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#31 Hassidique blues 

Comme la lumière et la chaleur de septembre font partie des choses les plus douces que nous envoie le ciel, l’idée d’en profiter le plus longtemps possible est vite devenue une évidence. Il n'était pas question de rentrer sous la terre et ne plus jouir de ce soleil, marcher tout simplement était le meilleur moyen de revenir de l'université. En piquant à travers Outremont, un parc apparut à ma gauche et me donna l’envie de m’y asseoir pour y lire. La découverte d’un petit étang dans lequel grouillait une densité étonnante de vie compte tenu de l’urbanité du paysage qui l’enclavait me ravit, sa courte berge était l’endroit idéal pour concrétiser mon plan. J’ai mis la main cet été sur un recueil de récits et de romans d’Emmanuel Carrère et je suis en ce moment complètement happé par D’autres vies que la mienne. Le résumé du roman que l’on peut lire à son endos ne m’avait auparavant jamais inspiré et c’est à mon insu, en commençant à lire là où j’avais par hasard ouvert le recueil, que je devins captivé et finis par reprendre ma lecture au début du récit. Je reviendrai une autre foi sur le rôle qu’a joué Carrère dans mon retour sur les bancs d’école. Mais après avoir lu Le Royaume ce printemps, justement dans le cadre d’un travail sur saint Paul – Carrère connait très bien la Bible et le Nouveau Testament –, la magie opère autant, peut-être même plus. Plus tôt dans le journée, l’auteur m’avait ému jusqu’au larmes en plein métro tant la scène décrite était à la fois belle et insupportable et c’est sur une note plus légère – même si la mort ne rode pas très loin – que je décidai de refermer le roman pour reprendre ma ballade tout en me disant (en pensée) que les gens qui vivent à Outremont sont très chanceux d’habiter un si bel endroit. Et que j’étais content de pouvoir aussi en profiter. 
 
Arrivé sur la rue Bernard, je vis une dame terminer son cornet de crème glacée chocolaté et je voulus lui demander où elle l’avait pris mais son téléphone sonna avant que je puisse en apprendre davantage. J’étais tout de même très confiant de tomber sur une crèmerie en continuant ma marche, ce qui se matérialisa au bout de quelques pas seulement. J’étais d’autant plus satisfait que l’endroit était doté d’une toilette, ce qui me permit de me soulager et ainsi dissiper le seul inconfort qui entravait cette radieuse fin de journée (on pourrait aussi ajouter le regret de ne pas avoir laisser de pourboire par après à l’employé qui m’avait gentiment conseillé, regret qui flottait vaguement quelque part à la surface de ma conscience ; la glace vanille-framboise qu’il m’avait conseillée était vraiment exquise). 
 
Alors que j'avais repris ma marche, affairé à terminer le cylindre gauffré dans lequel s’étaient nichées les dernières lapées de mon délice lacté, apparut dans mon champ de vision un vieil homme dont on aurait dit qu’il sortait tout droit du 19e siècle. Mais oui. N’ayant pas l’habitude d’arriver à ce quartier par l’ouest, je n'avais pas réalisé que je déambulerais parmi la communauté hassidique. Ce faisant, j’ignore pourquoi mais le lien se fit instantanément et je n’ai pas pu m’empêcher de ressasser les images de Gaza que j’avais vues en matinée sur le site de CNN et qui montraient une maman et ses deux enfants essayant de se rendre à l’école en empruntant un chemin jonché de débris, bordé d’immeubles explosés, et qui se mettaient soudainement à l’abri en entendant des obus retentir autour d’eux, à on ne sait trop quelle distance. Le gros Mickey Mouse sur le sac à dos de la petite fille donnait à la scène une allure surréelle, comme si toutes les contradictions de l’Amérique se trouvait encapsulées dans cette séquence. Le sourire imperturbable du rongeur emblématique de Disney qui gardait sa superbe malgré les engins de mort sold by et made in USA qu’on envoyait sur ces gens ajoutait, comme si c’était encore possible, une couche de cruauté à une horreur qui n’en manquait déjà pas. Mais ici, sur la rue Bernard, à des milliers de kilomètres de cet enfer, les mamans se promenaient avec leurs marmailles et souriaient à leurs nouveaux-nés dans leur poussette. Il ne faudrait pas mal interpréter ce qui suivra, cela n’a rien d’une remontrance, c’est un constat qui chez moi ne suscite aucune hostilité ou quoi que ce soit du genre qui s’en approcherait. J’avais vraiment l’impression d’être transparent, comme si je n’existais, ni dans l’esprit, ni dans les yeux de ces gens que je croisais et dépassais sur le trottoir. J’ai déjà exprimé ma fascination pour la communauté hassidique dans d’autres carnets. Le mystique du dimanche que je suis ne peut s’empêcher de trouver romantique l’idée qu’une communauté vive en presqu’autarcie, dans un autre espace-temps et dans lequel elle organise son existence autour de ce que Dieu attend de sa part. 
 
Mais il s’en trouve plusieurs aujourd’hui en Israël à trouver cela pas mal moins charmant que moi. En effet, les haredis – c’est-à-dire des hommes qui, comme les hassidiques d’Outremont et du Mile-End, consacrent leur vie à l’étude des écrits sacrés du judaïsme – sont exempts de service militaire. La société israélienne n’est pas à une contradiction près mais celle-ci, étant donné le contexte qu’on connait plus ou moins tous à moins d’être entré dans le coma le 6 octobre 2023, a ceci d’extrême que l’actuel premier ministre confiait pas plus tard que la semaine passée à un média israélien la connexion spirituelle qu’inspire chez lui l’idée du Grand Israël, une idée qui, pour beaucoup de colons israéliens (tous ?), passe par la conquête de Gaza et de la Cisjordanie et l’expulsion des Palestiniens qui y sont afin que puisse venir le Messie tant attendu. Pour d'autres, notamment certains chrétiens évangéliques comme Mike Huckabee – l’actuel ambassadeur américain en Israël –, cette conquête est nécessaire pour que s’accomplisse le retour du Christ et l’exercice du Jugement Dernier. Rien de moins. Je le rappelle, on parle ici de l’ambassadeur des États-Unis, pas d’un pasteur du Missouri. Mais pour complexifier encore plus la chose, pour certaines communautés hassidiques et orthodoxes, l’existence même d’Israël est sacrilège, seul le Messie peut accomplir le rétablissement d’Israël, cela ne saurait être un projet politique procédant de la volonté humaine. Bref, alors qu’une grande majorité des Israéliens, plus de 75%, désire que la guerre cesse et que Nétanyahou quitte le pouvoir, que de plus en plus de conscrits refusent de se rapporter à l’armée, il y a une partie de la population à qui on ne demande aucun effort de guerre, et ce, en raison de considérations théologiques alors que ce sont ces mêmes considérations théologiques qui motivent l’extrême-droite religieuse israélienne à continuer d’asservir, détruire, d’affamer et massacrer Gaza et ses habitants…
 
En terme de construction métaphysique, j’ai toujours eu un penchant pour la mystique juive. Ceux qui connaissent le sujet mieux que moi me pardonneront mes raccourcis, mais il y a dans la kabbale un enseignement qui dit que Dieu et l’humanité sont co-créateurs. Car si l’existence de Dieu, et à travers lui, ses perfections et ses vertus arrivent à se manifester, ce serait grâce aux actions des hommes. Et plus vertueuse sera l’action, plus proche et réel Dieu deviendra. Autrement dit, c’est à travers les agissements justes des hommes que l’actualisation du potentiel divin s’accomplira, permettant à la Jérusalem céleste d’advenir sur Terre, et surtout, dans les cœurs. Disons qu’on est très très très loin du compte et qu’au rythme où vont les choses, Yavhe, n’en déplaise à monsieur Huckabee, est pas à la veille d’envoyer le Messie.

#29 Confession d'un goy : Je t'aime toi non plus 

 

Il y a des scènes comme ça qui vous habite. S’est imprimée dans mon esprit il y a plusieurs années l’image d’un énorme grand-père endimanché, affublé d’un chapeau géant à la fois ridicule et magnifique, entouré d'une multitude de petits-enfants qui se couraient après en tournoyant autour de lui sur un trottoir de la rue Bernard pendant que j’attendais dans ma voiture à un feu rouge. Faut dire que j’ai toujours éprouvé de la sympathie pour les Hassidiques. Leur habillement sorti tout droit de la Pologne du 19e siècle et leurs boudins proéminents est un pied-de-nez sympathique à je sais pas quoi, mais ça le fait en ce qui me concerne. Y’a aussi que les questions métaphysiques m’intéressent et la position du hassidisme sur le sujet est vraiment originale. Et cohérente. Leur concept de Tzim Tzum pour expliquer la création du monde est un espèce de Big Bang avant l’heure. Et leur conception du monde et du rôle qu’ils ont à remplir dans ce monde explique aussi pourquoi le fait de se rassembler leur est si primordial et est au centre de leur mode de vie comme on a pu le constater une fois de plus dernièrement. On en conviendra, c'était pas nécessairement joli. Mais les autorités ont aussi pas pire cafouillé, on va se l'dire. C'est que le chant, la danse, la musique, la prière, et la joie qui en résulte lorsqu'on s'y adonne en groupe aide les Hassidiques à devenir plus pieux. C’est ce que veut dire leurs nom d’ailleurs, les Pieux.

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Je ne m’offusque pas non plus de leur indifférence à mon égard; c'est qu'ils ont d’autres chats à fouetter. Pour les Hassidiques, Dieu et l’humanité sont co-créateurs car c’est à travers les actions vertueuses des hommes que Dieu quitte le domaine pur de l’abstraction et parvient à devenir actif en ce monde. Ce qui en retour, divinise l’humanité dont les actions vertueuses actualisent les émanations divines, les sephiroth en hébreu. Autrement dit, Dieu créa les humains et grâce aux humains, Dieu n’est plus une abstraction. Et ce faisant, les hommes vertueux se rapprochent de Dieu. C’est un win-win. Je comprends qu’on puisse être sceptique devant l’existence du divin mais la question n’est pas là; la proposition est logique, une logique qui n’est pas sans rappeler la logique de l’énergie de Lupasco qui repose sur une dynamique de potentialisation et d’actualisation. Je dis pas ça pour faire mon smatt, c’est comme ça, pour une raison que j'ignore, Lupasco est arrivé un jour sur mon radar. Même si je comprends toujours pas tout ce qu’il explique, j’ai comme l’impression depuis le début qu’il a vraiment craqué le code...

 

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Je sais, pas besoin de le dire, c’est comme une secte, dans laquelle certains sont malheureux, et dont on peut difficilement sortir, au prix d'une exclusion sociale très brutale. On dira aussi que les enfants sont brainwashés et que les femmes ont pas de vie. Mais on projette plein d’affaires quand on s’exprime ainsi. Et qu’en est-il de nos propres fêlures? De l’isolement de nos personnes âgées, de la maltraitance de nos enfants, de nos obsessions virtuelles? Sommes-nous vraiment dans une position pour juger? Notre modernité est capable à elle toute seule de générer beaucoup de souffrances. Et face à cette souffrance inhérente à l'existence, les Hassiques ont adopté, ou plutôt préservé, une stratégie différente de la notre. Mais bon, encore une fois, je dis ça, je dis rien.

 

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On pourrait dire que Richard Dawkins, un biologiste et théoricien de l'évolution réputé, a insisté beaucoup pour ne pas trouver de vertu à la religion. Il faut que dire c'est un champion – dans le vieux sens du terme – de la Raison. Et pour qu'enfin elle prévale une fois pour toute, il croit avoir réussi à démontrer que la religion – étant donné qu'elle ne peut pas être un trait évolutif avantageux –, a réussi à se propager en contaminant les esprits. C’est ce qu'il a appelé un meme. Un meme a la capacité de se propager comme le ferait un gène, un virus ou un parasite. Des fois, ça donne de bonnes idées comme la culture. D'autres fois un peu moins comme pour la religion. Tadam. Voilà. La démonstration est faite (en écoutant le vidéo en dessous, je m'aperçois que je caricaturise un peu trop mais les implications (non-)téléologiques restent les mêmes au bout du compte. Comme si la raison, dans sa course vers le progrès, devait devenir omnisciente, que l'accroissement de son domaine était proportionnel à l'éradication de l’irrationnel. C'est qu'on confond la déraison et l'irrationnel. L’irrationnel ici n’a rien à voir avec qui est ou non factuel ou avec la liberté qu'on se donne de croire ce qu’on veut juste parce que ça fait notre affaire. Je parle plutôt de ce que la raison n’arrivera jamais à saisir, comme la créativité ou l'intuition par exemple. La raison et la créativité sont des modes psychiques non seulement différents, ils s'auto-excluent; ils ne peuvent co-exister sur le même plan. Ou dit autrement, la couleur est à l’aveugle ce que l’irrationnel est à la raison; une qualité, une dimension à laquelle elle n’a pas accès. Paradoxalement, sans la créativité, c'est l'évolution même qui ne pourrait pas avoir eu lieu. Pas pour rien que la créativité est un sephirot, une émanation divine pour les Juifs. Même chose pour la raison d'ailleurs.

 

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L’Occident est présentement un vaste laboratoire social. L’avènement d’une société séculière aussi peu pratiquante et de plus en plus athée est assurément une première dans l’histoire de l’humanité. Si je prends pour exemple mes enfants, ils n'ont assisté à aucune réelle célébration religieuse de leur vie et ce qu'elles savent de la religion est purement anecdotique. Aucune idée s'il y a un lien – comme bien des phénomènes, c'est multi-factoriel, et l'avènement des réseau sociaux jouent clairement un rôle – mais mes enfants appartiendraient à la génération la plus anxieuse qui ait jamais existé. Le phénomène aurait même explosé depuis le début des années 2010. Et si croire était un besoin physiologique? Une nécessité, inscrite à même notre psyché, et dont la suppression entrainerait des conséquences que nous ne sommes pas en mesure de réaliser étant donné le caractère inédit de ce phénomène sociologique. Comme Jung l'explique, pour l'Homme, Dieu est avant tout une image. Une image dont on a besoin pour se construire ; c'est un archétype, issu de l'inconscient collectif. Mais non seulement Dieu serait mort, le Soi où il trouvait sa place dans notre psyché a créé un vide que notre égo propre est allé remplir grâce à l'expansion vertigineuse du monde virtuel. Il est à se demander si le Narcisse des mythes grecs – qui dépérit à force de se contempler – n'en aurait pas profité pour remplacer Dieu... Jung parle aussi de la manière dont l'époque peut transformer la figure de l'archétype. Pas pour rien que Google, Amazon, Facebook, Apple et Microsoft forment une nouvelle principauté; ils sont le territoire dans lequel notre toute nouvelle virtualité évolue. Ça n'a pas que du mauvais, on s'entend. Je ne fantasme aucunement sur le 19e siècle et sa rigidité morale et religieuse et je chéris ma condition, j'en suis reconnaissant. Sauf que pour pouvoir accéder au confort inégalé de notre réalité matérielle, il a fallu quitter le monde du surnaturel et de la superstition, sans toutefois comprendre que le récit raconté par la religion était avant tout symbolique, et que les rituels associés à leur célébration se veulent une façon d'intégrer ses symboles, symboles dont la compréhension se situe justement au-delà de la raison, et dont l'existence, enfouie dans notre inconscient collectif serait intriquée à même notre psyché, grâce aux archétypes. Jung est très convaincant lorsqu'il parle du caractère incréé de nos aspirations religieuses, c’est-à-dire des a priori psychologiques auxquels nous nous référons tous de manière symbolique, processus qui aurait difficilement pu être un fruit de notre imagination. Ce serait plutôt l'inverse; c’est l'existence des archétypes qui oriente notre manière de voir, d’appréhender le monde, de se concevoir et d'en extraire du sens. Ce qui implique forcément notre subjectivité. Les archétypes sont à la psyché ce que l’instinct est au vivant; un kit de départ, distribué à tous. Dans les 2 cas, ils tracent le chemin que prend l’évolution.

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Tout ça pour dire que si on a évacué le religieux et en même temps gagné en confort, on semble avoir aussi accru notre désarroi. Je veux pas faire mon péteux mais quand Nietzsche a affirmé que « Dieu est mort », ce n’était pas pour se réjouir mais pour s’en inquiéter. Car Dieu, de tout temps, guide les hommes et les femmes. C'est un archétype autour duquel le Soi se construit. C’est tout nouveau que les humains n’aient pas besoin de se serrer les coudes pour survivre, ni d'adhérer à une foi commune. Se pourrait-il que le prix à payer pour y arriver soit l’accroissement de l’isolement, de l’anxiété et de la division?

Ça a pas l'air d'être le cas des Hassidiques par exemple.