Carnet #29 Confession d'un goy : Je t'aime toi non plus 

 

Il y a des scènes comme ça qui vous habite. S’est imprimée dans mon esprit il y a plusieurs années l’image d’un énorme grand-père endimanché, affublé d’un chapeau géant à la fois ridicule et magnifique, entouré d'une multitude de petits-enfants qui se couraient après en tournoyant autour de lui sur un trottoir de la rue Bernard pendant que j’attendais dans ma voiture à un feu rouge. J’ai toujours éprouvé de la sympathie pour les Hassidiques. Leur habillement sorti tout droit de la Pologne du 19e siècle et leurs boudins proéminents est un pied-de-nez sympathique à je sais pas quoi, mais ça le fait en ce qui me concerne. Y’a aussi que les questions métaphysiques m’intéressent et la position du hassidisme sur le sujet est vraiment originale. Et cohérente. Leur concept de Tzim Tzum pour expliquer la création du monde est un espèce de Big Bang avant l’heure. Et leur conception du monde et du rôle qu’ils ont à remplir dans ce monde explique aussi pourquoi le fait de se rassembler leur est si primordial et est au centre de leur mode de vie comme on a pu le constater une fois de plus dernièrement. On en conviendra, c'était pas nécessairement joli. Mais les autorités ont aussi pas pire cafouillé, on va se l'dire. C'est que le chant, la danse, la musique, la prière, et la joie qui en résulte lorsqu'on s'y adonne en groupe aide les Hassidiques à devenir plus pieux. C’est ce que veut dire leurs nom d’ailleurs, les Pieux.

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Je ne m’offusque pas non plus de leur indifférence à mon égard; c'est qu'ils ont d’autres chats à fouetter. Pour les Hassidiques, Dieu et l’humanité sont co-créateurs car c’est à travers les actions vertueuses des hommes que Dieu quitte le domaine pur de l’abstraction et parvient à devenir actif en ce monde. Ce qui en retour, divinise l’humanité dont les actions vertueuses actualisent les émanations divines, les sephiroth en hébreu. Autrement dit, Dieu créa les humains et grâce aux humains, Dieu n’est plus une abstraction. Et ce faisant, les hommes vertueux se rapprochent de Dieu. C’est un win-win. Je comprends qu’on puisse être sceptique devant l’existence du divin mais la question n’est pas là; la proposition est logique, une logique qui n’est pas sans rappeler la logique de l’énergie de Lupasco qui repose sur une dynamique de potentialisation et d’actualisation. Je dis pas ça pour faire mon smatt, c’est comme ça, pour une raison que j'ignore, Lupasco est arrivé un jour sur mon radar. Même si je comprends toujours pas tout ce qu’il explique, j’ai comme l’impression depuis le début qu’il a vraiment craqué le code...

 

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Je sais, pas besoin de le dire, c’est comme une secte, dans laquelle certains sont malheureux, et dont on peut difficilement sortir, au prix d'une exclusion sociale très brutale. On dira aussi que les enfants sont brainwashés et que les femmes ont pas de vie. Mais on projette plein d’affaires quand on s’exprime ainsi. Et qu’en est-il de nos propres fêlures? De l’isolement de nos personnes âgées, de la maltraitance de nos enfants, de nos obsessions virtuelles? Sommes-nous vraiment dans une position pour juger? Notre modernité est capable à elle toute seule de générer beaucoup de souffrances. Et face à cette souffrance inhérente à l'existence, les Hassiques ont adopté, ou plutôt préservé, une stratégie différente de la notre. Je dis ça, je dis rien.

 

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On pourrait dire que Richard Dawkins, un biologiste et théoricien de l'évolution réputé, a insisté beaucoup pour ne pas trouver de vertu à la religion. Il faut que dire c'est un champion - dans le vieux sens du terme - de la Raison. Et pour qu'enfin elle prévale une fois pour toute, il a réussi à démontrer que la religion - étant donné qu'elle ne peut pas être un trait évolutif avantageux -, a réussi à se propager en contaminant les esprits. C’est ce qu'il a appelé un meme. Un meme a la capacité de se propager comme le ferait un virus ou un parasite. Des fois, ça donne de bonnes idées comme la culture. D'autres fois un peu moins comme pour la religion. Tadam. Voilà. La démonstration est faite (en écoutant le vidéo en dessous, je m'aperçois que je caricaturise un peu trop mais les implications téléologiques restent les mêmes au bout du compte comme l'explique très bien le dude. Très fort le gars). Comme si la raison, dans sa course vers le progrès, devait devenir omnisciente, que l'accroissement de son domaine était proportionnel à l'éradication de l’irrationnel. C'est qu'on confond la déraison et l'irrationnel. L’irrationnel ici n’a rien à voir avec qui est ou non factuel ou avec la liberté qu'on se donne de croire ce qu’on veut juste parce que ça fait notre affaire. Je parle plutôt de ce que la raison n’arrivera jamais à saisir, comme la créativité ou l'intuition par exemple. La raison et la créativité sont des modes psychiques non seulement différents, ils s'auto-excluent; ils ne peuvent co-exister sur le même plan. Ou dit autrement, la couleur est à l’aveugle ce que l’irrationnel est à la raison; une qualité, une dimension à laquelle elle n’a pas accès. Paradoxalement, sans la créativité, c'est l'évolution même qui ne pourrait pas avoir eu lieu. Pas pour rien que c'est un sephirot. Même chose pour la raison.

 

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L’Occident est présentement un vaste laboratoire social. L’avènement d’une société séculière aussi peu pratiquante et de plus en plus athée est assurément une première dans l’histoire de l’humanité. Si je prends pour exemple mes enfants, ils n'ont assisté à aucune réelle célébration religieuse de leur vie et ce qu'elles savent de la religion est purement anecdotique. Aucune idée s'il y a un lien - comme bien des phénomènes, c'est multi-factoriel, et l'avènement des réseau sociaux jouent clairement un rôle - mais mes enfants appartiendraient à la génération la plus anxieuse qui ait jamais existé. Le phénomène aurait même explosé depuis le début des années 2010. Et si croire était un besoin physiologique? Une nécessité, inscrite à même notre psyché, et dont la suppression entrainerait des conséquences que nous ne sommes pas en mesure de réaliser étant donné le caractère inédit de ce phénomène sociologique. Comme Jung l'explique, Dieu est avant tout une image. Une image dont on a besoin pour se construire, c'est un archétype, issu de l'inconscient collectif. Mais non seulement Dieu est mort comme disait le gars barbu, le Soi où il trouvait sa place dans notre psyché a peut-être laissé un vide que notre égo propre est allé remplir grâce à l'expansion vertigineuse que ce dernier a trouvé dans le monde virtuel. Le Narcisse des mythes grecs  - et qui dépérit à force de se contempler - en aurait-il profité pour remplacé Dieu? Jung parle aussi de ça, comment l'époque appelle et peut transformer la figure de l'archétype. Pas pour rien que Google, Amazon, Facebook, Apple et Microsoft forment une nouvelle principauté; ils sont le territoire dans lequel notre toute nouvelle virtualité évolue. Ça n'a pas que du mauvais, on s'entend. Je ne fantasme aucunement sur le 19e siècle et sa rigidité morale et religieuse et je chéris ma condition, j'en suis reconnaissant. Sauf que pour pouvoir accéder au confort inégalé de notre réalité matérielle, il a fallu quitter le monde du surnaturel et de la superstition, sans toutefois comprendre que le récit raconté par la religion était avant tout symbolique, et que les rituels associés à leur célébration se veulent une façon d'intégrer ses symboles, symboles dont la compréhension se situe justement au-delà de la raison, et dont l'existence, enfouie dans notre inconscient collectif serait intriquée à même notre psyché, grâce aux archétypes. Jung est très convaincant lorsqu'il parle du caractère incréé de nos aspirations religieuses, c’est-à-dire des a priori psychologiques auxquels nous nous référons tous de manière symbolique, processus qui aurait difficilement pu être un fruit de notre imagination. Ce serait plutôt l'inverse; c’est l'existence des archétypes qui oriente notre manière de voir, d’appréhender le monde, de se concevoir et d'en extraire du sens. Ce qui implique forcément notre subjectivité. Les archétypes sont à la psyché ce que l’instinct est au vivant; un kit de départ, distribué à tous. Dans les 2 cas, ils tracent le chemin que prend l’évolution.

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Tout ça pour dire que si on a évacué le religieux et en même temps gagné en confort, on semble avoir aussi accru notre désarroi. Je veux pas faire mon péteux mais quand Nietzsche a affirmé que « Dieu est mort », ce n’était pas pour se réjouir mais pour s’en inquiéter. Car Dieu, de tout temps, guide les hommes et les femmes. C'est un archétype autour duquel le Soi se construit. C’est tout nouveau que les humains n’aient pas besoin de se serrer les coudes pour survivre, ni d'adhérer à une foi commune. Se pourrait-il que le prix à payer pour y arriver soit l’accroissement de l’isolement, de l’anxiété et de la division?

Ça a pas l'air d'être le cas des Hassidiques par exemple. Je dis ça, je dis rien.

Et au bout du compte, cette nouvelle mouture est meilleure que l’originale... Avec cette réédition, «Variations sur le vide» scintille de nouvelles couleurs. On reste pantois devant sa délicatesse pop.” - Francis Hébert

La route aux 4 chansons ( critique complète ici )

Il est pratique de compter parmi les fans de l'album une ancienne plume du défunt Voir; ça donne de belles citations!  Mais il est surtout réconfortant de se sentir compris; j’espère que ceux qui se sont attachés à la version originale m’auront pardonné d’avoir voulu lui redonner un second souffle et se rallieront à l’impression citée plus haut.  

Pour clore le chapitre de cette réédition, voici une vidéo d’une chanson dont on me parle encore à l’occasion. Malgré cela, j’ai souvent été ambivalent face à cette composition, je la trouvais un peu prêchi-prêcha. Mais j’avais tout faux, en la ré-écoutant aujourd’hui, c’est complètement l’inverse qui me vient à l’esprit. Il suffit d’être est une chanson simple et naïve, comme le sont souvent les chansons d'amour...

Les carnets d'un mystique du dimanche