Discipline : les carnets d'un mystique du dimanche

#18 Youtube et le retour du sacré 

Bien que j'entretienne une fascination pour les années ‘70 - la bande-annonce de The other side of the wind m'a instantanément charmé avec ses couleurs, son grain, son atmosphère, l'innocence sauvage qui s'en dégage... - je suis d'avis que nous vivons à nouveau une époque fébrile. Le village global annoncé par McLuhan s'est bel et bien constitué et contrairement à l'atmosphère paisible que suggère l'expression, c'est plutôt le contraire qu'elle voulait désigner comme l'atteste son auteur dans le vidéo juste en dessous. Selon la théorie qu’il a formulée dans les années ‘50, la démocratisation des médias électroniques aura pour effet de donner aux politiques identitaires un essor et ce sera la chicane partout dans la cabane... Le village global tel qu'il le concevait n'avait rien d'idyllique et ressemblait plutôt à un village gaulois où on se tape dessus constamment. C'est ce qu'on appelle un prophète ( sauf pour sa lecture du Québec … ).

Mais s'il est vrai que le fond de l'air effraie, et ce pour toutes sortes de raisons, il y a quand même du bon qui ressort de cette frénésie ambiante. Du moins il appert. Mais comme l'humain a tendance à s'intéresser beaucoup + aux choses qui l'inquiètent qu'à celles qui ne l'inquiètent pas, cela force pour ainsi dire les médias à nous servir ce qu'on leur demande. Selon le montréalais Steven Pinker - professeur de psychologie au M.I.T. - ce trait proviendrait d'une époque, pas si lointaine, où il était primordial d'être sur ses gardes si l'on voulait survivre. Et cette constante vigilance que nourrissent les médias contribuerait à nous donner l'impression que le monde n'a jamais été aussi mal alors que dans les faits, nous serions dans un âge d'or pour ce qui est de la longévité et le recul de la violence et de la pauvreté*, et ce partout sur la planète, et en dépit des images que l'on voit quotidiennement. Il se produit certes encore des drames à grandes échelles, il ne s'agit pas de le nier mais de prendre acte que parallèlement aux malheurs qui affligent de nombreuses populations, ceux-ci se produisent à une fréquence moindre, et surtout, des progrès durables sont réalisés, notamment en Afrique, en Amérique du sud et en Asie, et que cela ne reçoit pas nécessairement l'attention médiatique qui ferait que l'on pourrait en prendre acte.** 

La multiplication des chaines d'informations en continu propage activement le sentiment que tout va mal, phénomène qui se trouve également amplifié par l'apparition du village global comme on l'a vu un peu + haut. En même temps, un autre type d'information qu'a délaissé petit à petit les médias traditionnels émerge du chaos que ce magma de nouvelles perpétuelles alimente. Je parle ici des discussions de fond, des longs échanges, des débats sur des sujets pointus mais essentiels qui, s'ils ont été évacué de l'espace médiatique télévisuel et radiophonique ( à part peut-être chez Marie-Louise Arsenault ), ont pu réapparaitre sur de nouvelles plateformes - principalement Youtube - et rejoindre ainsi un auditoire planétaire. 

On a beau crouler sous une masse d'informations, celles-ci n'est pas synonyme de sens pour autant. Pour cette raison, m'est d'avis que le sacré est entrain d'effectuer son retour. Car s'il est une chose qui a été complètement évacué du discours ambiant ces dernières décennies, c'est bien le concept du sacré. Faut dire qu'au Québec, et d'une manière moins brutale un peu partout en Occident, on a travaillé fort ces dernières décennies pour balayer le sujet sous le tapis. Une société peut certes se débarrasser des croyances et des rituels de ses aïeux, surtout lorsqu'ils s'avèrent obsolètes et désincarnés – au Québec, la messe s'est dite en latin jusque dans les années 50 ! - mais cela ne pourra durer qu'un temps. La plénitude du sentiment de liberté qui vient avec s'essoufflera inévitablement et l'absence de sens qui en découlera finira tôt ou tard par revenir la hanter. Et je crois que c'est à cela que nous sommes maintenant confronté. On pourra peut-être dire dans un siècle que l'iconoclasme qu'ont perpétré les générations précédentes ( dont la mienne ) a permis de réactualiser le concept du sacré et d'aborder le domaine du religieux avec de nouveaux yeux. Au grand dam de nombreux athéistes qui pensaient en avoir fini avec le sujet ; Les 4 chevaliers de l'Apocalypse, Richard Dawkins, Daniel Dennett, Sam Harris, et feu Christopher Hitchens n'avaient-ils pas clos le débat ? 

J'ignore si pour l'instant il s'agit d'une tendance lourde ou si je me fais simplement berner par des algorithmes qui me donnent à voir ce que je désire voir, mais il me semble que le concept du sacré est un sujet de discussion prisé sur Youtube en ce moment. J'en prends pour exemple l'étonnante popularité de Jordan Peterson, un professeur en psychologie de l'Université de Toronto ( qui comme Pinker, a étudié à McGill ) et qui fait en ce moment fureur sur la bibliothèque la plus fréquentée de la planète. Ses exposés et ses débats inspirés de son analyse psychologique de la Bible sont regardés par des millions de personnes. Je ne parle pas ici de dévots protestants du Missouri mais d'une multitude de jeunes et de moins jeunes ( comme moi ) qui ne sont pas nécessairement portés sur la religion. Qu'est-ce qui fait que les histoires qu'on raconte dans la Bible ont autant résonné – la Bible reste à ce jour l'ouvrage le plus diffusé au monde et le christianisme est la religion la plus répandue sur de notre époque – pourquoi donc ces histoires ont-elles eu l'impact qu'elles ont eu ? Selon M. Peterson, ce serait parce qu'elles nous révèlent, bien souvent sans qu'on arrive à mettre le doigt dessus, des éléments fondamentaux de notre psyché, consciente et inconsciente, et que celle-ci est encline à penser et agir comme ceci plutôt que comme cela pour des raisons qui peuvent paraître obscures à prime abord mais dont les motivations s'en trouvent éclairées à la lumière de ce qui est révélé par tel ou tel mythe que raconte la Bible. De là à en déduire que Dieu est une création mythologique, c'est un pas que Jordan Peterson ne franchit surtout pas, au contraire, même s'il avoue cultiver de nombreuses ambiguïtés avec le religieux. D'où son questionnement. Ce qui est fascinant dans sa manière d'aborder le divin, c'est la manière méthodique, désintéressée, scientifique et philosophique, sans compromis ni complaisance, avec laquelle il traque les traces que Dieu aurait laissées en nous, en réinterprétant les récits religieux d'une façon complètement nouvelle, d'une façon presque a-religieuse, chose qui lui est d'ailleurs reprochée par plusieurs penseurs athéistes qui sont souvent désarçonnés de ne pas avoir devant eux un adversaire qui utilise la Bible et sa foi pour défendre sa position – lui-même n'est pas pratiquant et il est difficile de déceler s'il est vraiment croyant – mais plutôt la psychologie, la sociologie, la philosophie et la théorie de l'Évolution pour expliquer en quoi le concept de Dieu n'est pas quelque chose de complètement farfelu. Il n'est pas là pour convertir qui que ce soit, il cherche avant tout des réponses depuis un bon bout et a su avec l'aide de penseurs importants qu'il a lus et décortiqués - entre autres Nietzsche, Jung, Dostoïevski et Piaget – mettre la lumière sur un aspect essentiel de la psyché humaine : les mythes et les symboles. 

Encore là, puisque cela reste du domaine de l'esprit, on peut questionner la relative vérité des symboles mais cela n'entache en rien leur réalité et leur rationalité ; on ne peut nier qu'on en extrait du sens. Mais le terrain est mouvant, j'en conviens. Et il le sera toujours, c'est inévitable. La conscience, la chose qui rend possible toutes les mesures, ne peut être elle-même mesurée. C'est un paradoxe. Mais il existe un autre terrain, beaucoup moins mouvant celui-là, et c'est le domaine de la logique. J'ignore si Stéphane Lupasco a carrément craqué le code - beaucoup de choses m'échappent en philosophie - mais je crois que les applications et prédictions que l'on peut déduire de sa logique de l'énergie - logique qui s'applique au final à tous les phénomènes ; qu'ils soient physiques, psychiques, religieux, économiques, etc. - pourrait en réconcilier plusieurs avec l'idée du sacré. C'est en méditant d'abord sur les étonnantes contradictions que les pionniers de la microphysique ont observées au début du 20e siècle que Lupasco a commencé à élaborer sa pensée, pensée qui se déploiera à travers plusieurs ouvrages écrits sur plusieurs décennie. Ses réflexions, qu'il a toujours forgées à l'aulne de sa formation scientifique, l'ont amené à développer une logique de l'énergie dont les conclusions semblent révéler la clé du fonctionnement et de l'origine de notre monde, rien de moins..! Pour ceux que ça intéresse, son collègue, le physicien Barasab Nicolescu résume bien sa pensée avec son livre Qu'est-ce que la réalité ? Réflexion autour de l'oeuvre de Stéphane Lupasco. Bien que ses thèses aient marqué quelques-uns des grands esprits artistiques du 20e siècle comme Breton, Dali, Mathieu ou Ionesco, ce fut moins le cas de ses contemporains philosophes et scientifiques. Aussi, comme il demeure à ce jour peu connu dans le monde anglo-saxon, ses idées et sa renommée tardent à éclore, ce qui ne saurait tarder, j'en suis convaincu.

J'ai évoqué en introduction la prophétie McLuhan. L'histoire nous dira si elle retiendra le nom de Lupasco comme étant celui qui sut ancrer à nouveau le religieux dans la rationalité, opérant par le fait même une mutation de la pensée religieuse... La logique de Lupasco donne non seulement raison à Eckhart lorsque celui-ci affirmait que foi et raison n'étaient pas obligatoirement contradictoire. Et si jamais l'émergence à grande échelle de son (onto)logique se concrétisait, elle aurait ceci de particulier qu'elle incarnerait elle-même le principe moteur de son système : le Tiers inclus. Et si sa logique n'était pas elle même la passerelle qui relierait l'objectif et le subjectif, la science et l'esprit, le troisième terme par lequel la contradiction devient résolue..? Celle-là du moins, et pour un moment seulement car la logique de Lupasco stipule qu'une fois la contradiction unifiée par sa résolution, s'amenera inévitablement dans le portrait un nouveau couple de contradictoire, couple dont une moitié sera inactive, latente mais bel et bien réelle. On parle d'un état potentiel qui n'a pas d'autres choix que d'être le miroir de l'état actif, visible et donc actualisé ; son actualisation étant aussi le résultat d'une contradiction qui s'exprime à travers la tendance qu'aura le phénomène à tendre vers une dynamique homogène ( comme la matière physique ) ou bien hétérogène ( comme le vivant ). Toujours selon Lupasco, la psyché humaine serait le résultat d'une tension équivalente entre l'homogénéisation et l'hétérogénéité de l'énergie. Ce qui mine de rien, implique son lot de conséquences, comme en témoigne cette entrevue donnée  peu de temps avant sa mort en 1987 :

L'interviewer : "Je voulais aussi dire par ma question, que si l’on prend votre logique en compte, il faudra en déduire que les trois matières macrophysique, biologique, psychique ou microphysique, existaient de tout temps. Comment peut-on imaginer un psychisme avant l’apparition des êtres vivants ? "

Stéphane Lupasco : "Eh bien, tout d’abord une logique est une logique. Elle se suffit à elle-même. Quand on crée une logique, elle peut être constatée après ou non, exactement comme en physique, par exemple, où des hypothèses sont émises pour être ensuite infirmées ou confirmées. Donc ma logique généralisée est une logique autosuffisante en tant que logique; par la suite, on peut vérifier si elle est valable ou non." Et de poursuivre plus loin : « Les êtres vivants sont là avant ma logique que j’ai appliquée aux systèmes vivants; donc même s’il n’y avait pas d’êtres vivants, elle aurait continué à avoir une valeur en tant que logique. Donc au départ, le problème qu’il y ait des phénomènes qui viennent la justifier ou non ne se pose pas. C’est par la suite que l’on peut en faire le constat. » 

Pense à ça. 

Et écoute Barab Nicolescu, ancien collègue de Lupasco, t'expliquer comment toutte est dans toutte...

 

*Avec son ouvrage La part d’ange en nous, Steven Pinker “démontre que la violence a diminué sur plusieurs échelles : tant au niveau de la durée des conflits que leur ampleur. Cela concerne aussi bien les guerres tribales, que les homicides, ou les châtiments cruels, la maltraitance des enfants, la cruauté envers les animaux, les violences domestiques, le lynchage, les émeutes dirigées contre une minorité, ou encore les guerres civiles et entre nations.” 

**En 1990, près de quatre personnes sur dix vivaient en dessous du seuil international d’extrême pauvreté (1,90 dollar par jour). En 2013, ce ratio était tombé à un peu plus de 1 sur 10. 

Bien entendu, la menace climatique pourrait effacer tout cela, j’en suis bien conscient.

Titre du babillardSujetsDernière publication