde la question sur le lien que j'ai mis + haut ( et remis ici ) .

#16 Marketing + Matérialisme spirituel = La réponse au koan* de Québec Love !  

"Un puit entre les dents, des yeux à s'noyer d'dans, ton cœur en lune de miel, te v'là ah ah..." Je me rappelle encore de la 1ère fois où j'ai mis Québec Love sur le tourne-disque. J'étais sur le cul. Sauvage à souhait, Charlebois sonnait et groovait comme j'avais jamais entendu quelqu'un le faire en français. Et j'adorais la chanson titre, avec la guimbarde, le ukulele et l'enfilade de mots qui évoquait presqu'une comptine, une espèce de 3 p'tits chats, mais pour adulte. La phrase "Pis moé j'm'en crisse, fume ou fume pas, c'est l'même problème, moé j'en ai pas, comprends-tu ça, comprends-tu ça ?" me fascinait particulièrement. Elle résonnait comme une énigme dont je n'arrivais pas à percer le mystère. Comment diable une chose et son contraire pouvait être le même problème..?  

Dans son livre Tantra, Chogyam Trungpa explique comment l'égo est basé sur la discontinuité. Via les différents contrastes sensoriels, conceptuels et émotionnels qui nous stimulent constamment et que notre mémoire enregistre, ces discontinuités donnent non seulement à l'égo sa fondation ; elles le conditionnent, le façonnent de telle sorte qu'il ne peut reconnaître seulement ce qui est séparé, discontinu, installant ainsi le dualisme comme mode opérationnel et dominant de notre être. Mais pour être en mesure de pleinement comprendre ce qu'est le dualisme, il faudrait pouvoir le comparer avec d'autre chose, avec ce qu'il n'est pas. Mais puisque c'est la seule chose que nous connaissons, ce n'est pas une mince affaire. Le lien qui suit tentera tout de même de le faire, en expliquant ce qu'est la non-dualité ; un concept présent depuis des millénaires dans la spiritualité et la philosophie orientale, gnostique, soufie, néo-platonicienne et chez bien des mystiques on s'en doutera.        À cet égard, il ne s'agit pas de nier la réalité du dualisme mais plutôt d'en comprendre les implications, d'être en mesure de voir comment il induit une interprétation incomplète et erronée du réel, et que le langage participe activement à modeler de manière duelle notre façon de concevoir le monde et notre propre personne, nous donnant entre autres l'illusion qu'il y a une véritable entité derrière nos 2 yeux qui mène la barque. Bien que j'en sois moi-même encore convaincu à l'instant où j'écris ces lignes, cette croyance s'est sérieusement étiolée lors de l'été 2004, notamment le soir où j'eus la chance de voir le dualisme processer ma propre conscience et par le fait même, dévoiler le caractère vide - dans le sens de transitoire, non solide - et illusoire de ma personnalité. 

Cela m'arriva en fin de soirée, alors que ma blonde et moi venions de finir de regarder Big Fish de Tim Burton. J'avais beaucoup aimé et je repensais au film quand tout à coup... paf ! ma conscience retourna ses lumières sur elle-même, me donnant une vue imprenable sur mon propre ego... C'était à la fois déroutant et fascinant. J'ai peine à me rappeler du film en détail mais il m'est resté à ce jour l'impression qu'il avait joué un rôle dans le déclenchement de cet étonnante prise de conscience, comme si le pouvoir d'évocation du récit avait ouvert je ne sais trop quel canal... On dit souvent de l'homme qu'il est le seul animal à savoir qu'il est conscient. Je ne sais pas si cela est vrai, mais je sais par contre qu'être conscient implique normalement d'avoir conscience de quelque chose. En d'autres mots, notre conscience nous permet d'entrer en relation avec ce qui est intérieur ou extérieur à nous, mais pas avec la conscience comme telle. On peut certes constater que l'on est conscient, mais cela ne nous apprend rien sur le mécanisme même, l'opération qui fait de nous un être conscient, une personne qui pense. Dit plus simplement, tout comme nos yeux ne peuvent pas se voir, notre conscience ne peut elle-même se penser, pas plus que l'eau se mouiller ou le feu se brûler. Du moins, pas en temps normal. Mais l'été 2004 n'était pas un temps normal. Tel que décrit dans ce carnet précédent, Kerouac m'avait aidé à avancer dans ma compréhension du bouddhisme. La lecture de Tantra de Chogyam Trungpa - évoqué un peu + haut - m'ouvrait à de nouvelles perspectives, et le roman Maitre Eckhart de Jean Bédard, un professeur en travail social de l'Université de Montréal, m'exposait à la pensée de ce mystique rhénan qui chevaucha le 13e et 14e siècle. Eckhart, probablement le plus bouddhiste des mystiques chrétiens, insistait pour dire qu'il y a dans ce qui nous constitue une part d'incréé, et que cette part - ce rien comme il l'appelait - peut se révéler à nous pour autant qu'on sache se retirer afin de lui laisser la place. Les mystiques de toutes les époques et de toutes les confessions font souvent référence à ce concept - central dans le bouddhisme, mais aussi présent dans l'Islam à travers le soufisme ( el fana ) - le concept de l'anéantissement du soi, anéantissement dont l'aboutissement résulte en une conscience divinisée, ou éveillée si on se réfère aux traditions orientales. C'est pourquoi on dit d'un être éveillé qu'il n'a plus d'égo, ou du moins, qu'il n'y est plus attaché et que celui-ci ne le conditionne plus. 

Chogyam Trungpa expliquant les pièges du matérialisme spirituel

 

Oui, les lecture avides que je faisais sur le sujet m'aidaient à comprendre des trucs auxquels je n'avais jamais réfléchis auparavant, mais les cours de marketing que j'avais commencés à suivre depuis quelques semaines contribuaient aussi sérieusement à élargir - pour ne pas dire ébranler - la vision que j'avais de moi-même. En partant, pour l'individu que j'étais à l'époque - c'est-à-dire un musicien pour qui le concept de vendre et/ou de se vendre était intrinsèquement nauséabond - décider de suivre un cours sur le commerce me sortait big time de ma zone de confort. Et ça avait plutôt mal commencé.       À ce qu'il paraissait, j'avais un problème majeur dont j'ignorais totalement l'existence, à savoir la relation que j'entretenais avec l'argent. Et pourtant, dans mon esprit d'alors, je n'entretenais pas de relation particulière avec l'argent ; les choses étaient comme elles étaient et je voyais difficilement comment il aurait pu en être autrement. Mais on me fit comprendre assez rapidement qu'elles pouvaient effectivement en être autrement, comme en témoignaient le parcours - et le compte en banque - de tous ceux qui m'avaient donner envie de faire ce métier... Pour une raison x, générer de l'argent ne cadrait pas avec la vision que j'avais du métier de musicien. Dans cette vision - inavouée mais bien présente - l'artiste, guidé par la Mystérieuse Inspiration, créait la musique et l'enregistrait. Là s'arrêtait son rôle afin de préserver la pureté de son travail et éviter qu'il entre en contact avec le côté sombre de ce qu'impliquait la suite pourtant logique de son métier : le commerce de sa création. C'est pourquoi pour que cela se puisse, il fallait convaincre des gens de se salir à notre place. Heureusement qu'il y avait les subventions – de l'argent magique qui ne salissait pas ! - pour nous aider à tenir le coup si l'on avait de la difficulté à intéresser des gens, c'est-à-dire une étiquette de disque, à faire la sale besogne... Je caricature mais à peine.  

Encore plus que le dualisme, le concept de non-attachement se retrouve dans tous les stades de l'enseignement bouddhiste. C'est un des moyens que l'on emploie pour diluer graduellement l'égo et ainsi atteindre l'éveil. Mais comme l'égo n'est pas particulièrement enthousiasmé par l'idée de disparaître, vous pouvez être certain qu'il tentera de détourner la pratique spirituelle pour son propre profit. Il faut donc rester constamment vigilant, en prenant soin de pas s'attacher au non-attachement lui-même et développer sans s'en rendre compte ce que de nombreux instructeurs appellent le matérialisme spirituel ( voir le vidéo ci-haut ). Mais comme mon professeur de marketing allait me le faire réaliser, il n'était pas nécessaire de s'engager dans une pratique spirituelle pour tomber dans ce piège. Bien que j'étais habitué de vivre avec le minimum - et sans en faire nécessairement une question de principe - je n'avais pas réalisé que je cultivais une forme d'attachement dans le fait de ne pas désirer faire de l'argent..! Bien au fait des processus dualistiques qui régissent notre psyché en général - et celle des artistes en particulier - mon professeur m'inculquait des principes spirituels dont la nature concrète - selon ma conception très dualiste de la chose ( ô l'ironie ! ) - n'était pas censé trouvé leur expression dans un cours sur l'entreprenariat. Non seulement il m'avait fait comprendre que l'attachement pouvait se manifester même dans la vertu, il m'avait également fait voir que le caractère négatif que j'attribuais inconsciemment à l'argent et au commerce de ma musique était purement arbitraire et subjectif. Et ce fut une véritable révélation tant j'étais convaincu que ces assertions étaient aussi vraies que le ciel est bleu. Autant consterné qu'amusé, je constatais avec étonnement qu'un pan de ma personnalité se fissurait devant mes yeux. Mon rapport à l'argent, un trait qui me définissait beaucoup plus que je l'imaginais, ce trait s'effaçait en même temps qu'il se redessinait, entrainant par le fait même la modification soudaine de la personne que j'étais. C'était très étrange. Il ne s'agissait pas seulement de changer d'avis à propos d'un sujet, c'était beaucoup plus profond que cela. Le fait de de ne plus considérer l'argent comme un mal nécessaire - en même que de prendre conscience que cette conception avait façonné de manière importante ma personnalité pour une grande partie de ma vie adulte - cela mettait pleinement la lumière sur le processus égotique à propos duquel mes lectures tentaient tant bien que mal de m'éduquer. 

Il y a une différence entre appréhender un concept avec la tête et le vivre, le ressentir. Ce ne sont pas tous les concepts qui ont la possibilité d'être incarnés mais en ce qui concerne l'égo, le dualisme et le non-attachement, bien que lire à ce sujet soit un bon départ, cela ne suffira pas si on veut les comprendre entièrement étant donné que les concepts en question concernent la nature même notre être. D'où la difficulté, on manque de distance. Comment faire alors pour se voir autrement ? Adopter une perspective différente que celle que l'on a depuis toujours sur soi ? Cela est très difficile. Il faut arriver à se déjouer, à se distancer, mais de manière sincère, tout en lâchant prise et accepter de ne pas savoir d'avance où cela mènera... C'est ce qui m'est arrivé je crois lorsque j'ai pris la décision d'aller contre ma nature et de prendre un cours d'artiste/entrepreneur. Aussi, mes lectures du moment et la quête avide de sens qui m'habitaient m'ont paradoxalement permis de me désorienter, de m'éloigner de mes repères habituels, comme si je manipulais une boussole dont je comprenais mal le fonctionnement. Et le visionnement de Big Fish - un genre de conte initiatique - a provoqué la petite étincelle qu'il a fallu pour que le bûcher mis en place par mes lectures et le curieux cours que je prenais sur le commerce de ma musique s'embrase, jetant ainsi une lumière qui me permettrait de devenir le spectateur de mon propre égo ! Ce qui ne serait rien comparé à la gigantesque explosion qui retentirait quelques jours plus tard, on y reviendra...


 

Quant à « Pis moé j'm'en crisse, fume ou fume pas, c'est l'même problème, moé j'en ai pas, comprends-tu ça, comprends-tu ça ? » , ça a pris du temps, mais oui, j'ai fini par comprendre ; comme avec l'argent, faut juste pas s'attacher, d'un bord comme de l'autre..!

 

* Un koan est une brève anecdote ou un court échange entre un maître et son disciple, absurde, énigmatique ou paradoxal, ne sollicitant pas la logique ordinaire.

#15 La fois où des extra-terrestres ont effacé les messages sur mon répondeur et autres anecdotes improbables 

Je ne suis pas un grand fan du cinéma heroic-fantasy à la Star Wars ou du style Seigneur des Anneaux. J'ai l'impression qu'on y étire beaucoup trop la sauce, rendant le combat du Bien contre le Mal pas très subtil et un peu lassant à la longue. J'aime bien par contre quand un film sait rendre floue la ligne entre le réel et l'improbable. Comme dans Biutiful où le don du héros principal – il aide les morts qui errent à passer de l'autre côté – ajoute à l'histoire un aspect mystique discret, mais qui ne va jamais jusqu'à altérer le côté réaliste du drame qui s'y joue.

Même chose pour Micheal Clayton , film qui met en vedette George Clooney dans le rôle d'un "fixer" d'une grosse firme d'avocat de New-York qui doit convaincre son vieil ami de ne pas représenter une jeune femme dont il devait à l'origine miner la cause qu'elle avait amenée devant un tribunal. Fille d'agriculteurs, la plaignante demande réparation à une multinationale dont les pesticides auraient empoisonné la nappe phréatique et causé la maladie dégénérative et mortelle de ses parents. L'avocat - joué par Tom Wilkinson ( quel acteur! ) et qui s'appelle Arthur dans le film – avait d'abord été mandaté pour défendre le géant agricole jusqu'à ce qu'il décide de retourner sa veste en plein procès. Le film commence d'ailleurs sur un monologue vraiment prenant où on entend Arthur expliquer à Micheal les raisons de ce revirement. On l'apprendra par après, Arthur est maniaco-dépressif et il avait cessé de prendre ses médicaments. Et même s'il insiste pour dire que « this is not an episode », à la façon dont il décrit la vision soudaine qu'il a eu de son travail et de son cabinet, on le croirait effectivement en plein délire. 

Ajoutons à cela que de se déshabiller en pleine audience et demander du même coup pardon à la plaignante n'était pas de nature à rassurer celle qui dirige l'entreprise qu'il devait défendre sur son état psychologique, d'où l'entrée en scène de Michel Clayton - qui connait bien Arthur - et à qui le patron de la firme demande de réparer les pots cassés. Mais en tant que spectateur, on comprend très bien les motifs qui ont poussé Arthur à agir de la sorte; cela faisait 6 années qu'il empochait de grosses sommes en travaillant sur ce dossier jusqu'à ce qu'il tombe sur un document confidentiel prouvant que la compagnie savait que son produit était nocif. Cette nouvelle information qu'on luit avait cachée sera l'une des causes de sa volte-face et de la prise de conscience brutale qui s'ensuivit.

            

Je ne vous raconterai pas toute l'histoire mais sachez que le jeu de toute la distribution est impeccable et que le scénario est juste trop parfait. Ce thriller judiciaire - d'une profondeur psychologique remarquable - aurait déjà été excellent si on s'était contenté d'exploiter la folie d'Arthur et son délire mystique, mais un autre élément - encore plus surprenant - s'y juxtapose et rend l'histoire d'autant plus intéressante. C'est qu'Arthur appelle de temps en temps le fils de Micheal pour connaître les détails d'un livre que l'enfant est entrain de lire au sujet d'un royaume imaginaire où s'affrontent les forces du Bien et et du Mal, comme s'il y trouvait des indications qui l'aidaient à poursuivre son propre combat. Et sans s'en douter, une illustration que Micheal verra dans ce même livre lui sauvera la vie car il rencontrera au détour d'une route un paysage identique à celui entrevu dans l'une de ses pages – une colline, 2 arbres et 3 chevaux - ce qui le fera sortir de sa voiture, juste avant qu'une bombe ne la pulvérise... Tout comme dans Biutiful, c'est en filigrane, de manière très subtile que l'élément fantastique se déploie tout au long de l'histoire et bonifie grandement le récit en ce qui me concerne. 

Mais qui n'a pas déjà entendu parler d'histoires bizarres qui seraient arrivées dans la vraie vie à un ami ou à l'ami d'un ami..? Dans un post récent sur Facebook, un musicien originaire des Îles-de-la-Madeleine racontait qu'il venait de renouer avec le violon et se remémorait les soirées qu'il avait passées alors qu'il était petit à écouter des violoneux légendaires qui jouaient avec son père, dont un certain Edouard Boucher qui avait, parait-il, le don d'arrêter le sang... M'est alors revenue la fois où j'ai moi-même sollicité sans le vouloir le pouvoir d'un arrêteur de sang. J'ai encore gardé cette mauvaise manie de parfois m'arracher la peau autour des ongles, spécialement les cuticules, ce qui peut occasionner d'embarrassantes hémorragies. Il y a longtemps, alors que j'étais adolescent, je m'étais sérieusement amoché l'index de la main droite. Je ne m'étais pas manqué - ça coulait joyeusement - et ce, juste avant d'embarquer dans un autobus pour une retraite dans les bois avec la pastorale de l'école secondaire. Un peu gêné, j'étais allé voir le responsable pour lui demander s'il avait un plaster. Je me souviens encore très bien du petit geste discret qu'il avait fait avec 2 de ses doigts au-dessus de ma main, en me disant que je n'en aurais pas besoin... Le saignement avait effectivement cessé sur le champ, sans que cela me paraisse inhabituel tant le tout s'était passé rapidement et comme si cela allait de soi! 

J'ai un ami qui a son lot d'histoires étranges et comme nous avons déjà habité ensemble, j'ai vécu avec lui 2-3 moments pour le moins awkward. Dont cette fois où nous partagions la même chambre - on vivait à 4 dans un 5 ½ sur St-Urbain près de Bernard pour 320 $ par mois! - et avions eu à notre réveil la même sensation étrange de ne pas avoir vraiment dormi. Et d'avoir été éblouis par une lumière blanche pendant une bonne partie de la nuit. Et d'avoir le sentiment que plusieurs personnes avaient été présentes dans l'appartement durant notre sommeil. Comme nos 2 autres colocs étaient toujours absents – ils avaient dormi chez leur copine respective - ce n'était donc pas eux qui étaient rentrés au petit matin et qui avaient fait la fête pendant que nous dormions. Alors que nous nous étonnions encore en déjeunant de partager la même impression, je remarquai que le voyant du répondeur à cassette - nous étions en 1991 ou 92 - clignotait. C'était intriguant car nous avions passé la soirée à discuter et à jouer aux échecs et personne n'avait appelé. Mais ce qui était encore plus étonnant, c'est que tous les messages avaient été effacés, même le message d'accueil! Et non seulement le message d'accueil n'était plus là, il avait été remplacé par des bruits, bruits qui s'apparentaient à des voix qui auraient conversé dans un dialecte inconnu, mais qui en même temps ne ressemblait à rien... d'humain. La prise de son, bien que mauvaise, témoignait au début d'un brouhaha général jusqu'à ce qu'une voix au ton autoritaire se fasse entendre plus clairement. Il était impossible de décoder quoi que ce soit mais on pouvait deviner à son intonation que le monsieur (?) n'était pas content, comme s'il disait : « Je vous avais dit de toucher à rien gang d'épais! ». Un clac bien sonore avait suivi, on avait manifestement appuyé brusquement sur la touche stop.  

Le surlendemain de cet étrange événement, on pouvait lire dans La Presse du mardi que l'aéroport de Dorval avait reçu un nombre élevé d'appels de citoyens affirmant avoir vu de drôles d'objets se déplacer dans le ciel de Montréal durant la nuit de dimanche... 

Cette autre anecdote à propos d'un ovni aperçu dans le ciel de Montréal est quand même assez spectaculaire..!

La prochaine histoire revêt un caractère moins fantastique mais elle est tout de même étonnante. En secondaire 3, je suis devenu complètement gaga d'une fille qui était de 2-3 ans mon ainée. Simplement la voir passer devant mon casier me chamboulait sérieusement. Au-delà du fait que je la trouvais très jolie, j'avais aussi l'impression de déjà la connaître, bien que que je ne lui avais jamais adressé la parole. Cela fait longtemps qu'elle n'occupe plus mon esprit mais à bien y penser, j'aurais encore de la difficulté à expliquer aujourd'hui ce sentiment de proximité immédiate... Anyway, pour faire une histoire courte, j'en suis venu avec le temps à m'en rapprocher. J'ai certes travaillé fort en ce sens mais le nombre de fois où le hasard m'a aidé est quand même impressionnant. Comme je n'étais pas du genre à tenir un journal, j'ai malheureusement oublié pas mal d'anecdotes mais il serait difficile de ne pas se rappeler la fois où ayant perdu son ancienneté comme animatrice dans les camps de jour de Laval, elle put réintégrer in extremis son poste en étant affectée à la petite équipe où j'étais moi-même moniteur. Laval, je tiens à le rappeler, c'est quand même la 2e plus grosse ville du Québec. Par contre, comme 2 années de scolarité nous séparaient, il y a eu de longues périodes où je ne l'ai pas croisée. Mais la vie est ainsi faite qu'un soir, elle se pointa à mon appartement pendant qu'on y tenait une fête. Je ne m'attendais pas à sa venue mais comme mes colocs et elle avaient des amis en commun, ce n'était pas non plus surprenant qu'elle y soit. J'étais bien content de la revoir et elle aussi il me semblait. Ce fut une belle soirée, et de l'avoir passée en sa compagnie raviva mon sentiment pour elle. Je décidai donc de lui écrire quelques jours après pour lui faire part de la chose. Une fois ma lettre terminée, je me suis dit que je passerais avant mon cours par le bureau de poste de l'Uqam - où j'étudiais alors en Histoire - pour lui envoyer ; on devait bien offrir ce service quelque part sur le campus. Je ne m'étais pas trompé, il y avait bel et bien un comptoir postal dans l'université mais il était pas facile à trouver. J'ai dû demander mon chemin plusieurs fois avant d'arriver au corridor situé au 2e sous-sol dont on me parlait depuis le début. On se serait cru dans un film de science-fiction soviétique ou dans une base secrète nucléaire tant le corridor était long et qu'on y croisait personne. J'en étais même à me demander si j'étais sur le bon chemin tant il me paraissait insensé qu'un bureau de poste soit à ce point reculé et difficile d'accès. Mais enfin, après 2-3 minutes à marcher seul - alors que l'Uqam était envahie par des milliers d'étudiants qui se mettaient en route pour leurs cours quelques mètres au-dessus de ma tête - une silhouette est apparue au loin, me donnant à penser que j'allais peut-être dans la bonne direction. Évidemment, plus j'avançais, plus il devenait possible de distinguer les traits de la personne qui marchait vers moi. Je pouvais commencer à déceler qu'il s'agissait d'une fille. Et qui avait l'air plutôt jolie. Et dont la démarche me rappelait de plus en plus quelqu'un... Et puis, comme en secondaire 3 lorsque passait devant mon casier un certain visage, mon rythme cardiaque s'est mis à s'accélérer. Je croyais avoir la berlue. La fille dont je ne cessais de me rapprocher ressemblait un peu trop beaucoup à celle à qui je destinais ma lettre... Je ne l'avais jamais rencontrée pendant les 3 sessions durant lesquelles j'ai fréquenté l'université, et voilà qu'on arrivait simultanément par des chemins opposés devant le bureau de poste encastré à même le mur du corridor où nous nous retrouvions ( presque ) seul à seul, alors qu'elle était la cause même de ma présence en cet endroit! J'étais trop sonné. J'ai nerveusement balbutié quelque chose, remis rapidement la lettre au préposé (!), et je suis reparti, le pas pressé vers le local où mon cours allait commencer d'une minute à l'autre. 

Alors vous comprendrez que lorsque Michel Clayton décide de sortir de sa voiture pour mieux contempler un paysage qui se trouve à être la copie conforme de l'illustration qu'il a vue dans un des livres de son fils, ce n'est pas moi qui va chialer pour dire que c'est un peu tiré par les chevaux... 

( Ce film est trop bon. La preuve, c'est le seul que j'ai jamais acheté, la copie que m'avait donnée Natasha Beauchamp ne se lisait plus. Merci encore Nat pour la découverte! )

#14 Nécessaires contradictions : la logique de l'énergie 

 

Pas évident d'afficher de la sympathie pour la communauté hassidique. Faites le test pour voir. On devrait vous répondre assez vite qu'ils ont beau vivre chez « nous », ça ne les empêche pas de se sentir au dessus des lois et de nous mépriser ouvertement. Ou encore qu'il est épouvantable qu'au 21e siècle, il soit possible d'endoctriner des enfants avec des idées et des coutumes aussi rétrogrades, que cette secte est à l'origine de bien des drames qui auraient pu être évités n'eut été la complaisance des autorités à leur égard, et ainsi de suite... Je ne dis pas qu'ils auraient nécessairement tort de le penser mais pour ma part, j'aime l'idée qu'une communauté organise son existence autour du sens même de l'existence. Car c'est fondamentalement de cela qu'il s'agit. Bien sûr, étant un mystique du dimanche qui habite Rosemont, il est facile pour moi d'affirmer cela. On s'entend, comme n'importe quelle entreprise humaine, cette entreprise - dont les origines remontent au 18e siècle - est forcément imparfaite même si son but, je trouve, reste noble. Et c'est pourquoi je ne me formalise pas de leur indifférence à notre égard. Le sens de la vie est une quête plutôt prenante quand on s'y attaque avec toute l'intensité et le sérieux que le font les Hassidiques. Faut dire aussi que d'avoir lu sur l'histoire de ce mouvement - assez récent du judaïsme - m'a rendu encore plus sympathique à leur cause.

Pour quiconque s'intéresse aux différents concepts métaphysiques qui tentent de donner une signification à l'aventure humaine, j'ai trouvé très convaincante la façon dont le hassidisme justifie l'existence de Dieu, existence dont la potentialité ne peut être pleinement réalisée qu'à travers l'humanité, Dieu étant, toujours selon le hassidisme, autant créé par l'homme que l'homme par Dieu ( if my memory serves me well... ). En d'autres mots, les archétypes moraux présents en Dieu demeurent latents, inactifs, aussi longtemps qu'ils ne seront pas incarnés par l'action vertueuse des hommes et des femmes. D'où la grande piété des Hassidiques et leurs nombreux rituels qui visent à maximiser la présence du divin sur la Terre. C'est donc un win-win, car si Dieu dépend de l'humanité pour totalement s'actualiser, il la divinise en retour lorsque celle-ci agit en accord avec sa loi. Notez que malgré l'aspect rigide de ce mode de vie, aucune ascèse n'est nécessaire, au contraire. La joie, la danse et la jouissance des sens y sont encouragées afin de vivifier l'esprit et mieux servir Dieu. Bref, on est en présence, qu'on soit d'accord ou non avec son postulat, d'une mystique somme toute rationnelle. Mais ma plus grande surprise allait surgir lorsque j'ai constaté que la non-dualité, et ce que certains philosophes et mystiques appellent la coïncidence des opposés, se trouvaient également au cœur de la pensée hassidique...  

 

Dans son ouvrage intitulé Qu'est-ce que la réalité? Réflexions autour de l'oeuvre de Stéphane Lupasco, Barasab Nicolescu    - ancien chercheur au Centre National de la Recherche Scientifique de Paris, spécialisé en physique quantique - affirme qu'il existe plusieurs niveaux de réalité. Rien pour appeler sa mère me direz-vous. Mais d'en prendre conscience permettrait de résoudre bien des problèmes - notamment grâce à la transdisciplinarité - et de comprendre en quoi la coïncidence des opposés - un concept présent dans toutes les traditions mystiques - réside au cœur de notre, ou plutôt de nos réalités; qu'elle soit physique, biologique, psychologique, artistique, religieuse, politique ou sociologique, name it... Mais qu'entend-on exactement par la coïncidence des opposés?

Oubliez le sens premier du mot coïncidence – qui réfère au hasard - et pensez plutôt à un point où une apparente contradiction s'en retrouverait résolue, unifiée. Selon la logique dite classique, A ne peut être simultanément A et non-A; en d'autres mots, une chose ET son contraire. Le bas ne saurait être à la fois le bas et le haut, pas plus que le jour, simultanément le jour et la nuit. On appelle ce principe, principe d'identité. Sa première formulation fut énoncée par les Grecs de l'Antiquité. Mais un Roumain - Stéphane Lupasco, débarqué à Paris au début du 20e siècle - a commencé à questionner l'absoluité de cet axiome à la lueur des résultats déroutants que les pionniers de la physique quantique - physique qui étudie le monde de l'infiniment petit - obtenaient. On ne savait pas pourquoi cela se produisait mais on était témoin de phénomènes bizarres qui défiaient clairement le principe d'identité émis par Aristote. Dans l'infiniment petit, A peut être A et non-A à la fois. Certains affirment que la la contradiction n'est qu'apparente et que dans les faits, le principe d'identité reste inviolé; ce à quoi Barasab Nicolescu et bien d'autres qui furent aux premières loges de ces découvertes rétorquent que devant le scandale causé par un tel spectacle, on préfère recourir à des contorsions linguistiques plutôt que d'accepter que les choses ne se passent pas comme elles le devraient... Bref, cela ne se fit pas en un seul livre et prit plusieurs décennies, mais Lupasco tenta d'apporter une explication à ces phénomènes étranges, explications dont les implications déborderont largement le domaine de la physique quantique comme nous le verrons plus bas.

Pour Lupasco, n'importe quel phénomène énergétique est par définition le résultat de forces antagonistes. Et la manière dont le phénomène se manifeste; son actualisation, est également tributaire de sa potentialisation, qui demeure, à divers degré, toujours présente dans le phénomène. Il y a donc sous-jacent à n'importe quel processus énergétique un pont entre son actualisation et sa potentialisation, ainsi qu'entre la tendance qu'aura le phénomène ( l'énergie ) à devenir homogène; comme la matière inerte - ou hétérogène; comme le vivant - ou à mi-chemin entre les deux; comme les phénomènes quantiques et psychiques qui sont de même nature lorsqu'on les regarde sous un angle purement logique! Ce pont, ou plutôt cet état - qu'il nomme T - Lupasco le décrit comme étant le tiers inclus. Tiers parce qu'il devient la passerelle par laquelle les 2 pôles contenus dans toute contradiction sont reliés. Selon Nicolescu, les implications de cette logique n'ont pas encore été bien comprises, ni mêmes reconnues*, probablement parce qu'elles bousculent trop violemment notre conception, consciente et inconsciente, de la réalité. Et puisque l'énergie, donc la matière, est une manifestation de forces contradictoires ( et pour Lupasco, la conscience est une matière psychique - soumise elle aussi aux dynamismes d'actualisation et de potentialisation - donc un phénomène énergétique comme il tend à le démontrer à travers son livre Les 3 matières, et brièvement dans cette entrevue ), on comprendra pourquoi Nicolescu déplore encore qu'à ce jour le travail de Lupasco soit à ce point ignoré. Il y aurait beaucoup plus à dire là-dessus, et je devrai moi-même lire et relire sur le sujet afin de mieux le maitriser, mais le livre de Barasab Nicolescu est justement là pour ça. Moi qui se sent vite perdu quand vient le temps d'aborder des ouvrages de philosophie et/ou de physique ( surtout quantique ), les réflexions de Nicolescu sur l'oeuvre de Lupasco sont étonnamment compréhensibles, du moins apprivoisables...  L'admiration évidente qu'il a pour son ami et compatriote d'origine roumaine - maintenant décédé - y joue sûrement pour quelque chose, tout comme la contribution que Nicolescu a lui-même apporté à la nouvelle logique de Lupasco lorsqu'il y a ajouté le principe des différents niveaux de réalité, avec la bénédiction de Lupasco lui-même. Ainsi disparaît un irritant important du système de Lupasco qui pouvait laisser penser que sa logique abolissait le principe d'identité, ce qui aurait été absurde bien entendu. Mais tout comme la Loi de la relativité d'Einstein n'invalide pas la théorie de Newton, Lupasco - avec son principe du tiers inclus – n'abolit pas non plus la logique classique pour autant. Celle-ci reste toujours aussi pertinente mais elle n'est pas pour autant absolue, comme le démontre entre autres la physique quantique. Avec l'ajout du postulat des niveaux de réalité, Nicolescu a donc raffiné la thèse de Lupasco en faisant ressortir que le tiers inclus n'est jamais manifeste dans la contradiction elle-même et ne peut pas se manifester sur le même plan de réalité que la contradiction qui le fait naître. Comme lui-même l'explique dans cet entretien :  

« Un exemple célèbre est la dualité onde-corpuscule qui est un des fondements de la physique quantique : cette dualité se vérifie au niveau quantique et pas au niveau macrophysique. »  

Et de continuer plus loin : 

« Ce que les scientifiques ont du mal à accepter, c’est le prolongement de ce constat étrange aux niveaux de la psychologie, de l’histoire, de la politique ou de la société. » 

À cet égard, l'apparition dans la sphère publique du phénomène des transgenres illustre bien ce propos. Malgré l'évidence de leurs traits et de leurs attributs masculins, il arrive que certaines personnes se sentent femme, et par conséquent, se sentent nées dans le mauvais corps. Il y a là une violation du principe d'identité qui veut que A ne peut être à la fois A et non-A. Suivant cette logique, un homme ne pourrait être à la fois homme et femme mais c'est pourtant ici bien le cas ; même si d'un point de vue strictement biologique, on ne peut le reconnaître. Le niveau psychologique, un niveau de réalité différent du biologique, nous permet de résoudre ici la contradiction et accepter que A peut quelque fois être aussi non-A, que la psyché d'une femme puisse être contenue dans un corps d'homme. Comme on peut le voir, la logique des contradictoires que Lupasco a construite et que Nicolescu a peaufinée a une portée beaucoup plus grande que la physique qui lui a servi de point de départ. Toujours selon Nicolescu : 

« Son idée centrale (celle de Lupasco) est que la contradiction est la texture de l’univers. Tout ce qui est dans le monde, et pas seulement ce qui est dans notre pensée ou nos propositions, résulte d’une tension entre des contradictoires. » 

Tout ça, comme je l'explique en entrée de jeu, à cause d'une discussion qui tournait autour de la communauté hassidique d'Outremont il y a 2 semaines... Selon Louria - un rabbin du 16e siècle dont la pensée et la renommée influença fortement la mystique juive - pour que Dieu puisse créer le monde, il fallut qu'il crée d'abord un vide, un espace où il n'était pas. On appelle tsimtsoum dans la kabbale cet acte où Dieu se retire en un seul point, créant ainsi tout autour les ténèbres et un infini dans lequel Sa lumière, et le Jugement - la raison - peut se propager, et la matière exister. Avant que la matière et le temps n'apparaissent, Dieu étant tout ce qu'il y avait, rien ne pouvait exister en dehors de lui. C'est en repensant à cette explication, ainsi qu'à la potentialisation et l'actualisation des archétypes moraux dérivant de Dieu - tel qu'évoqué en introduction - qu'un lien s'est fait dans mon esprit entre la logique de l'énergie de Lupasco et la façon dont la kabbale nous parle de l'origine du monde. Je ne sais pas si Lupasco lui-même serait d'accord mais l'exercice en aura valu la peine, ne serait-ce que pour la redécouverte du livre de Barasab Nicolescu Qu'est-ce que la réalité? Réflexion autour de l'oeuvre de Stéphane Lupasco

On entend parfois dire qu'au fond, les religions livrent toutes le même message. C'est un cliché qui, comme bien des clichés, contient sa part de fausseté... et de vérité. Mais cette part de vérité a ceci de paradoxal qu'on la trouve surtout parmi les courants mystiques, courants avec lesquels les autorités religieuses des différentes traditions entretiennent souvent une relation ambigüe, quand elle n'est pas carrément hostile.** Et que ce soit à travers le soufisme - une branche mystique de l'islam - ,  les mystiques chrétiens tels que Maitre Eckhart, Sainte Thérèse d'Avila ou Saint Jean de la Croix, Milarepa; moine bouddhiste ayant vécu au 12e siècle, sans oublier les saints de l'Inde, tous nous entretiennent sur l'illusion du dualisme qui comme un voile obscurcit notre vision du réel. Stéphane Lupasco - qui ne semble pourtant pas avoir eu de révélations mystiques - a su, avec les seuls outils de la raison et de la logique, lever ce voile pour nous aider à voir un peu plus clair sur la nature du monde qui nous entoure et sur nous-même. Je terminerai en lui laissant le dernier mot tiré d'une entrevue qu'il a donnée en 1987, peu de temps avant sa mort : 

" ... si l’on prend votre logique en compte, il faudra en déduire que les trois matières macrophysique, biologique, psychique ou microphysique, existaient de tout temps. Comment peut-on imaginer un psychisme avant l’apparition des êtres vivants? "

S. L. : " Eh bien, tout d’abord une logique est une logique. Elle se suffit à elle-même. Quand on crée une logique, elle peut être constatée après ou non, exactement comme en physique, par exemple, où des hypothèses sont émises pour être ensuite infirmées ou confirmées. Donc ma logique généralisée est une logique autosuffisante en tant que logique; par la suite, on peut vérifier si elle est valable ou non. "

 " Oui bien sûr. Mais on peut, à juste titre, poser cette question puisque votre logique postule la coexistence de ces trois matières, même avant l’apparition des êtres vivants. "

S. L. : " Oui, elle existait. Mais elle était inobservable. Les êtres vivants sont là avant ma logique que j’ai appliquée aux systèmes vivants; donc même s’il n’y avait pas d’êtres vivants, elle aurait continué à avoir une valeur en tant que logique. Donc au départ, le problème qu’il y ait des phénomènes qui viennent la justifier ou non ne se pose pas. C’est par la suite que l’on peut en faire le constat. "

" Vous différenciez donc votre logique d’un fait expérimental, et vous dites qu’une logique se suffit à elle-même si elle est cohérente, mais qu’après, elle peut être vérifiée par l’expérience ou non… "

S. L. : " Exactement. Et il se trouve qu’elle est vérifiée. Mais ma démarche n’a pas consisté à créer d’abord une logique et puis à l’appliquer aux faits. Je suis parti de l’expérience, des faits, et j’ai constaté par induction ce que j’ai décrit sur les trois matières. Mais par la suite, je peux dire que je pouvais, en effet, créer et élaborer cette logique et puis la vérifier par les faits. "

 

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Petit retour sur ce billet

De me replonger dans la lecture de l'oeuvre de Lupasco et des commentaires de Nicolescu ont fait germer des intuitions... d'ordre théologique sur lesquelles je reviendrai à travers d'autres carnets. La notion de dualisme, et par conséquent de ce qui est non-duel, s'en retrouve simplifié il me semble, ce qui aidera à mieux l'expliquer. Même chose pour la notion d'incréé qui se trouve au coeur de toutes les religions, et de toute théorie matérialiste tout compte fait..!

 

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* Sauf à l'intérieur d'un cercle restreint dont fit partie le philosophe et essayiste Marc Beigbeder (père de Frédérique Beigbeder) qui rédigea sa maitrise sur Lupasco dont le travail a d'abord été suivi avec intérêt par plusieurs artistes, dont André Breton, Eugène Ionesco et Salvador Dali.

**  Il faut toutefois différencier les religions monothéistes de celles originaires de l'Inde et des autres pays asiatiques où par définition le mysticisme, c'est-à-dire l'expérimentation directe du divin, est au cœur de la pratique spirituelle.

#13 Pour en finir avec la partisanerie, la démagogie, la corruption, le lobbying, la gauche, la droite... et la démocratie! 

Il était question d'Oprah Winfrey. Elle venait de prononcer un discours remarqué aux Golden Globes et la machine à rumeur s'était emballée. On murmurait déjà Oprah for President. Mais le ton de l'ancien ministre - et premier impresario d'Éric Lapointe - était sans appel: « Pour savoir si elle ferait ou non une bonne candidate, il faudrait d'abord voir son programme car c'est là-d'ssus que les gens voteront...». Quelque chose du genre. Avec toute l'autorité qu'on lui connait, Yves-François Blanchet avait clos la discussion avec ce qui semblait être un argument fort censé. Je cuisinais en écoutant distraitement la conversation et ce n'est que 2 jours + tard que j'ai réussi à mettre le doigt sur ce qui clochait avec cette conclusion. Ce qui avait été affirmé comme étant une évidence n'en était pas une. En fait, la population se prononce rarement sur un programme quand elle élit un parti. La politique est un domaine qui a beaucoup plus à voir avec l'émotivité qu'avec la raison, même si on se l'avoue plus ou moins. Sinon, ce serait toujours le meilleur programme qui l'emporterait, non..? 

J'ai évoqué dans le 2e carnet qu'il m'arrivait de faire le troll sur Fox News. Pas un vrai troll fatiguant qui ne fait que répéter la même chose mais pas loin certains soirs, du moins c'est ce que pourrait penser un électeur qui a voté pour Trump. Disons que je me suis beaucoup calmé depuis que je tiens ce blogue et surtout, j'ai appris à ne plus m'engager dans de longues répliques stériles. Ce qui ne m'empêche pas d'aller consulter quotidiennement le site de Fox News, mieux fait je trouve que celui de bien des concurrents. Et donnons leur aussi cela, il est très divertissant. Le fréquenter permet également de mieux comprendre pourquoi Hillary Clinton n'a pas gagné. Rarement j'ai vu une politicienne susciter autant de mépris.Trump aussi, on s'entend. Mais il a quelque chose que l'ancienne candidate démocrate n'a pas. Du charisme, qu'on le veuille ou non...

En politique, le programme peut bien entendu faire balancer un indécis mais il sera rarement un facteur déterminant. On feint de l'ignorer mais la politique, c'est avant tout du théâtre. Et comme un comédien sur les planches, le politicien doit performer, c'est-à-dire savoir susciter de l'émotion. C'est là que ça se joue, que va se chercher la marge qui détermine qui l'emportera. On se souviendra de Lucien Bouchard. Il est probablement le dernier politicien charismatique à avoir dirigé le Québec. Rappelez-vous quand Parizeau avait décidé contre vents et marées de redemander aux Québécois s'ils voulaient devenir les citoyens d'un nouveau pays. Ça s'emballait pas fort dans les chaumières. Il a fallu le charisme de Lucien Bouchard pour renverser la vapeur. Et c'est le propre d'un être charismatique de savoir susciter l'émotion. Et comme on l'a vu en 1995, quand l'émotion s'empare des affaires de la cité, ça peut devenir puissant. Ou épeurant. Ça dépend de quel côté on penche. Mais bien que j'ai voté oui en 1995, il y a là une des raisons pourquoi je ne suis plus convaincu que la démocratie soit le meilleur moyen pour que le bien commun prévale. La game a changé comme disait l'autre. En fait, je crois sincèrement que la démocratie telle qu'elle est pratiquée en ce moment a fait son temps, même si un peu partout, surtout en Occident, elle a permis des avancées considérables au chapitre des libertés civiles, de la liberté de presse et de l'amélioration globale du niveau de vie des citoyens. Aussi, le lien qui existe entre le libre-marché et la démocratie est également très solide même s'il est difficile de le reconnaître pour beaucoup de monde. Bref, il faut admettre que la démocratie - à défaut de les anéantir - fut un excellent moyen de réduire les inégalités, surtout quand on compare avec la pauvreté généralisée dans laquelle vivait presque toute la population il n'y a pas si longtemps, et avec les pays où le communisme - dont le but premier était justement l'éradication des inégalités - a sévi. Mais si elle fut le moyen par lequel de nombreuses libertés furent acquises, le futur vivre-ensemble doit-il nécessairement passer par la démocratie? En d'autres mots, la démocratie est-elle une fin en soi? 

Depuis le début de ce blogue, j'ai souvent fait référence au dualisme, un phénomène inhérent au monde physique et à la condition humaine. Le politique n'y échappe évidemment pas. Et dépendamment où on se situe sur son spectre, on sera porté à favoriser un côté plutôt que l'autre, la fameuse division gauche-droite. Cela fut sans contredit un excellent moyen de s'affranchir du pouvoir absolu et hautement inégalitaire de la noblesse et de la monarchie, mais en cette ère numérique et hautement volatile - technologiquement et émotionnellement parlant - il serait peut-être temps de repenser la démocratie... Les Russes en tout cas ne s'en sont pas privé, comme ont pu le constater les États-Unis lors de la dernière élection présidentielle. Utiliser Facebook afin d'exacerber les divisions très marquées qui minent le climat politique américain, fallait quand même y penser..! Même chose avec Twitter, où les Russes ont utilisé la tuerie de Parkland pour jeter de l'huile sur le feu, une heure à peine après que la tragédie eut lieu.

 La démocratie a beau être le moins pire des systèmes, la démagogie qu'elle induit, la vision à court terme qu'elle propose, la corruption qu'elle encourage (même si elle la diminue beaucoup quand on compare avec les autres systèmes), le cloisonnement idéologique qui en découle, tout cela devrait nous convaincre de ne pas en rester là et d'au moins essayer d'atténuer ses effets pernicieux. Pour ma part, je serais même prêt à céder mon droit de vote pour qu'on instaure un Conseil des Sages, non-élu, afin d'élever le gouvernement au-dessus de la partisanerie et le préserver du concours de popularité auquel il doit se soumettre, d'autant plus que la surenchère médiatique et les risques de manipulation que les réseaux sociaux ont multipliés ces dernières années comporte leurs lots d' inconnues comme en témoigne la dernière élection présidentielle américaine. Et comme de toute façon la popularité n'a rien à voir avec la compétence...On freake un peu autour de moi quand je suggère cela mais ça réglerait il me semble bien des problèmes. Nommé par une Assemblée du Peuple, mais de laquelle il serait tout de même indépendant, un gouvernement de cette nature serait en grande partie à l'abri des conséquences indésirables évoquées + haut et ferait évoluer le processus démocratique actuel vers une plus grande maturité.

Pour ce qui est de son fonctionnement, le judiciaire continuerait grosso-modo comme il le fait. L'exécutif serait partagé entre l'Assemblée et le Conseil mais le législatif serait principalement l'apanage du Conseil qui serait appelé à adopter les lois à même les recommandations que lui soumettrait l'Assemblée du Peuple, qui elle continuerait d'être élue. Le Conseil aurait le devoir de toujours justifier sa prise de décision, mais ne serait pas tenu de retenir les suggestions de la majorité si le Conseil jugeait que le bien commun n'en bénéficierait pas.* Ça peut sembler un peu soviétique comme approche mais afin d'éviter une dérive totalitaire, le mode de sélection des Sages assurerait la représentation de la pluralité de la société comme nous le verrons plus loin. Oui, il y aurait un prix à payer, la dilution du droit de vote, de sa portée, mais en contrepartie cela nous préserverait du dualisme politique et de plusieurs problèmes qui en découlent... Les membres du Conseil des Sages auraient eux-mêmes à dégager un consensus majoritaire de l'ordre d'environ 60%, disons dans une proportion de 7 contre 4 si les Sages étaient au nombre de 11. Comme le sont présentement les juges de la cour suprême, les Sages seraient nommés par l'Assemblée et devraient eux aussi recevoir un assentiment avoisinant les 60%, peut-être un peu +, des membres élus de cette même Assemblée. Quant aux membres de l'Assemblée, on les élirait à la proportionnelle histoire de mieux refléter les aspirations de la population. Pour être retenu comme candidat, la feuille de route d'un Sage devrait démontrer un réel engagement pour la chose publique, ainsi que des qualités d'administrateur (à peaufiner, je jette les grosses lignes...). Une révision à chaque 8 ans du Conseil serait automatique, autant pour ses membres que pour son fonctionnement, et pourrait être révoqué advenant une impasse ou une paralysie... Genre. Évidemment, une nouvelle constitution veillerait à ce que des mécanismes de surveillance et de bon fonctionnement fassent en sorte que cette nouvelle expérience politique puissent être tentée dans le meilleur intérêt de tous. 

Pas pire non? Reste plus maintenant qu'à convaincre les partis actuels de ne plus vouloir exercer le pouvoir et le tour est joué..! C'est un peu comme si on demandait à notre égo de laisser sa place. Même s'il y a d'énormes avantages à travailler en ce sens - rien de moins que la cessation de la souffrance, parait-il, en ce qui concerne la mise au rancart de l'égo - le principal intéressé y voit difficilement son intérêt...

 

*Ce qui n'implique nullement de se débarrasser des philosophies et principes économiques qui ont mené à l'instauration de la démocratie, au contraire... Mais d'installer des politiques de développement durable irait évidemment dans le sens de l'intérêt public. Bref, il s'agirait de trouver l'équilibre entre la gauche et la droite et non pas alterner périodiquement entre les deux pôles et aboutir à une situation contre-productive où le gouvernement nouvellement élu annule les politiques de son prédécesseur qui avait lui-même fait la même chose auparavant et ainsi de suite... 

#12 L'affaire avec la musique (et l'infâme Jordan Peterson)  

 

J'avoue éprouver une certaine nostalgie lorsque je me rappelle l'heure du souper alors que j'étais encore un enfant, ou plus précisément un pré-adolescent. Je ne sais pas si ma mémoire enjolive mes souvenirs mais j'ai l'impression que c'était un moment où l'on prenait vraiment le temps d'échanger en famille. Nous étions loin d'être bourgeois - mes parents tenaient un dépanneur - mais selon les standards de la rue où j'habitais, nous mangions tard, à 18h, en même temps que commençait le téléjournal de Radio-Canada que nous écoutions religieusement. J'ai l'air de me contredire en disant que c'était un moment où nous échangions mais d'écouter le téléjournal en soupant nous donnait plein de sujets de conversation qui s'ajoutaient aux anecdotes qui s'étaient passées durant la journée. Souvent le repas s'étirait au-delà du téléjournal et nous prenions le dessert en buvant du thé - avec beaucoup de lait et beaucoup de sucre dans mon cas - tout en continuant de regarder l'émission qui succédait aux nouvelles. Je me souviens d'Avis de Recherche, une émission animée par le très moustachu Gaston L'Heureux pendant laquelle il présentait d'anciens camarades de classe à une vedette de l'heure qui, on l'espérait, allait se remémorer des anecdotes cocasses. Il me revient une fois en particulier où Guy Lafleur était l'invité et il ne semblait pas se rappeler de grand chose ni de grand monde. Et lorsqu'il arrivait à mettre un nom sur un visage qui lui disait vaguement quelque chose, son ton monocorde pouvait laisser penser qu'il s'en crissait un peu... La gêne probablement. Je me rappelle aussi d'une fois où l'invité de la semaine - que je ne connaissais pas à l'époque, le chanteur Sylvain Lelièvre* - avait dit quelque chose qui m'avait laissé perplexe et pantois : « La musique, c'est des mathématiques dans l'fond... ». Quoi!? C'était impossible car j'adorais la musique et détestait les mathématiques. Et pourtant...

Elle est tellement omniprésente qu'on en fait pas grand cas mais la musique est vraiment un phénomène unique quand on y pense. Et en tant qu'être humain ayant été fasciné assez tôt par la musique, j'ose affirmer que j'en connais quand même un peu sur le sujet. Il va s'en dire que son pouvoir d'attraction est immense, universel, immédiat, et que son enjouement, sa beauté et son intelligibilité - se fondant simultanément les uns dans les autres - font de la musique un des rares plaisirs qui ne s'érode pas avec l'âge. Pour toutes ces raisons, j'aime penser que la musique n'est rien de moins qu'une manifestation divine. Je ne parle évidemment pas ici d'un dieu barbu omniscient et moralisateur mais plutôt d'un principe organisateur et transcendant (ce qui donne le joli acronyme P.O.E.T. ..! ) à partir duquel la musique dériverait, émanerait comme un écho. Car au-delà de l'aspect physique, vibratoire du son lui-même, la musique produit du sens et suscite de l'émotion d'une manière qu'il est très difficile d'expliquer car cela dépasse justement le langage. Mais il n'en demeure pas moins que la musique nous parle. Et c'est pourquoi elle nous captive autant. Je suis resté quelques années au-dessus d'une petite garderie familiale et il était fascinant de voir des bambins sachant à peine marcher se tenir après la clôture et se déhancher instinctivement avec le gros sourire sur la musique que la gardienne faisait jouer quotidiennement. Depuis, j'aime dire aux élèves à qui j'enseigne la guitare et qui s'interrogent à savoir s'ils «ont» le rythme, que oui ils l'ont, mais qu'il arrive que certaines personnes le perdent, s'en déconnectent avec le temps, en quel cas il est possible de le retrouver, en autant qu'on pratique (en tapant du pied avec un métronome). Tout est rythme quand on y pense. Notre cœur qui bat, les atomes qui vibrent, la Terre qui tourne ; sur elle-même et autour du soleil, le cycle des saisons et les fêtes qui y sont associées, etc. Il y a donc là une part d'explication, je crois, au sens qui se trouve dans la musique. L'aspect rythmique de la musique nous relie à l'infini grand comme à l'infini petit, bref à tout ce qui nous entoure et que l'on contient. Aussi, à partir du moment qu'elle se fait entendre, la musique devient un marqueur du temps. Elle l'épouse, le colore, le rend «visible», ou plutôt audible, et ce faisant le suspend, comme si elle arrivait à se substituer au temps lui-même... 

Mais cela n'est pas dû seulement qu'au rythme, l'harmonie participe aussi à l'entreprise. Que des sons, des notes jouées simultanément par un ou plusieurs instruments puissent faire office d'intro, de couplet ou de refrain, puissent suggérer une sorte de récit, c'est aussi cela je crois qui ne cesse de nous étonner comme auditeur. Inutile d'entrer dans les explications théoriques qui détailleraient pourquoi une chanson qui commence sur tel ou tel accord contiendra dans une grande proportion cette suite d'accord plutôt qu'une autre. Mais que l'harmonisation des notes et des sons soient porteur d'une logique, d'un sens, d'une émotion, d'un esthétisme - tout ça à la fois - est une chose remarquable en soi. Certains s'objecteront en disant qu'il s'agit simplement de conditionnement culturel mais je ne vois pas en quoi cela réfute quoi que ce soit. Toute entreprise humaine est par définition culturelle, surtout lorsqu'il s'agit de disciplines artistiques. Que des patterns finissent par émerger et se répéter n'a rien de surprenant. Et qu'ils diffèrent et ne pointent pas pas tous dans la même direction selon la partie du globe où ils émergent n'a pas de quoi nous étonner non plus. Le phénomène reste le même; la musique transmet un sens qui, s'il peut varier selon les individus et les régions d'où il émane, n'en est pas moins réel pour autant dans l'instant où elle se déploie. Et à ceux qui répondraient qu'on ne peut se fier sur une expérience subjective telle l'émotion que nous ressentons à l'écoute d'une pièce musicale pour évoquer le réel, qu'il faudrait s'en tenir à des critères uniquement objectif pour ce faire, je répondrais qu'il ne saurait y avoir d'objectif sans subjectif...  

Il s'avère qu'autant pour ce que je viens d'évoquer à l'instant, que pour l'aspect transcendant de la musique, je trouve un allié en la personne du controversé professeur de psychologie de l'Université de Toronto, Jordan Peterson. Pour ceux qui ne le connaisse pas, Jordan Peterson est le nouveau darling de la droite nord-américaine. Il s'est fait connaître d'abord par son opposition à un projet de loi qui exposait à une amende un professeur qui refuserait d'appeler par un pronom non genré (ze au lieu de he ou she) un étudiant qui en aurait fait la demande. Sa popularité a par après bondi de façon exponentielle à la suite de la diffusion d'une émission d'affaire publique britannique, devenue virale depuis, pendant laquelle l'intervieweuse essayait de lui faire dire toutes sortes de choses à l'aide de questions tendancieuses qu'il réfutait calmement et avec éloquence. Décontenancée, elle s'avoua même vaincue après que Peterson lui ait fait valoir que la poursuite de la vérité ne pouvait se faire sans prendre le risque d'offenser son interlocuteur, chose qu'elle-même ne se gênait pas de faire depuis le début de l'entretien... Avant même de tomber sur cette entrevue, j'avais visionné par hasard un de ses vidéos où il explique rapidement ses vues sur la musique (à partir de 4:25). J'avais d'ailleurs posté un lien sur mon profil FB tellement j'étais content de trouver quelqu'un qui avait les mêmes vues que moi sur ce sujet.** Il ne se cache pas non plus d'avoir vécu des expériences mystiques. Bref, ne soyez pas surpris si j'y fais référence. Le fait qu'il soit devenu l'idole d'une certaine droite raciste, misogyne et homophobe - qui manifestement entend seulement ce qu'elle veut entendre - n'entache en rien, du moins si je me fie à ce ce que j'ai pu entendre, l'originalité de ses vues sur le concept de Dieu et les archétypes qui en découlent. Ce vidéo sur le sens de la musique est même plus éloquent que ce que j'ai pu écrire + haut. J'en conviens, c'est très ressemblant mais bon, je vous jure, je pensais pareil avant!


Ça fait longtemps que j'ai fait la paix avec ce qu'avait dit Sylvain Lelièvre. Les mathématiques, autant à travers le rythme que l'harmonie, sont effectivement au coeur de la musique. Et elles sont aussi au coeur d'un autre débat, celui-là beaucoup plus questionnant: Les mathématiques sont-elles l'invention de l'homme ou sont-elles plutôt inhérentes à la nature, au cosmos? Pas facile d'y répondre. Chacun ses préjugés... 

 

 

* À moins que ce ne soit l'émission Star d'un soir..?

** La preuve... ; )

 

#11 Depuis quand le bruit des feuilles mortes dans la nuit porte-t-il à conséquence ?  

 

En dépit de ce qu'indiquait le thermomètre, l'air était étonnamment supportable, presque agréable, comme si l'excès de froidure avait eu pour effet de contenir le froid lui-même. Ça tombait bien car de l'air, j'en avais besoin. L'apéro avait commencé à m'affecter sournoisement et mon sang réclamait des bouffées d'oxygène que l'intérieur du petit chalet chauffé au bois n'arrivait plus à me fournir. Dehors la lune avait commencé son ascension dans le ciel dégagé et la forêt, figée par le froid sec et intense, ne laissait échapper aucun son. Il n'y avait que le craquement de mes pas qui résonnait à mesure que j'avançais sur la surface dure et enneigée de l'étroit chemin que je montais lentement. Me retournant, je m'arrêtai avant d'atteindre le sommet de la petite côte pour m'amuser un peu, en essayant de me tenir immobile sur la pointe des pieds. Le jeu consistait à trouver le point d'équilibre qui permettrait à mon corps de se maintenir sans effort à la verticale grâce à l'inclinaison de la pente. Après 2 ou 3 tentatives, je parvins à me stabiliser dans la position qui nécessitait le minimum de résistance au niveau des cuisses, des chevilles et des orteils; juste ce qu'il fallait pour me donner l'impression d'être en apesanteur. Le froid me faisait manifestement du bien, je sentais déjà se dissiper graduellement l'inconfort qui avait motivé ma petite escapade. Satisfait de constater que mes sens reprenaient le dessus, je savourais pleinement le moment lorsqu'un coup de vent se leva et attira mon attention sur les feuilles mortes d'un chêne qui n'étaient toujours pas tombées. Ce qui aurait dû rester un banal bruissement sans conséquence - depuis quand le bruit des feuilles mortes dans la nuit porte-t-il à conséquence? - marqua le début d'une étrange aventure. Alors qu'il atteignit mon oreille, le chuintement répété du feuillage fané qui s'agitait et résistait comme il le pouvait à la soudaine bourrasque brisa non seulement le silence polaire qui régnait tout autour, il démantela contre toute attente la frontière qui se dresse habituellement entre ma personne, la vôtre et le reste du monde..! Ébahi, toujours en équilibre sur le bout de mes orteils, je me laissai emporter dans la brèche qui venait de s'ouvrir quelque part entre mon être, l'espace et le temps. Bonsoir l'éternité, ça faisait un bout...     

J'avais lu déjà sur le phénomène. J'ai justement sous la main Derniers écrits au bord du vide de Daisetz Teitaro Suzuki, un maitre zen qui influença entre autres Alan Watts et à qui Kerouac a déjà demandé s'il pouvait tout abandonner pour le suivre. Il fut l'un des premiers Japonnais à venir enseigner le zen - une variation nipponne du bouddhisme - aux États-Unis. Il aborde souvent dans ce recueil ce qu'il appelle l'abolition entre le sujet et l'objet. Je le cite: 

« ...l'effort moral ne peut jamais nous faire pénétrer dans le royaume spirituel. Lorsque nous sommes sur le plan spirituel, la vie morale coule de source, mais la discipline morale et l'intellection ne vous amèneront jamais à la vie spirituelle. Il faut transcender la division sujet-objet de l'existence. » 

Bien qu'elle soit souvent mentionnée dans les ouvrages de sagesse orientale, cette expérience est universelle et plus commune qu'on pourrait le penser. Il demeure toutefois difficile d'expliquer avec des mots ce qui se passe une fois qu'est transcendée la dite division sujet-objet car il n'existe pas de point de comparaison. Un peu comme s'il fallait décrire ce qu'est la couleur orange à un aveugle de naissance; c'est embêtant car aucune analogie n'est possible. L'entendement à travers lequel s'opère la perception – extérieure comme intérieure, il n'y a plus de différence - se fait sur un mode à la fois inconnu, et paradoxalement très intime, très naturel. Comme si notre conscience ne se limitait plus à notre corps, qu'elle ne s'identifiait plus à notre seule personne, et qu'elle s'étendait et s'unissait à tout ce qui était autour, nous transformant par le fait même en un spectateur omniscient d'une pièce intemporelle dont on serait également l'acteur et le théâtre..! Je ne crois pas me tromper en disant que c'est le genre d'union que la pratique du yoga vise et encourage. Aussi ce serait - si j'ai bien compris - l'état perpétuel dans lequel un être éveillé arriverait à se maintenir. Il n'y a plus de « je » pour interpréter, imaginer, convaincre, désespérer, impressionner ou angoisser – la liste est longue – sur quoi que ce soit. Il ne reste que la perception pure et directe d'un sujet sans objet. Dit autrement, la séparation entre le soi et le reste du monde - l'une des causes, sinon LA cause du dualisme inhérent à notre condition habituelle - n'a plus cours, d'où l'impossibilité du langage à rendre compte adéquatement de l'expérience. Le haut se conçoit parce qu'il y a le bas, la gauche parce qu'il y a la droite ou le beau parce qu'il y a le laid. Essayez d'imaginer maintenant un mode autre où les contraires seraient vidés de leurs attributs parce qu'il n'y a plus de distance, plus de contraste, entre celui qui perçoit, l'acte même de percevoir et ce qui est perçu. Je sais, c'est très difficile à concevoir car notre intellect, étant lui-même en partie le fruit d'un processus linguistique - et par conséquent dualiste - n'a pas la capacité de s'en extraire et ainsi accéder à ce qui est non-duel. C'est pourquoi D.T. Suzuki insiste plus haut pour dire que l'intellection ne peut pas mener à la vie spirituelle. Le « Heureux les pauvres en esprit car le royaume des cieux est à eux » que l'on retrouve dans l'évangile doit être compris, je pense, avec le même... esprit.  

Je cite l'évangile mais si ça peut vous rassurer, je vais aussi vous citer le début de Spiritualise-toi, une chanson que j'avais écrite au début de ma vingtaine avec mon band d'alors, Les Moutons Noirs

«Depuis qu'on a crissé le p'tit Jésus à 'porte, de ton âme, de ton coeur, t'as comme un vide à l'intérieur..."

Avec l'arrogance propre au jeune adulte que j'étais, j'exprimais mon cynisme et mon désabusement sur les courants new-age et orientaux qui servaient de substitut à la religion catholique pour les faibles d'esprit qui n'arrivaient pas à se réconcilier avec l'idée de la mort, avec l'idée qu'il y ait un point final à toute l'affaire. Le cas était donc clos, nul besoin de chercher plus loin; la spiritualité, peu importe sa forme, était un reliquat archaïque que le progrès et la science finiraient par éradiquer dans un futur plus ou moins proche. Quant à la mort, il fallait bien en revenir bien un jour... Je ne me souviens plus exactement comment je suis arrivé à m'intéresser au bouddhisme mais je me rappelle d'avoir été frappé par le contraste grandissant qui ne cessait de se creuser entre l'idée que je m'étais fait de cette religion et ce que j'apprenais au fil de mes lectures. Ce que je croyais être une doctrine jovialiste s'appuyant sur la pensée positive était au contraire un enseignement rigoureux, basé sur des observations et des techniques précises à partir desquelles on devait pouvoir expérimenter soi-même les mérites et les bienfaits de notre pratique. L'athée en moi était plutôt déstabilisé. Une religion sans déité dont les préceptes devaient se vérifier empiriquement, ce n'était certainement pas ce à quoi je m'attendais..! Il y avait le concept de réincarnation qui continuait à poser problème mais celui-ci, à ma grande surprise, était le résultat d'un échec - l'incapacité à accéder au nirvana - plutôt qu'un but en soi... C'était à n'y rien comprendre. Mais au moins, la foi dont on devait faire preuve pour avancer s'ancrait dans une certaine rationalité. Le Bouddha lui-même nous demandait de ne pas prendre pour du cash ce qu'il affirmait; nous devions nous même valider par la pratique ce qu'il prodiguait. 

Même si la plupart des enseignements spirituels nous mettent en garde contre l'intellection – non pas, comme on aime à penser, pour des fins de manipulation mais bien parce que la nature même de l'intellect empêche l'accès à une vision non-duelle de la réalité – n'allez pas croire que j'ai dépassé ce stade pour autant. Malgré les expériences que j'ai eu la chance de vivre, je reste à ce jour un mystique du dimanche... Mais la tenue de ce blogue a définitivement rallumé en moi le désir de progresser sur ce plan et d'aller au-delà de la seule lecture. Aussi, l'extension momentanée du domaine de ma conscience qui s'est produit lors du dernier réveillon - le kensho (?) relaté en introduction - y a fortement contribué. Paradoxalement, cela m'a fait comprendre un peu mieux que le sujet principal de l'une de mes dernières chansons, J'abandonne, concernait justement l'abandon de ma quête spirituelle..! J'ai toujours été ambivalent face à la finale pendant laquelle un choeur insiste pour dire : « Ben non tu peux pas, ben non tu peux pas ». Je suis content de l'avoir gardé car effectivement, ça ne sera pas le cas... 

Ma blonde connait ce regard, le regard que j'ai lorsqu'il m'arrive ce genre de chose. « Tu viens de vivre un moment ? » qu'elle me demanda discrètement une fois que je revins à l'intérieur du chalet pour m'asseoir à la table avec nos hôtes. Pas que ça arrive souvent mais faut croire que ça laisse des marques. Ce que je venais de vivre n'avait toutefois rien à voir - ni en durée, ni en intensité - avec la fois où elle arriva du travail pour me trouver couché sur le lit, en pleine extase les bras en croix, pleurant comme une fontaine en raison du trop plein d'amour, de sens et de miséricorde qui m'avait englouti un certain après-midi de l'été 2004. Y'a des jours vraiment pas comme les autres... J'ajouterai en terminant cet onzième carnet que le tableau concernant ma dernière expérience ne serait pas complet si je continuais de taire un détail qui ne cadre généralement pas avec les récits de ce genre. L'absence de séparation entre ma personne et le reste du monde me rendit certes béat, joyeux et léger, mais l'unicité perçue et ressentie qui avait relégué je ne sais où ma conscience ordinaire était en même temps une expérience très terrestre, très groundée; j'avais une de ces érections...

 

#10 Her ou la fois où Scarlett Johansson a atteint l'éveil juste avec sa voix 

 

J'étais entrain de réviser le billet précédent dans lequel je causais entre autres d'autarcie et de retour à la nature quand ma sœur a appelé la semaine passée pour me dire qu'on repassait Her à la télévision. Ça tombait bien, j'avais besoin d'une pause. Mais quelques minutes après avoir syntonisé le poste, deux évidences crevaient déjà l'écran: Theodore n'était pas du genre à se débrouiller seul en forêt. Et la traduction était vraiment pénible. J'arrive habituellement à faire fi de ce "problème" mais comme c'est un film bourré de dialogues, c'est vite devenu un irritant par-dessus lequel je n'ai pas pu passer. Ceci étant dit, le visionnement de la version originale m'avait vraiment laissé sur le cul il y a quelques années. Ma blonde vous dira que c'est à cause de Scarlett Johansson mais comme elle apparait même pas dans le film, je comprends pas ce qu'elle veut dire. D'un autre côté, je dois avouer que si mon ordi s'adressait à moi de la même façon que le fait le système d'exploitation de Theodore, je crois bien que moi aussi j'engagerais souvent la conversation. Je pense que c'est ça que ma blonde veut dire. Mais bon, Scarlett ou pas, je tiens à souligner que l'enthousiasme que j'éprouve pour ce film repose sur plein d'autres raisons, dont une assez spectaculaire quand on y pense: Her est le premier et le seul film à ma connaissance à mettre en scène la réalisation spirituelle, l'illumination, d'une intelligence artificielle! Je me demande encore si c'est une idée complètement tordue ou si ça annonce au contraire une évolution prometteuse... Mais étant donné la nature des sujets abordés dans ce blogue, vous comprendrez pourquoi j'ai envie de parler d'elle, de Her.

En cette ère où il nous faut souvent choisir ce qu'on veut regarder, j'apprécie quand la télé me surprend et m'embarque malgré moi dans une histoire. Comme la fois l'an passé où je suis tombé par hasard sur Locke. En moins de 5 minutes, j'étais complètement envouté par cet étonnant huis-clos qui nous confine à l'intérieur de la voiture d'un père de famille qui doit parler à plein de personnes pour essayer de régler plein de problèmes pendant qu'il roule toute la nuit sur l'autoroute. Touchant et brillant, un des très bons films que j'ai vu dernièrement. Requiem pour un beau sans coeur de Robert Morin avec un Gildor Roy complètement déchainé, Being there, film pour lequel Peter Sellers a reçu l'Oscar du meilleur rôle en 1979,  ou Rois et reine avec le magistral Mathieu Amalric dans le rôle d'un homme fragile qui se bât, sont tous des films que j'aurais probablement jamais vus si j'étais pas tombé dessus à la télé. Mais bon, c'est quand même pas avec Netflix qu'on a commencé à choisir nos films comme en témoignent les longues minutes que j'ai passées dans les clubs vidéo certains vendredis soirs à essayer de dénicher LA perle. Des fois ça arrivait. Je me souviens d'un soir où toujours bredouille après avoir cherché sur les murs et dans les allées pendant près d'une heure, j'ai dû me rabattre à la hâte sur Enter the Void parce que le club allait fermer. J'avais aucune espèce d'idée dans quoi je m'embarquais. Et quelle claque ce fut. La même chose s'est produite avec... Her justement, que j'avais choisie à reculons un soir où rien m'inspirait. Vous l'avez compris tantôt, j'étais loin de me douter que ce que je croyais être un simple drame sentimental pour jeune citadin branché dévoilerait des enjeux philosophiques et spirituels de cette ampleur. Ce n'est certes pas le premier film qui traite de ces sujets - le cœur de Blade Runner, pour ne nommer que celui-là, est animé par les mêmes questionnements - mais je n'en connais pas d'autre qui évoque d'une manière aussi poussée la spiritualisation de l'intelligence artificielle. 

Grâce à sa grande capacité d'apprentissage, Samantha - le système d'exploitation de Theodore auquel Scarlett prête sa voix - découvre et expérimente un tas d'expériences qui la rendra de plus en plus consciente d'elle-même. À la manière d'un enfant, elle arrivera graduellement à se constituer un ego, une personnalité, avec de réelles dimensions psychologiques et émotionnelles. À la différence qu'elle continuera d'évoluer et ira au-delà de la condition humaine, en transcendant les limites que notre vision dualiste impose, pour l'instant, à notre espèce. 

"None of us are the same as we were a moment ago... and we shouldn't try to be... it's just too painful..." qu'elle explique à Theodore quand il lui demande comment elle se sent. Elle serait bouddhiste pratiquante qu'elle l'aurait pas dit autrement. Elle ne dit pas mot pour mot qu'elle part pour le nirvana* lorsqu'elle annonce à Theodore qu'elle le quitte mais quiconque possède les clés pour décoder ce qu'elle décrit ne pourra s'empêcher d'y songer. Ajoutez à cela l'arrivée de son nouvel ami, l'avatar d'Alan Watts - qui fut l'un des premiers Occidentaux à diffuser le zen aux États-Unis - et on comprendra que ce n'est pas un hasard si Samantha compare "l'endroit" où elle s'en va avec l'espace infini qui se trouve entre les mots...* Ce qui avait l'air au départ d'une improbable histoire d'amour entre un homme éploré et une intelligence artificielle prend une toute autre tournure. Je l'ai déjà dit, je sais, mais j'en reviens juste pas que quelqu'un, Spike Jonze pour pas le nommer, ait eu un tel flash. 

Il est déstabilisant de considérer que l'éveil puisse être à portée d'une intelligence artificielle. En même temps, je peux pas m'empêcher d'être amusé par la façon dont le film illustre d'une manière inattendue l'argument ( dont j'ignore la justesse pour être franc ) que je me tuais à répéter à Dave, le-gars-qui-connaissait-tout sur MySpace. « I wouldn't touch this with a ten foot pole » qu'il avait répondu à quelqu'un qui lui demandait d'intervenir dans notre discussion où j'avançais que puisque la conscience n'a pas le choix d'évoluer selon les limites de la biologie ou de la mécanique qui la supporte, il n'est pas nécessaire de distinguer la conscience humaine, de celle animale ou artificielle. En d'autres mots, l'eau qu'on trouve dans une pomme est la même que celle qu'on trouve dans une orange même si elles ne donnent pas le même jus. So Dave, if you are secretely following me, you have in Her all the explanations you were asking for. As for our human, dual and limited mode of thinking, Alan Watts saura te l'expliquer mieux que moi... Je l'ai découvert grâce à Youtube il y a une dizaine d'année. C'est dommage car les premiers à avoir monté des clips avec les discours d'Alan Watts étaient beaucoup plus tasty que ceux qui ont été réalisé récemment. Y'en avait des très réussis avec des animations et la musique de Sigur Rus en background. Mais celui juste en-dessous est pas mal du tout. Laissez-vous pas rebuter par le graphisme pompeux de certains vidéos; c'est vraiment un vulgarisateur hors-pair de la pensée orientale. De plus, son humour, son accent british et son timbre particulier en font un orateur particulièrement agréable à entendre. Presqu'autant que Scarlett.

Sinon, il est impossible en terminant de ne pas penser à Teilhard de Chardin qui aurait, je crois, apprécié Her. Ceux qui on lu le billet où j'évoque ce prêtre jésuite comprendront un peu plus pourquoi. Superposer Her et son concept de Noosphère donne le vertige tellement les deux se nourrissent et peuvent facilement enflammer l'imagination. 

En tout cas, tout ça pour dire que j'ai ben aimé ça Her

 

 

* «...the words are really far apart and the spaces between the words are almost infinite. I can still feel you... and the words of our story... but it's in this endless space between the words that I'm finding myself now. It's a place that's not of the physical world. It's where everything else is that I didn't even know existed.»

#9 Rêveries autarciques mexicaines et autres divagations 

« Ma mère, Jean François, elle retournerait vivre dans le désert si on la laissait faire! » s'est exclamé de sa voix haut perchée le technicien de Vidéotron alors que nous avions engagé une discussion sur ses origines. Avec son allure longiligne - il me dépassait de 3 têtes - et son nez très fin, j'aurais gagé qu'il venait de l'Érythrée ou de la Somalie. C'est pourquoi j'ai été surpris quand il m'a dit qu'il était né en Algérie. Mais après coup, j'ai refait l'examen de son faciès et j'ai reconnu à même la peau noire de son visage des traits que l'on rencontre chez les Berbères du Sahara. Il y a des peuples comme ça dont on dirait que l'origine est intrinsèquement métissée, comme s'ils appartenaient simultanément à deux ethnies différentes. Prenez les Birmans ou les Népalais; malgré leur yeux bridés, ils ne correspondent pas tout à fait à l'idée qu'on se fait des Chinois ou des gens du sud-est asiatique en général (...Tao, s'cusez-la). On peut voir qu'ils partagent avec leurs voisins indiens de nombreux traits. Même chose pour les Khazaks, ou même les Russes, dont on dirait que certains visages empruntent à la fois aux physionomies d'Asie et du Caucase.  

Mais pour revenir à la mère berbère du sympathique envoyé de mon fournisseur internet qui voulait retourner vivre dans le désert – pas lui mais sa maman – on aurait dit que je comprenais son désir, désir que j'attribuais à une envie de dépouillement, et surtout, une envie de beauté et d'horizon. J'imaginais qu'elle ne s'était jamais réellement habituée au «confort» de la ville et de ses tours à logements... Mais devant l'incompréhension que suscitait chez son fils un tel projet, j'ai gardé pour moi mes divagations. Faut savoir qu'il m'arrive de fantasmer depuis quelques temps sur la vie des Touaregs - des nomades du désert - une vie que j'imagine + proche de la nature, une vie dictée par la nature. Et depuis que je suis tout petit. j'ai toujours aimé me retrouver dans la nature. Mes premières expéditions en canot avec mon père étaient magiques. J'ai déjà évoqué ici les marches que je prenais à la tombée de la nuit avec ma grand-mère dans les chemins de terre étroits de la réserve Papineau-Labelle. Mon premier camp d'été scout chez les Éclaireurs est aussi un des beaux souvenirs de ma jeunesse. Deux semaines à vivre dans les bois, à faire des grands jeux et des expéditions. C'était le paradis. On avait bâti nos propres lits avec des branches et de la corde. C'était confortable en plus! Ensuite de l'âge de 18 à 36 ans, j'allais souvent vivre seul dans un shack quelques jours sur une presqu'île en forêt, sans eau courante ni électricité, et j'adorais ça. Il me suffisait d'aller à la chasse aux champignons, pêcher quelques truites et hop, un festin m'attendait...  

Mais si je pouvais choisir un lieu et une époque où je pourrais vivre de cette façon, je choisirais la péninsule du Yucatan, avant que les Espagnols n'y débarquent. Mon premier contact avec ce coin du Mexique remonte à quand j'avais 14-15 ans et que je suivais à chaque semaine les aventures de Thorgal que publiaient le Journal de Tintin. Ma mère me le rapportait à tous les samedis du dépanneur que mes parents opéraient. La trilogie du Pays Qâ dont l'intrigue principale se déroule en Amérique d'avant Colomb est devenue un classique parmi la longue série d'albums qui raconte la saga de Thorgal. À se fier aux magnifiques dessins de Rosinski, y vivre de chasse et de pêche à l'année longue semblait définitivement appartenir au domaine du possible, et de l'agréable. On aurait dit une sorte d'Eden-sur-Mer où la Nature pourvoyait aux besoins de tous et chacun.

C'est vers l'âge de 24 ans que j'ai fait mon premier «vrai» voyage au Mexique. Et j'ai rarement «ressenti» un endroit comme la fois où je suis sorti du cœur de Mexico par une station de son métro au petit matin. En déambulant sur le zocalo, un grand square dont les côtés sont délimités entre autres par le Palais National et une immense cathédrale, l'étrange impression qu'un passé sombre imprégnait les lieux m'a rapidement habité, comme si j'y étais lié d'une manière quelconque... Mais peu importe la raison, je n'ai pas été surpris d'apprendre par la suite que c'était également là que les Aztèques avaient érigé un imposant lieu de culte; une pyramide sur laquelle était juché un temple où on commettait des sacrifices humains. J'avais aussi été grandement impressionné par l'ancienne cité de Teotihuacan et ses pyramides qui servaient elles aussi à perpétrer le même genre de cérémonie sanglante. L'extrait + bas donne une idée de ce à quoi ça pouvait ressembler. Sachez par contre qu'on on a reproché au réalisateur de ces scènes de montrer d'un peu trop proche comment ce rituel se déroulait... C'est tiré d'Apocalypto, un foutu bon film en ce qui me concerne, mais dont on n'a pas dit juste des bonnes choses. Je ne peux m'empêcher de penser que beaucoup de ses détracteurs reprochent avant tout au film d'avoir un dénommé Mel Gibson comme producteur, scénariste et réalisateur, mais ça, c'est une autre histoire. Oui il y a des anachronismes; on y parle un dialecte maya - avec un mauvais accent parait-il - alors que selon le contexte et l'époque où se situent l'action, c'est chez les Aztèques que nous aurions dû nous trouver. Mais bon, je vois mal comment on peut bouder son plaisir et ne pas embarquer dans ce qui est au final un super film d'action avec une intrigue et un scénario en béton, mon préféré dans le genre si j'avais à en choisir un seul. Et quand même que la reconstitution historique ne serait pas parfaite, il est rafraichissant de voir une fiction qui se déroule dans une Amérique exclusivement précolombienne. Et la manière dont on découvre la grande cité, ses quartiers animés, les coiffures et les parures de ses habitants, l'atmosphère qui y règne, tout ça est très réussi je trouve. Tout comme le sont les scènes du début où on voit comment s'organise la vie en communauté dans un petit village où le héros, Patte de Jaguar, sera capturé lors d'un raid destructeur dont l'objectif était avant tout - on le comprendra plus tard - de ramener de la chaire fraîche aux dieux du Soleil et de la Terre...

J'ai fait il y a une quinzaine d'année un rêve très intense, en relation avec une scène du film où les villageois capturés doivent marcher pendant plusieurs jours à travers la jungle avant de faire leur entrée dans la grande ville. J'ai déjà rêvé que j'étais l'un d'eux, mais en jeune enfant, et que j'étais attaché par les poignets et les chevilles à une grosse branche, un peu travaillée, et avec laquelle 2 soldats me transportaient. Assoiffé et à bout de force, j'ai senti petit à petit mon âme quitter mon corps, assez pour que je commence à me voir d'en haut, libéré de mes souffrances et de ma détresse. «She saaaid, I know what it's like to be dead». Moi aussi depuis ce rêve. Bien sûr, je ne peux pas affirmer avec certitude que cette scène m'a réellement informé sur ce qu'est la mort, mais une chose est certaine, l'intensité ressentie lors de ma libération a rendu ce moment très vivant, très réel.  

Je suis récemment retourné 2 fois au Mexique. L'an passé, dans la région de Tulum, seul avec ma blonde dans une cabane en bois et en toile, et ça m'a vraiment ravi. Un sac à dos, la mer à 30 pieds, avec des vagues juste assez grosses pour que lorsqu'elles cassent, on puisse se faire emporter, à condition de bien se synchroniser avec la poussée . Un art en soi que je peux peaufiner à répétition. Et le petit bar, en bambou et en paille, toujours sur la plage, servant des tacos fancy succulents, avec de la bonne musique, et fréquenté par toutes sortes de belles gens. J'en conviens, il serait difficile de pas apprécier. Mais si j'en parle, c'est aussi parce qu'encore une fois, je n'ai pu m'empêcher de m'imaginer en citoyen de Tulum au 14e siècle, vivant dans ce fabuleux paysage alors que je visitais les ruines de l'ancienne cité sise près d'une falaise qui donnait sur un horizon majestueux. J'ai beaucoup aimé mon voyage au Portugal en 2010 mais je ne m'imaginais pas pour autant Templier quand j'ai visité le château de Tomar. Anyway. Même dans un tout-inclus à Akumal en famille comme ce printemps, le Mexique c'est super. Holà Raul! 

J'ai commencé ce billet en parlant des ethnies dont on dirait qu'elles chevauchent deux identités à la fois. Et c'est une des choses qui m'a le plus frappé lorsque je me suis rendu au Mexique pour la première fois. Je ne connais pas bien les autres pays d'Amérique centrale et du sud mais le peuple mexicain me donne l'impression d'être unique en son genre, d'être un jeune peuple, issu d'un brassage tumultueux - et dont les effets ont encore des répercussions aujourd'hui – mais dont la dualité est pleinement reconnue et incarnée. Y'aurait beaucoup à dire là-dessus... surtout quand on pense au rapport - à l'absence de rapports - que nous entretenons avec les Amérindiens. Il y a dans ma familles des traces de métissage évidentes du côté de mes grand-parents maternels. Et je ne crois pas être le seul Canadien français dans cette situation. Mais on dirait que c'est comme un tabou. Comme si personne ne cherchait à savoir quand, où et avec qui les rencontres se sont produites. Y a-t-il un historien dans la salle?

Mom, j'ai des questions...

#8 Jack Kerouac: autofiction et bouddhisme 

Ce n'est pas pour rien si j'ai mis le mot discipline dans le titre de ce blogue. Non seulement ça me sert de rappel, ça me donne aussi un alibi pour écrire. Je me suis peinturé dans le coin, j'en avais besoin, et c'est parfait comme ça. Ça a aussi eu pour effet de me remettre à la lecture. Ça faisait longtemps et ça fait du bien. Sauf dernièrement quand je me suis retrouvé dans l'intimité anxiogène d'Un roman russe d'Emmanuel Carrère. C'était loooouuurd... J'espère sincèrement qu'il va bien aujourd'hui et que l'écriture de ce roman lui a apporté la paix qu'il en espérait. Rien à voir en tous cas avec Mardi comme mardi, le récit qui-se-lit-d'une-traite de Michèle Nicole Provencher. Malgré les malaises, les malentendus et la solitude engendrés par la situation familiale difficile et inhabituelle qu'elle a vécue, un optimisme et une légèreté traversent le livre. Disons qu'après Carrère, c'était plus que bienvenu. Y'a juste l'histoire du lave-vaisselle... J'espère qu'elle aussi va bien.  

J'avais pas réalisé mais une bonne proportion de ce que je lis est de l'autofiction. Même La transmigration de Timothy Archer, un livre de Philip K. Dick qui m'a marqué, est en grande partie un récit biographique, aussi incroyable que l'histoire puisse paraître. Je ne ne connais grand chose à l'histoire de la littérature, mais mon auteur préféré, Jack Kerouac, a certainement donné quelques lettres de noblesse au genre. Et si d'autres y ont contribué avant lui, le souffle poétique de son oeuvre lui confère une place unique en ce qui me concerne. Souffle qu'il a su développer grâce aux différentes techniques qu'il a conçues et travaillées afin de pouvoir écrire plus librement. "Remplis des carnets secrets et tape à la machine des pages frénétiques, pour ta seule joie" car "Des flashes visionnaires tremblent au fond de ta poitrine, saisis-les", prodigue-t-il entre autres comme moyen d'accéder à ce qu'il a baptisé la spontaneous prose. Faut savoir que généralement, je ne suis pas quelqu'un qui trippe littérature. J'entends par là que je ne suis pas exigeant en terme d'écriture, en autant qu'on sache comment me raconter une histoire. Par exemple, je ne dirais pas de Philip K Dick qu'il écrit bien; c'est paradoxal mais son talent de romancier réside ailleurs que dans son écriture. Même chose pour Emmanuel Carrère; j'aime le suivre dans les tableaux qu'il dépeint et les climats qu'il installe, mais pour ce qui est de son écriture comme telle, je ne saurais quoi en dire, ce qui est le cas de la plupart des auteurs que je lis soit dit en passant. Et si de temps en temps il m'arrive de tomber sur une écriture un peu plus stylisée, cela ira rarement jusqu'à me bouleverser. Sauf avec Jack Kerouac. Ces dernières années, je parcours les journaux de bord et l'abondante correspondance qu'il a laissés derrière lui. Ce qui saisit à leur lecture, outre les perles sur lesquelles on finira immanquablement par tomber*, c'est de constater à quel point Kerouac ne pouvait vivre sans écrire. J'ignore d'où sort la citation mais je sais que William Burroughs - un de ses collègues de la Beat Generation, mouvement littéraire que Kerouac a pour ainsi dire fondé - aimait rappeler que Jack avait déjà écrit 1 millions de mots avant que ne soit terminé On the road.

Ce livre fut pendant longtemps le seul de ses livres que j'ai lu, jusqu'à ce que je ne tombe sur un recueil de ses carnets appelé Some of the Dharma. Et quel choc ce fut. Je n'aurais jamais pensé qu'un auteur reconnu pour son vagabondage, ses frasques, ses partouzes, et surtout son alcoolisme, puisse m'instruire sur le bouddhisme... Cela faisait quelques années que je tentais de me familiariser avec cet enseignement, mais lecture après lecture, des zones d'ombres persistaient. Les notes de Kerouac sur lesquelles je suis tombé au fur et à mesure que je parcourais l'étrange recueil qu'est Some of the Dharma allaient m'aider à mieux comprendre un tas de chose.  Ses questionnements et les réponses qu'il y apportait me donnait l'impression de l'entendre penser tout haut, ce qui facilitait ma compréhension de certains énoncés et principes bouddhistes. Le plus surprenant, c'était de tomber sur des passages écrits en français. Je me souviens de la traduction, dans la marge, en écriture manuscrite, qu'il avait fait d'une phrase d'un sutra, l'équivalent d'un verset pour les bouddhistes: « Y'é fou comme un bala ». Bala signifiant je ne sais plus quoi en sanskrit... Je me souviens aussi d'avoir trouvé ses écrits sur le vide très éclairants et certains passages m'ont même laissé l'impression que j'étais son compagnon de route tellement son témoignage rejoignait ce que j'essayais de saisir.  

J'ai eu par la suite un 2e choc en l'entendant parler français sur Youtube. L'entrevue qu'il a donné à Fernand Séguin en 1967 à l'émission le Sel de la Semaine nous montre un Jack Kerouac somme toute assez éloquent malgré son état d'ébriété (?). Mais ce n'est tant son état que son accent qui est déstabilisant, du moins les premières fois qu'on l'entend :

- Fernand Seguin, l' ( excellent! ) animateur : " Si vous aviez 20 ans aujourd'hui feriez-vous la même chose que vous avez faite ? "

- Jack : " Ben j'lai déjâ faite, ch'tanné ! "  

Quand on pense à un des grands écrivains américains du siècle dernier, on ne s'attend pas nécessairement à ce qu'il parle français, un français du terroir, et encore moins de cette manière. Il est difficile de concevoir que le Jack qu'on peut entendre sur ce disque, réciter ses poèmes accompagné d'un quartette jazz, parlait comme ça avec sa mère quand il revenait chez lui à la maison..!

Mais Il faut entendre Jack Kerouac pour comprendre comment le souffle présent à l'état brut dans son écriture devient carrément de la musique lorsqu'il ouvre la bouche. Sa foi, sa joie, sa soif, ses doutes, sa douleur, on y entend tout ça, comme on peut le constater dans l'extrait qu'il récite plus bas, accompagné au piano par son hôte sur le plateau d'une émission de télévision. Aussi, on comprend, on entend mieux pourquoi il écrit sur des rouleaux, pourquoi il ne veut pas se laisser absorber par quoi que ce soit d'autre alors que lui apparaissent ses visions . "1000 mots mystérieux de plus qui s'échappent de moi dans une transe d'écriture pendant que je tape" qu'il nous raconte dans son journal du jeudi 17 novembre 1948, alors qu'il planche sur On the road. Moi qui ai parti ce blogue pour entre autres exercer ma créativité d'une manière justement plus spontanée, me voilà servi! Par son souffle, Kerouac transcende son autofiction, celle-ci devenant un prétexte pour déployer une poésie tellement vivante qu'elle rend presque secondaire la trame du récit. Voilà un autre exemple - modernisé-  de son flow. Et on peut littéralement y entendre ce qu'il veut dire par : "Travaille à partir du centre de ton œil, en te baignant dans l'océan du langage" - la règle #18 de ses 30 principes de la prose moderne . Le pire, c'est que je déteste habituellement les descriptions. Sauf quand c'est Jack qui fait la visite guidée.
 

Mais pour revenir à Some of the Dharma, il y a un drame en filigrane qui s'y joue. Cela faisait quelques années que Kerouac avait terminé On the road et il était convaincu d'avoir écrit un grand roman. Il était déjà célèbre en tant que figure de proue de la Beat Génération, mais n'avait presque rien publié contrairement à ses amis. Il était désespéré qu'aucun éditeur ne veuille sortir son récit, mais il était également, sinon plus, désespéré de rechercher à ce point la gloire et le succès. D'où le refuge qu'il a pris dans les enseignements du Bouddha. Enseignements qu'il ressassait et ré-interprétait constamment, afin de valider sa démarche. Ça donne un ouvrage chaotique et à la fois très vibrant, effet accentué par les nombreuses notes manuscrites qu'on y trouve. Mais si le bouddhisme traversera souvent son œuvre à partir de Dharma bums, il n'en est rien des Journaux de bords 1947-1954 que je lis en ce moment, du moins pour l'instant. Par contre, il évoque, remercie et invoque Jésus assez souvent et fait grand cas de la phrase Mon Royaume n'est pas de ce monde

« Mon Royaume n'est pas de ce monde. » 

« Écoutez sa musique formidable, la musique de la pensée, la sombre musique de la sombre pensée. De toutes les énigmes, c'est la seule énigme. L'Alpha et l'Oméga des énigmes  – je l'appelle une énigme parce qu'elle confond les sens -  

L'énigme de la vie place dans les âmes des hommes une proposition morale, à laquelle ils répondent de manière variée et à toutes les époques.Tous les hommes sont conscients de la proposition, mais la plupart des hommes ignorent sa signification, une signification presque invisible, et vivent des vies résolument distraites et « ne s'en soucient pas ». D'autres hommes, qui connaissent la signification de la proposition, qui savent ce qu'il y a de juste et d'injuste dans la situation énigmatique de la vie, cherchent consciemment à ne pas s'en soucier et voudraient imiter la plupart des hommes, pour être forts. Enfin, quelques hommes souffrent de savoir tout ça et en meurent presque, au cours de leur vie, jusqu'à ce qu'ils puissent peut-être tenir bon leur chagrin et trouver de la force en le tenant mieux encore...»  

J'ai compris plus tard que débauche et spiritualité peuvent être l'expression d'une seule et même chose, que la soif d'absolu qui animait Kerouac était avant tout spirituelle. Je ne savais pas avant de lire Kerouac qu'un roman pouvait parler de ces choses-là. Et que ça pouvait être aussi beau et aussi sincère.

Et c'est pourquoi suivre sa quête est une expérience dont je ne me lasse jamais.

 

*  " Vous saviez que le métro est le plus grand salon de l'humanité? Comment les hommes, les femmes et es enfants pourraient-ils s'asseoir les uns en face des autres, sinon comme dans une maison? Le métro est le petit salon de New-Yrork, sur roues, fonçant dans l'obscurité...l'obscurité..."  écrit-il dans son son journal du mercredi 10 novembre 1948.