Comme la lumière et la chaleur de septembre font partie des choses les plus douces que nous envoie le ciel, l’idée d’en profiter le plus longtemps possible est vite devenue une évidence. Il n'était pas question de rentrer sous la terre et ne plus jouir de ce soleil, marcher tout simplement était le meilleur moyen de revenir de l'université. En piquant à travers Outremont, un parc apparut à ma gauche et me donna l’envie de m’y asseoir pour y lire. La découverte d’un petit étang dans lequel grouillait une densité étonnante de vie compte tenu de l’urbanité du paysage qui l’enclavait me ravit, sa courte berge était l’endroit idéal pour concrétiser mon plan. J’ai mis la main cet été sur un recueil de récits et de romans d’Emmanuel Carrère et je suis en ce moment complètement happé par D’autres vies que la mienne. Le résumé du roman que l’on peut lire à son endos ne m’avait auparavant jamais inspiré et c’est à mon insu, en commençant à lire là où j’avais par hasard ouvert le recueil, que je devins captivé et finis par reprendre ma lecture au début du récit. Je reviendrai une autre foi sur le rôle qu’a joué Carrère dans mon retour sur les bancs d’école. Mais après avoir lu Le Royaume ce printemps, justement dans le cadre d’un travail sur saint Paul – Carrère connait très bien la Bible et le Nouveau Testament –, la magie opère autant, peut-être même plus. Plus tôt dans le journée, l’auteur m’avait ému jusqu’au larmes en plein métro tant la scène décrite était à la fois belle et insupportable et c’est sur une note plus légère – même si la mort ne rode pas très loin – que je décidai de refermer le roman pour reprendre ma ballade tout en me disant (en pensée) que les gens qui vivent à Outremont sont très chanceux d’habiter un si bel endroit. Et que j’étais content de pouvoir aussi en profiter.
Arrivé sur la rue Bernard, je vis une dame terminer son cornet de crème glacée chocolaté et je voulus lui demander où elle l’avait pris mais son téléphone sonna avant que je puisse en apprendre davantage. J’étais tout de même très confiant de tomber sur une crèmerie en continuant ma marche, ce qui se matérialisa au bout de quelques pas seulement. J’étais d’autant plus satisfait que l’endroit était doté d’une toilette, ce qui me permit de me soulager et ainsi dissiper le seul inconfort qui entravait cette radieuse fin de journée (on pourrait aussi ajouter le regret de ne pas avoir laisser de pourboire par après à l’employé qui m’avait gentiment conseillé, regret qui flottait vaguement quelque part à la surface de ma conscience ; la glace vanille-framboise qu’il m’avait conseillée était vraiment exquise).
Alors que j'avais repris ma marche, affairé à terminer le cylindre gauffré dans lequel s’étaient nichées les dernières lapées de mon délice lacté, apparut dans mon champ de vision un vieil homme dont on aurait dit qu’il sortait tout droit du 19e siècle. Mais oui. N’ayant pas l’habitude d’arriver à ce quartier par l’ouest, je n'avais pas réalisé que je déambulerais parmi la communauté hassidique. Ce faisant, j’ignore pourquoi mais le lien se fit instantanément et je n’ai pas pu m’empêcher de ressasser les images de Gaza que j’avais vues en matinée sur le site de CNN et qui montraient une maman et ses deux enfants essayant de se rendre à l’école en empruntant un chemin jonché de débris, bordé d’immeubles explosés, et qui se mettaient soudainement à l’abri en entendant des obus retentir autour d’eux, à on ne sait trop quelle distance. Le gros Mickey Mouse sur le sac à dos de la petite fille donnait à la scène une allure surréelle, comme si toutes les contradictions de l’Amérique se trouvait encapsulées dans cette séquence. Le sourire imperturbable du rongeur emblématique de Disney qui gardait sa superbe malgré les engins de mort sold by et made in USA qu’on envoyait sur ces gens ajoutait, comme si c’était encore possible, une couche de cruauté à une horreur qui n’en manquait déjà pas. Mais ici, sur la rue Bernard, à des milliers de kilomètres de cet enfer, les mamans se promenaient avec leurs marmailles et souriaient à leurs nouveaux-nés dans leur poussette. Il ne faudrait pas mal interpréter ce qui suivra, cela n’a rien d’une remontrance, c’est un constat qui chez moi ne suscite aucune hostilité ou quoi que ce soit du genre qui s’en approcherait. J’avais vraiment l’impression d’être transparent, comme si je n’existais, ni dans l’esprit, ni dans les yeux de ces gens que je croisais et dépassais sur le trottoir. J’ai déjà exprimé ma fascination pour la communauté hassidique dans d’autres carnets. Le mystique du dimanche que je suis ne peut s’empêcher de trouver romantique l’idée qu’une communauté vive en presqu’autarcie, dans un autre espace-temps et dans lequel elle organise son existence autour de ce que Dieu attend de sa part.
Mais il s’en trouve plusieurs aujourd’hui en Israël à trouver cela pas mal moins charmant que moi. En effet, les haredis – c’est-à-dire des hommes qui, comme les hassidiques d’Outremont et du Mile-End, consacrent leur vie à l’étude des écrits sacrés du judaïsme – sont exempts de service militaire. La société israélienne n’est pas à une contradiction près mais celle-ci, étant donné le contexte qu’on connait plus ou moins tous à moins d’être entré dans le coma le 6 octobre 2023, a ceci d’extrême que l’actuel premier ministre confiait pas plus tard que la semaine passée à un média israélien la connexion spirituelle qu’inspire chez lui l’idée du Grand Israël, une idée qui, pour beaucoup de colons israéliens (tous ?), passe par la conquête de Gaza et de la Cisjordanie et l’expulsion des Palestiniens qui y sont afin que puisse venir le Messie tant attendu. Pour d'autres, notamment certains chrétiens évangéliques comme Mike Huckabee – l’actuel ambassadeur américain en Israël –, cette conquête est nécessaire pour que s’accomplisse le retour du Christ et l’exercice du Jugement Dernier. Rien de moins. Je le rappelle, on parle ici de l’ambassadeur des États-Unis, pas d’un pasteur du Missouri. Mais pour complexifier encore plus la chose, pour certaines communautés hassidiques et orthodoxes, l’existence même d’Israël est sacrilège, seul le Messie peut accomplir le rétablissement d’Israël, cela ne saurait être un projet politique procédant de la volonté humaine. Bref, alors qu’une grande majorité des Israéliens, plus de 75%, désire que la guerre cesse et que Nétanyahou quitte le pouvoir, que de plus en plus de conscrits refusent de se rapporter à l’armée, il y a une partie de la population à qui on ne demande aucun effort de guerre, et ce, en raison de considérations théologiques alors que ce sont ces mêmes considérations théologiques qui motivent l’extrême-droite religieuse israélienne à continuer d’asservir, détruire, d’affamer et massacrer Gaza et ses habitants…
En terme de construction métaphysique, j’ai toujours eu un penchant pour la mystique juive. Ceux qui connaissent le sujet mieux que moi me pardonneront mes raccourcis, mais il y a dans la kabbale un enseignement qui dit que Dieu et l’humanité sont co-créateurs. Car si l’existence de Dieu, et à travers lui, ses perfections et ses vertus arrivent à se manifester, ce serait grâce aux actions des hommes. Et plus vertueuse sera l’action, plus proche et réel Dieu deviendra. Autrement dit, c’est à travers les agissements justes des hommes que l’actualisation du potentiel divin s’accomplira, permettant à la Jérusalem céleste d’advenir sur Terre, et surtout, dans les cœurs. Disons qu’on est très très très loin du compte et qu’au rythme où vont les choses, Yavhe, n’en déplaise à monsieur Huckabee, est pas à la veille d’envoyer le Messie.