Carnet #27 Mon royaume n’est pas de ce monde* : Occident et laïcité

Certains avancent qu’il y a dans l’essence même du christianisme des prédispositions pour que les sociétés qui ont adopté cette religion au fil des siècles en viennent graduellement à séparer l’État de l’Église. Des phrases que Jésus auraient lui-même dites, telles que « Mon royaume n’est pas de ce monde », ou bien « Il faut rendre à César ce qui appartient à César », illustreraient l’indifférence du Christ à l’égard des lois des hommes et aurait favorisé cette émancipation. Et s’il est vrai que l’on peut aussi trouver des sociétés musulmanes où l’État a su prendre ses distances face à la religion - on pourrait citer la Tunisie, l’Irak du temps de Saddam ou la Turquie d’avant Erdogan -, l’aspect séculier de ces sociétés semble constamment sous pression comme nous le rappelle l’actualité des dernières années. Et nul besoin de souligner qu’on peut aisément trouver plusieurs théocraties où la tradition religieuse en impose beaucoup dans la vie de tous les jours. Que ce soit en Iran ou en Arabie Saoudite, il est interdit à une femme de mettre le nez dehors sans se couvrir dans plusieurs régions du Magreb et du Moyen-Orient. Mais au-delà des phrases qu’auraient prononcées ou non le Christ, on s’aperçoit, lorsqu’on compare avec l’islam ou la judaïsme, à quel point le Nouveau Testament ne donne pas d’instructions précises sur la façon dont les disciples devraient se comporter, à part cet ultime commandement: Aimez-vous les uns les autres. On dira ce qu'on voudra, c'est quand même pas pire..! Mais bon, on s’entend, même si le christianisme n’a pas insisté pour codifier le quotidien des fidèles comme l’ont fait les autres cultes abrahamiques, ça n’a pas empêché le clergé d’en mener large pour autant. Comme on le sait, juste au Québec, les prêtres pouvaient sérieusement vous compliquer l’accès au Paradis si vous aviez par exemple le malheur d’empêcher la famille, et ce, même si vous étiez rendu dans la quarantaine et que d’enfanter menaçait votre vie. Parlez-en à ma grand-mère… 

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Un autre aspect important qui rend le christianisme unique quand on le compare aux deux autres religions du Livre est celui de la représentation du divin et de ses messagers, chose que la tradition juive et musulmane proscrivent. Il faut dire que Jésus avait lui-même parti le bal lorsqu’il s’était étampé le visage dans une lingette que lui avait tendue Marie-Madeleine pendant son chemin de croix; le célèbre Saint-Suaire. Pas besoin que cette relique soit authentique pour comprendre toute la portée symbolique que ce passage du Nouveau Testament comporte. En amont du débat sur la liberté d’expression, il y a tout ce bagage historique qui pèse dans la balance lorsqu’il est question des caricatures de Mahomet; cela fait des siècles que le Christ est représenté en Occident, sauf là où s’est produit le schisme protestant qui a à son tour interdit cette pratique. Faut-il y voir là une explication sur les différentes postures qu’adoptent les leaders occidentaux face aux attentats qui ont secoué la France? Peut-être bien que non - tout ça a commencé au Danemark, une terre protestante -, mais la question se pose quand même. Aussi, il faut savoir qu’il aurait été difficile pour le christianisme de s’imposer et remplacer les cultes greco-romains si l’interdiction de représenter le Christ - sa mère, ses apôtres ou son père - avait été proclamée. Comme la représentation des nombreuses divinités de l’époque était pratique courante dans l’empire - pensez aux statues et aux bustes grecs et à ceux des empereurs romains dont on disait de leur vivant qu’ils étaient eux-mêmes des dieux -, le christianisme intègrera à son tour cette tradition lorsqu’il se répandit un peu partout autour de la Méditerranée. 

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Même si cela aide, il n’est pas nécessaire de remonter deux milles ans plus tôt pour mieux comprendre la controverse que suscite au Québec la loi 21 sur la laïcité. Mais un minimum de perspective ne ferait certes pas de tort. En effet, il pourrait être utile pour les columnists du Rest Of Canada et les nouveaux venus qui choisissent le Québec de savoir que ce que la loi 21 impose aujourd’hui n’est pas nouveau; depuis les années ’60, dans la foulée de la Révolution Tranquille, on a demandé aux frères et soeurs des divers ordres catholiques qui enseignaient de mettre au rancart leur tenue et leurs symboles religieux. On semble l’avoir oublié mais la fulgurante ascension de l’État-Providence, du féminisme et de l’athéisme au Québec durant les années 60, 70 et 80 ont établi un nouvel ordre duquel la religion a été évacué et où le conservatisme et son représentant politique, l’Union Nationale - qui a régné presque sans interruption entre 1940 et 1960 - ont été complètement décimés. Considéré pendant longtemps comme un pilier essentiel de l’identité canadienne-française, le catholicisme a été graduellement éjecté de la sphère publique, en même temps que l’influence et le prestige du clergé. Bref, le débat semblait clos, la religion était devenu le reliquat d’un passé peu glorieux, qui avait contribué à nous maintenir dans la pauvreté et ne pouvait être autre chose qu’une valeur de droite, éminemment conservatrice, pour ne pas dire rétrograde, surtout quand on pense à ce que l’Église exigeait des femmes. Parlez-en à ma grand-mère… 

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Sachant tout cela, on comprendra pourquoi plusieurs sont perplexes lorsqu’ils entendent aujourd’hui des femmes et des hommes se disant féministes dénoncer le projet de loi 21 sur la laïcité, en le décriant comme étant réactionnaire, fasciste et sournoisement motivé par des relents racistes et patriarcaux… Il va de soi qu’on trouvera facilement des gens xénophobes pour signifier avec beaucoup trop d’insistance leur appui à la loi sur la laïcité. Cela n’en fait pas un projet de loi illégitime pour autant, bien que la question soit délicate, on en conviendra. Mais au-delà du choc initial que peut provoquer la vue d’une enseignante voilée pour un Occidental - je me souviens combien j’ai été saisi la première fois je suis allé chercher ma plus jeune dans une garderie familiale et qu’une assistante affublée d’un niqab m’a ouvert la porte ; un véritable choc culturel -, il ne faudrait pas oublier aussi le soutien à la loi 21 de plusieurs femmes d’origine maghrébine ou iranienne qui préfèrent que leurs filles n’aient pas à subir l’influence d’un modèle quelles ont elles-mêmes fuit. Entre le ressenti de celle qui se sent brimée parce qu’elle ne peut s’imaginer sortir dehors sans être voilée, et celui d’une mère - de confession musulmane ou pas - qui ne veut pas que son enfant soit en présence d’un symbole religieux qu’elle juge misogyne, où et comment trancher? Est-ce raisonnable de penser que l’un doit l’emporter sur l’autre? On verra bientôt comment la cour justifiera ou non qu’un groupe - ici de parents et de leurs enfants - pèse plus lourd dans la balance que l’attachement viscéral qui lie l’enseignante à son voile. 

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Pour ceux qui l’ignoreraient, la Turquie d’avant Erdogan et d’après la Première Guerre Mondiale, une nation à 98% musulmane, a déjà répondu à cette question en adoptant une loi similaire à la loi 21. Mais c’était un autre siècle… Qu’un pays musulman comme la Turquie ait agit en ce sens est-il en soi un argument valide pour autant? Peut-être bien que oui, peut-être bien que non, mais une chose demeure, la portée symbolique d’un signe religieux n’a pas d’autre choix que de dépasser le sens individuel que l’on veut bien lui prêter, c’est le propre même des symboles de ne pas être tributaire d’un individu mais d’une collectivité. Et pas besoin d’être xénophobe pour être en mesure de constater qu’en 2020, l’obligation de porter le voile viole le libre choix de millions de femmes même si comme individu, on peut évidemment choisir de le porter librement. C’est pourquoi il semble légitime de demander à une personne travaillant pour l’État ET en position d’autorité de se garder d’afficher des symboles religieux. On notera que ce sera la seule exception. C’est quand même raisonnable quand on pense que cela vaut pour TOUS les signes religieux, et qu’ils ne sont nullement bannis autrement. Entre deux maux, choisissons le moindre; quelqu’un pour qui il serait inconcevable de ne pas afficher publiquement ses croyances peut choisir de ne pas travailler pour l’État alors que le citoyen peut difficilement choisir l’employé qui le servira. Notez aussi qu’il suffit de remplacer croyances religieuses par préférences politiques pour que le débat s’évanouisse de lui-même même si les deux ont à voir avec des valeurs éminemment personnelles. 

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Je fais souvent référence à Stéphane Lupasco dans mes carnets. Né en 1900, scientifique de formation, il opta finalement pour la philosophie et fut l’un des premiers à s’interroger sur ce qu’impliquaient les déroutantes expériences que révélèrent au monde les pionniers de la physique quantique. Il élabora au fil des décennies une logique de l’énergie dont il reste beaucoup à explorer ( et à moi de comprendre… ), mais mon petit doigt me dit qu’il a peut-être craqué le code, rien de moins..!  Pour Lupasco, une chose est claire, toute manifestation est le résultat d’un antagonisme. Et selon les forces en présences, un phénomène se déploiera soit de façon hétérogène ou homogène. Signalons ici que cela s’applique à tous les phénomènes, qu’ils soient d’ordre naturels, psychiques, cosmologiques, micro-physiques, artistiques ou sociologiques. On illustrera cette dernière catégorie par l’exemple suivant. Dans une société totalitaire comme l’ancien Bloc de l’Est ou l’actuelle Corée du Nord, on observera que la tendance homogène l’emporte sans commune mesure sur l’hétérogène; gare à celui qui dévie du discours officiel, toute dissidence est réprimée, ce qui paradoxalement, garantit à coup sûr la mort du régime. À l’inverse, une société qui serait hétérogène sans égard à la préservation d’une cohésion minimale, d’un noyau commun, tendra elle aussi vers sa dissolution puisqu’elle ne pourra préserver son identité. C’est un autre scientifique, Barasab Nicolescu, aussi d’origine roumaine et vulgarisateur de l’oeuvre de Lupasco, qui a amené cet exemple dans les années ’90 avec son livre Qu’est-ce que la réalité? À l’aulne du débat qui fait rage sur la loi 21 - ça viendra si ce n’est pas encore le cas -, il est rafraichissant d’amener la logique de l’énergie de Lupasco dans l’arène. Bien que je ne sois pas plus nationaliste qu’il ne le faut, force est de constater qu’un certain réveil se fait sentir à ce niveau. Réveil qu’il a fallu décomplexer, je dois l’avouer. En effet, le nationalisme ayant mauvaise presse - il est de facto rétrograde, associé à tout ce qui est de droite, pour ne pas dire d’extrême-droite -, il a fallu que je me réconcilie avec ce sentiment qui m’avait pourtant déjà habité sans culpabilité dans les années ’80 et ’90. S’il est vrai qu’il peut être malaisant de se retrouver en si mauvaise compagnie quand on voit la xénophobie gênante que peuvent afficher nombre de Canadiens Français, le discours de notre premier ministre - celui du Canada - clamant fièrement que le pays qu’il dirige est le premier état post-national laisse aussi un drôle de goût dans la bouche. Est-il nécessaire de faire table rase de tout, au point d’oublier que les valeurs occidentales que le Canada a embrassées l’a catapulté dans l’imaginaire collectif planétaire comme une place de choix si on se fie aux flux migratoires? Qui parmi vous ferait cela? Tout quitter et faire le deuil de sa patrie parce qu’on s’y sent à l’étroit, qu’on y est dépourvu de bien des libertés et des opportunités qu’offrent l’Occident? Certes, comme toute civilisation, les sociétés occidentales ont leurs parts d’ombres et ont connu des périodes sanglantes et moins glorieuses, mais il ne faudrait pas non plus oublier que c’est quand même là qu’est né la démocratie, la liberté d’expression et l’habeas corpus - le fait de ne pas pouvoir être jeté en prison sans raison - pour ne nommer que ces avancées-là. Et si l’Occident n’a pas inventé l’esclavage, elle fut quand même la première civilisation à le rendre illégal, un fait que l’on ne souligne peut-être pas assez… On pourrait rétorquer que c’est la moindre des choses étant donné l’ampleur qu’elle avait pris sous les régimes européens, n’en demeure pas moins que c’est sous ce prétexte que les États-Unis ont connu la guerre la plus meurtrière de leur histoire avec plus de 600 000 morts..! Bref, l’évolution de l’humanité est une longue, très longue marche, pendant laquelle certaines sociétés sont parvenues à favoriser plus que d’autres le vivre-ensemble. Les valeurs révolutionnaires que l’Occident a fini par adopter - et qui découle du rejet qu'une noblesse de droit divin qui pouvait règner sans partage sur la population - ne sont pas étrangères à cela. D'insister pour que ces valeurs soient préservées, quitte à entraver certaines libertés individuelle selon un contexte bien défini, ne devrait pas être quelque chose que l’on démonise.**

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Beaucoup ont cherché à comprendre pourquoi on compte autant de nations prospères et égalitaires - quand on se compare, on fait plus que se consoler - là où le christianisme a foisonné? Plusieurs pistes et conjonctures sont avancées. Certains diront que ce n’est qu’un concours de circonstances, que la peste a tellement affaibli la noblesse en Europe au Moyen-âge que cette dernière n’a pas eu le choix de délester son pouvoir. Comme quoi, semble-t-il, les épidémies peuvent avoir du bon…  Pour ma part, j’oserais proposer bien naïvement l’hypothèse suivante ; se pourrait-il que le message du Christ; de s’aimer les uns les autres, ou du moins, de ne pas faire aux autres ce qu’on aimerait pas qu’on nous fasse, que ce message ait fini par s’incruster dans l’inconscient collectif d’un nombre important de contrées où il fut prêché..? Je ne peux que parler pour moi mais quand j’étais petit, Jésus était mon héros. Et même si je ne saurais aujourd’hui me définir comme un chrétien, si j’y pense un peu plus, la volonté de faire le bien qui m’habite a certainement à voir avec le fait que Jésus m’encourageait à devenir meilleur, à devenir un homme bon. C’est ce qu’on me racontait à l’école tout petit une fois par semaine. Mais comme on le sait, ce n’est pas toujours évident de penser aux autres et de s’oublier comme le prodigue l’enseignement du Christ. Mais qu’on croit ou non qu’il ait réellement existé, le message a voyagé et ce message, étant donné sa pertinence n’a pas fini de résonner. L’Incréé, le Verbe, s’est incarné, a consenti à devenir limité, souffrir et expérimenter ce que c’est d’être humain. Se faisant, il a lui-même pécher, lui-même douter, et a connu dans sa chair ce qu’était la mort. Bref, le divin s’est fait homme. Et par sa mort, il a fait sienne nos souffrance et nos péchés, les a expié par son sacrifice, et du fait même, nous a pardonné nos errances. C’est une grande nouvelle quand on y pense; on devrait s’en réjouir un peu plus je trouve. Une autre grande nouvelle : Notre souffrance est temporaire, non pas parce que la mort est une fin en soi mais parce que la mort est un sas, qui mène vers un ailleurs où le Verbe - la conscience - retourne à sa source, sur un autre mode d’existence que notre condition limitée ne saurait concevoir. « Mon royaume n’est pas de ce monde » disait-il. 

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*   « Mon Royaume n'est pas de ce monde. Écoutez sa musique formidable, la musique de la pensée, la sombre musique de la sombre pensée. De toutes les énigmes, c'est la seule énigme. L'Alpha et l'Oméga des énigmes  – je l'appelle une énigme parce qu'elle confond les sens -. 

L'énigme de la vie place dans les âmes des hommes une proposition morale, à laquelle ils répondent de manière variée et à toutes les époques.Tous les hommes sont conscients de la proposition, mais la plupart des hommes ignorent sa signification, une signification presque invisible, et vivent des vies résolument distraites et « ne s'en soucient pas ». D'autres hommes, qui connaissent la signification de la proposition, qui savent ce qu'il y a de juste et d'injuste dans la situation énigmatique de la vie, cherchent consciemment à ne pas s'en soucier et voudraient imiter la plupart des hommes, pour être forts. Enfin, quelques hommes souffrent de savoir tout ça et en meurent presque, au cours de leur vie, jusqu'à ce qu'ils puissent peut-être tenir bon leur chagrin et trouver de la force en le tenant mieux encore… »  notait Jack Kerouac dans ses carnets durant les années ’40. 
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** Là aussi, la logique de Lupasco est en phase avec le phénomène d’inversion des valeurs que l’on constate depuis plusieurs années. Alors que le recul de la religion est perçu depuis les années ’60 comme un synonyme de progrès pour une grande majorité, du moins au Québec, ce ne serait plus le cas pour une frange de la population pour qui l’interdiction de porter le voile lorsqu’on est en position d’autorité et que l’on travaille pour l’État serait une régression. Comment une telle inversion a-t-elle pu s’opérer..? Pour Lupasco, du moment qu’un phénomène s’actualise, son opposé se potentialise automatiquement, co-existe, telle une ombre qui suivrait son objet, mais une ombre qui pourrait se matérialiser à son tour et ainsi transformer en ombre l’objet. En d’autres mots, à chaque phénomène est associé un anti-phénomène, l’un étant actualisé et l’autre potentialisé. Un 3e pôle, l’état T (T pour Tiers inclus), existerait mais celui-ci se déploierait sur un autre niveau de réalité et serait responsable de l’équilibre entre les deux états opposés, un peu comme l’est la physique quantique pour la matière.

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