Discipline : les carnets d'un mystique du dimanche

#23 Féminisme, Christianisme et Évolution  

J’avoue avoir de la difficulté à me positionner sur le féminisme. Il faut dire que je n’ai pas de misère à trouver dans mon entourage des femmes qui réussissent bien et qui hésiteraient je crois à blâmer leur féminitude pour les obstacles qu’elles ont rencontrés. Il faut aussi reconnaitre que beaucoup de chemin a été parcouru au cours des dernières décennies et que la condition féminine s’est grandement améliorée, comme en témoigne entre autres depuis peu le fait que la majorité des diplômés issus des cycles d’études secondaire, collégial et universitaire sont des femmes. C’est un important rattrapage qui continue son cours et qui finira inévitablement par inverser beaucoup de tendances. Ceci étant dit, mes hésitations sur mon positionnement ont beaucoup plus à voir avec le fait que je sois… un homme... Bête de même. Disons que je ne peux pas parler en toute connaissance de cause. Et de ce que je suis capable d'en déduire - personnellement, empiriquement, ici au Québec -  la situation autour de moi me semble plus qu'acceptable. Mais je dois avouer qu’une expérience vécue l’été dernier m’a amené à repenser ma position, ou plutôt mon absence de position sur la question. Peut-être pas sur le féminisme comme tel, mais plutôt sur ce qu’implique d’être une femme, sur les réflexes, les habitudes inconscientes et bien ancrées qui régissent les rapports entre les 2 sexes. J’ai moi-même réalisé la chose seulement plusieurs jours après les événements. Sur le coup, je n’avais rien à redire surtout que ça s’était très bien passé. Je n’avais pas du tout remarqué à quel point j’avais participé d’une manière bien involontaire à l’élaboration d’une scène mille fois répétées… 

Bien que je sois co-fondateur de la chorale Choeur de Loups, celle-ci doit incontestablement son âme et son essor à Marie-Josée Forest. Sans elle, cette emballante aventure n’aurait jamais vu le jour. Ce qui était à la base une idée toute simple - chanter en groupe, sans audition et sans partition, divers hits des années 60-70 et 80 -, cette idée rencontre un franc succès et suscite encore à ce jour une joie palpable chez tous nos participants. La qualité des harmonies et des arrangements à 3 voix que nous finissons immanquablement par maitriser à la fin de chaque séance ne cesse de m’étonner. Bref, le mot s’est passé et est parvenu au mois d’août dernier jusqu’aux oreilles de l’équipe de l’émission radiophonique du matin de Stéphan Bureau qui préparait un segment sur les bienfaits de chanter en groupe. On nous a invité Marie-Josée, moi et une choriste à se joindre à un spécialiste sur la question afin de témoigner et d’échanger sur le sujet.

Une autre émission nous ferait la même demande quelques jours après. Et dans les 2 cas, le même phénomène s’est produit : les animateurs prirent pour acquis que j’étais le directeur de la chorale..! Cela était d’autant plus surprenant que rien sur le site, ni dans les questions des recherchistes, pouvaient laisser penser que c’était le cas. Il est même bel et bien stipulé que c’est Marie-Josée la cheffe de choeur. J’aurais dû sur le coup reprendre les animateurs mais pour une raison qui m’échappe, je ne l’ai pas fait, préférant passer par-dessus la méprise et répondre sans détour aux questions, questions qui m’étaient d’ailleurs dirigées plus souvent qu’à mon tour. Marie-Josée a fini par rectifier, avec humour et en douceur, mais ce n’est que 2-3 jours après que j’ai réalisé qu’un sexisme subtil et inconscient avait probablement influencé le comportement de tous et chacun… et que si dans un contexte détendu - un studio de radio où il est simplement question d’échanger sur les bienfaits de la musique - qu’en est-il lorsqu’on évolue dans un milieu de travail où la compétition entre collègues entre souvent en jeu..? Je me posais une question qui ne m’était jamais vraiment venue à l’esprit, je dois l’avouer. 

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Il peut être hasardeux de mêler évolution, histoire et sociologie. Et comme séparer la culture de la biologie devient une tâche impossible quant on se penche sur l’évolution au sens large de l’Homo Sapiens, il est difficile de prouver hors de tout doute que tel ou tel trait culturel est effectivement un processus évolutif que l’espèce a adopté afin de favoriser sa survie. N’étant pas un spécialiste de la question, je ne me prononcerai pas sur la chose si ce n’est pour dire qu’il serait dans notre intérêt de comprendre qu’il y a en jeu des processus évolutifs qui nous dépassent, et qu’au delà des nombreux drames individuels qu’impliquent les rapports hommes-femmes et la vie en société en général ( violence conjugale, suicide, etc. ), ceux-ci sont fortement influencé par des mécanismes qui ont leur logique propre. Il ne s'agit pas d'excuser qui que ce soit mais de mieux cerner d'où viennent nos patterns, de prendre en compte qu'ils ont souvent une origine très lointaine. Bien entendu, l'Homo Sapiens a la capacité de modifier plus que toute autre espèce son destin mais celui-ci demeure toutefois fortement influencé par des lois naturelles, évolutives, qui sont beaucoup plus présentes et puissantes qu'on ne l'imagine. D’en prendre plus conscience éviterait de polariser les positions et de braquer davantage ceux qui en débattent. Il est également intéressant de noter que d’un point de vue strictement évolutionaire, les femmes ne sont pas que perdantes quand on considère que les stratégies mises en place par la Nature les favorise systématiquement en ce qui concerne l’espérance de vie.

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On l’oublie souvent mais nous vivons dans un confort que nos ancêtres n’auraient même pas pu imaginer quand on pense aux conditions qu’ils devaient affronter il y a pas si longtemps. Et jusqu’à récemment, que l’on soit homme ou femme ne changeait pas grand chose à l’issue, il y avait de fortes chances que vous mourriez avant 40 ans ; votre vie miséreuse vous aurait usé beaucoup plus rapidement qu’aujourd’hui. C’était aussi un monde où la violence était omniprésente si on compare avec aujourd’hui. Autant au quotidien; les moeurs, la justice et le droit se sont beaucoup raffinés depuis, qu’en temps de guerre; beaucoup plus fréquent, il va s’en dire. On ne s’étonnera pas qu’avec ces conditions, le christianisme ait à ce point foisonné. L’idée d’un dieu qui s’incarne afin de prendre sur lui les péchés du monde, souffrir dans sa chair pour sauver l’humanité, ce récit devait avoir une résonance dont plusieurs dimensions doivent forcément nous échapper aujourd’hui. Mais bien que les éprouvantes conditions de vie des siècles précédents soient choses du passé pour nombre d’entre nous, il semble qu’une importante souffrance psychologique ait pris le relais. Je ne pense pas pour autant que l’on doit s’attendre à une résurgence du christianisme, mais l’étonnante conclusion - mystique à souhait - du dernier Houellebecq peut laisser penser qu’il y a peut-être encore un peu d'espoir en Occident pour cette religion. Il est facile d’imaginer que d’autres puissent imiter le personnage central de Sérétonine qui, en proie à une lente agonie psychique, s’en remet au Christ. Ce ne serait pas la première fois que l’intuition de Houellebecq s’avère juste. Et que dire de la conversion de Kanye West et des millions de fans qui adhèrent à son message et son gosp/hop inspiré..! Il y aurait évidemment plein de choses à dire sur le rôle des femmes dans l’Évangile - on peut quand même facilement trouver des passages où Jésus apparait comme féministe avant l’heure, c'est à des femmes qu'il décide d'apparaitre en premier après sa résurrection - contrastant en cela avec la manière dont l’Église les a injustement traité. 

Je m’égare un peu mais il m’arrive de penser que le christianisme, tel un fruit, a en mourant su semer les graines de son idéal, que son message de base, "Aimez-vous les uns les autres", a fini par laisser une marque durable, même si cette religion a aussi motivé bien des actions contraire à ce qu'elle prêchait. Certains ajouteront que contrairement au Judaïsme et à l'Islam, le monothéisme chrétien a favorisé sur le long terme la séparation de l'Église d'avec l'état. Des phrases comme "Mon royaume n'est pas de ce monde" ou "Rendez à César ce qui appartient à César" sont en porte-à-faux avec la tradition juive et le Coran qui dictent dans le détail la conduite de ses fidèles dans la vie quotidienne. Le christianisme à cet égard est pas mal plus slack. Et Jésus s'est d'ailleurs attiré les foudres du clergé de l'époque entre autres parce qu'il n'observait pas le sabbat. Il référait souvent à l'esprit de la Loi et affirmait que les rites étaient en soi vides si on les accomplissait seulement pour les accomplir... Il y aurait beaucoup à dire sur la religion du point de vue de l'évolution. Et contrairement à ce que Richard Dawkins avance, la religion serait bien plus qu'un "mind virus", elle a toute les caractéristiques d'un trait évolutif qui favoriserait la survie de l'espèce. Le contraire irait à l'encontre même de la logique évolutive quand on y pense! Pour ceux que ça intéresse, le vidéo qui termine le texte - où il est question d'un débat entre Dawkins et Bret Weinstein - parle de ce sujet ( à partir de 3:30). Bref, corrolation is not causation mais il est difficile de ne pas faire de liens entre l'Occident, le Christianisme et les Droits de l'Homme. Et c’est justement parce que ces principes d’égalité sont maintenant inscrits au coeur des sociétés occidentales qu'il m'est d'avis que le futur, pour le mieux-être de tous, s’écrira de plus en plus au féminin.

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