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Carnet #27 Mon royaume n’est pas de ce monde* : Occident et laïcité  

Certains avancent qu’il y a dans l’essence même du christianisme des prédispositions pour que les sociétés qui ont adopté cette religion au fil des siècles en viennent graduellement à séparer l’État de l’Église. Des phrases que Jésus auraient lui-même dites, telles que « Mon royaume n’est pas de ce monde », ou bien « Il faut rendre à César ce qui appartient à César », illustreraient l’indifférence du Christ à l’égard des lois des hommes et aurait favorisé cette émancipation. Et s’il est vrai que l’on peut aussi trouver des sociétés musulmanes où l’État a su prendre ses distances face à la religion - on pourrait citer la Tunisie, l’Irak du temps de Saddam ou la Turquie d’avant Erdogan -, l’aspect séculier de ces sociétés semble constamment sous pression comme nous le rappelle l’actualité des dernières années. Et nul besoin de souligner qu’on peut aisément trouver plusieurs théocraties où la tradition religieuse en impose beaucoup dans la vie de tous les jours. Que ce soit en Iran ou en Arabie Saoudite, il est interdit à une femme de mettre le nez dehors sans se couvrir dans plusieurs régions du Magreb et du Moyen-Orient. Mais au-delà des phrases qu’auraient prononcées ou non le Christ, on s’aperçoit, lorsqu’on compare avec l’islam ou la judaïsme, à quel point le Nouveau Testament ne donne pas d’instructions précises sur la façon dont les disciples devraient se comporter, à part cet ultime commandement: Aimez-vous les uns les autres. On dira ce qu'on voudra, c'est quand même pas pire..! Mais bon, on s’entend, même si le christianisme n’a pas insisté pour codifier le quotidien des fidèles comme l’ont fait les autres cultes abrahamiques, ça n’a pas empêché le clergé d’en mener large pour autant. Comme on le sait, juste au Québec, les prêtres pouvaient sérieusement vous compliquer l’accès au Paradis si vous aviez par exemple le malheur d’empêcher la famille, et ce, même si vous étiez rendu dans la quarantaine et que d’enfanter menaçait votre vie. Parlez-en à ma grand-mère… 

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Un autre aspect important qui rend le christianisme unique quand on le compare aux deux autres religions du Livre est celui de la représentation du divin et de ses messagers, chose que la tradition juive et musulmane proscrivent. Il faut dire que Jésus avait lui-même parti le bal lorsqu’il s’était étampé le visage dans une lingette que lui avait tendue Marie-Madeleine pendant son chemin de croix; le célèbre Saint-Suaire. Pas besoin que cette relique soit authentique pour comprendre toute la portée symbolique que ce passage du Nouveau Testament comporte. En amont du débat sur la liberté d’expression, il y a tout ce bagage historique qui pèse dans la balance lorsqu’il est question des caricatures de Mahomet; cela fait des siècles que le Christ est représenté en Occident, sauf là où s’est produit le schisme protestant qui a à son tour interdit cette pratique. Faut-il y voir là une explication sur les différentes postures qu’adoptent les leaders occidentaux face aux attentats qui ont secoué la France? Peut-être bien que non - tout ça a commencé au Danemark, une terre protestante -, mais la question se pose quand même. Aussi, il faut savoir qu’il aurait été difficile pour le christianisme de s’imposer et remplacer les cultes greco-romains si l’interdiction de représenter le Christ - sa mère, ses apôtres ou son père - avait été proclamée. Comme la représentation des nombreuses divinités de l’époque était pratique courante dans l’empire - pensez aux statues et aux bustes grecs et à ceux des empereurs romains dont on disait de leur vivant qu’ils étaient eux-mêmes des dieux -, le christianisme intègrera à son tour cette tradition lorsqu’il se répandit un peu partout autour de la Méditerranée. 

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Même si cela aide, il n’est pas nécessaire de remonter deux milles ans plus tôt pour mieux comprendre la controverse que suscite au Québec la loi 21 sur la laïcité. Mais un minimum de perspective ne ferait certes pas de tort. En effet, il pourrait être utile pour les columnists du Rest Of Canada et les nouveaux venus qui choisissent le Québec de savoir que ce que la loi 21 impose aujourd’hui n’est pas nouveau; depuis les années ’60, dans la foulée de la Révolution Tranquille, on a demandé aux frères et soeurs des divers ordres catholiques qui enseignaient de mettre au rancart leur tenue et leurs symboles religieux. On semble l’avoir oublié mais la fulgurante ascension de l’État-Providence, du féminisme et de l’athéisme au Québec durant les années 60, 70 et 80 ont établi un nouvel ordre duquel la religion a été évacué et où le conservatisme et son représentant politique, l’Union Nationale - qui a régné presque sans interruption entre 1940 et 1960 - ont été complètement décimés. Considéré pendant longtemps comme un pilier essentiel de l’identité canadienne-française, le catholicisme a été graduellement éjecté de la sphère publique, en même temps que l’influence et le prestige du clergé. Bref, le débat semblait clos, la religion était devenu le reliquat d’un passé peu glorieux, qui avait contribué à nous maintenir dans la pauvreté et ne pouvait être autre chose qu’une valeur de droite, éminemment conservatrice, pour ne pas dire rétrograde, surtout quand on pense à ce que l’Église exigeait des femmes. Parlez-en à ma grand-mère… 

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Sachant tout cela, on comprendra pourquoi plusieurs sont perplexes lorsqu’ils entendent aujourd’hui des femmes et des hommes se disant féministes dénoncer le projet de loi 21 sur la laïcité, en le décriant comme étant réactionnaire, fasciste et sournoisement motivé par des relents racistes et patriarcaux… Il va de soi qu’on trouvera facilement des gens xénophobes pour signifier avec beaucoup trop d’insistance leur appui à la loi sur la laïcité. Cela n’en fait pas un projet de loi illégitime pour autant, bien que la question soit délicate, on en conviendra. Mais au-delà du choc initial que peut provoquer la vue d’une enseignante voilée pour un Occidental - je me souviens combien j’ai été saisi la première fois je suis allé chercher ma plus jeune dans une garderie familiale et qu’une assistante affublée d’un niqab m’a ouvert la porte ; un véritable choc culturel -, il ne faudrait pas oublier aussi le soutien à la loi 21 de plusieurs femmes d’origine maghrébine ou iranienne qui préfèrent que leurs filles n’aient pas à subir l’influence d’un modèle quelles ont elles-mêmes fuit. Entre le ressenti de celle qui se sent brimée parce qu’elle ne peut s’imaginer sortir dehors sans être voilée, et celui d’une mère - de confession musulmane ou pas - qui ne veut pas que son enfant soit en présence d’un symbole religieux qu’elle juge misogyne, où et comment trancher? Est-ce raisonnable de penser que l’un doit l’emporter sur l’autre? On verra bientôt comment la cour justifiera ou non qu’un groupe - ici de parents et de leurs enfants - pèse plus lourd dans la balance que l’attachement viscéral qui lie l’enseignante à son voile. 

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Pour ceux qui l’ignoreraient, la Turquie d’avant Erdogan et d’après la Première Guerre Mondiale, une nation à 98% musulmane, a déjà répondu à cette question en adoptant une loi similaire à la loi 21. Mais c’était un autre siècle… Qu’un pays musulman comme la Turquie ait agit en ce sens est-il en soi un argument valide pour autant? Peut-être bien que oui, peut-être bien que non, mais une chose demeure, la portée symbolique d’un signe religieux n’a pas d’autre choix que de dépasser le sens individuel que l’on veut bien lui prêter, c’est le propre même des symboles de ne pas être tributaire d’un individu mais d’une collectivité. Et pas besoin d’être xénophobe pour être en mesure de constater qu’en 2020, l’obligation de porter le voile viole le libre choix de millions de femmes même si comme individu, on peut évidemment choisir de le porter librement. C’est pourquoi il semble légitime de demander à une personne travaillant pour l’État ET en position d’autorité de se garder d’afficher des symboles religieux. On notera que ce sera la seule exception. C’est quand même raisonnable quand on pense que cela vaut pour TOUS les signes religieux, et qu’ils ne sont nullement bannis autrement. Entre deux maux, choisissons le moindre; quelqu’un pour qui il serait inconcevable de ne pas afficher publiquement ses croyances peut choisir de ne pas travailler pour l’État alors que le citoyen peut difficilement choisir l’employé qui le servira. Notez aussi qu’il suffit de remplacer croyances religieuses par préférences politiques pour que le débat s’évanouisse de lui-même même si les deux ont à voir avec des valeurs éminemment personnelles. 

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Je fais souvent référence à Stéphane Lupasco dans mes carnets. Né en 1900, scientifique de formation, il opta finalement pour la philosophie et fut l’un des premiers à s’interroger sur ce qu’impliquaient les déroutantes expériences que révélèrent au monde les pionniers de la physique quantique. Il élabora au fil des décennies une logique de l’énergie dont il reste beaucoup à explorer ( et à moi de comprendre… ), mais mon petit doigt me dit qu’il a peut-être craqué le code, rien de moins..!  Pour Lupasco, une chose est claire, toute manifestation est le résultat d’un antagonisme. Et selon les forces en présences, un phénomène se déploiera soit de façon hétérogène ou homogène. Signalons ici que cela s’applique à tous les phénomènes, qu’ils soient d’ordre naturels, psychiques, cosmologiques, micro-physiques, artistiques ou sociologiques. On illustrera cette dernière catégorie par l’exemple suivant. Dans une société totalitaire comme l’ancien Bloc de l’Est ou l’actuelle Corée du Nord, on observera que la tendance homogène l’emporte sans commune mesure sur l’hétérogène; gare à celui qui dévie du discours officiel, toute dissidence est réprimée, ce qui paradoxalement, garantit à coup sûr la mort du régime. À l’inverse, une société qui serait hétérogène sans égard à la préservation d’une cohésion minimale, d’un noyau commun, tendra elle aussi vers sa dissolution puisqu’elle ne pourra préserver son identité. C’est un autre scientifique, Barasab Nicolescu, aussi d’origine roumaine et vulgarisateur de l’oeuvre de Lupasco, qui a amené cet exemple dans les années ’90 avec son livre Qu’est-ce que la réalité? À l’aulne du débat qui fait rage sur la loi 21 - ça viendra si ce n’est pas encore le cas -, il est rafraichissant d’amener la logique de l’énergie de Lupasco dans l’arène. Bien que je ne sois pas plus nationaliste qu’il ne le faut, force est de constater qu’un certain réveil se fait sentir à ce niveau. Réveil qu’il a fallu décomplexer, je dois l’avouer. En effet, le nationalisme ayant mauvaise presse - il est de facto rétrograde, associé à tout ce qui est de droite, pour ne pas dire d’extrême-droite -, il a fallu que je me réconcilie avec ce sentiment qui m’avait pourtant déjà habité sans culpabilité dans les années ’80 et ’90. S’il est vrai qu’il peut être malaisant de se retrouver en si mauvaise compagnie quand on voit la xénophobie gênante que peuvent afficher nombre de Canadiens Français, le discours de notre premier ministre - celui du Canada - clamant fièrement que le pays qu’il dirige est le premier état post-national laisse aussi un drôle de goût dans la bouche. Est-il nécessaire de faire table rase de tout, au point d’oublier que les valeurs occidentales que le Canada a embrassées l’a catapulté dans l’imaginaire collectif planétaire comme une place de choix si on se fie aux flux migratoires? Qui parmi vous ferait cela? Tout quitter et faire le deuil de sa patrie parce qu’on s’y sent à l’étroit, qu’on y est dépourvu de bien des libertés et des opportunités qu’offrent l’Occident? Certes, comme toute civilisation, les sociétés occidentales ont leurs parts d’ombres et ont connu des périodes sanglantes et moins glorieuses, mais il ne faudrait pas non plus oublier que c’est quand même là qu’est né la démocratie, la liberté d’expression et l’habeas corpus - le fait de ne pas pouvoir être jeté en prison sans raison - pour ne nommer que ces avancées-là. Et si l’Occident n’a pas inventé l’esclavage, elle fut quand même la première civilisation à le rendre illégal, un fait que l’on ne souligne peut-être pas assez… On pourrait rétorquer que c’est la moindre des choses étant donné l’ampleur qu’elle avait pris sous les régimes européens, n’en demeure pas moins que c’est sous ce prétexte que les États-Unis ont connu la guerre la plus meurtrière de leur histoire avec plus de 600 000 morts..! Bref, l’évolution de l’humanité est une longue, très longue marche, pendant laquelle certaines sociétés sont parvenues à favoriser plus que d’autres le vivre-ensemble. Les valeurs révolutionnaires que l’Occident a fini par adopter - et qui découle du rejet qu'une noblesse de droit divin qui pouvait règner sans partage sur la population - ne sont pas étrangères à cela. D'insister pour que ces valeurs soient préservées, quitte à entraver certaines libertés individuelle selon un contexte bien défini, ne devrait pas être quelque chose que l’on démonise.**

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Beaucoup ont cherché à comprendre pourquoi on compte autant de nations prospères et égalitaires - quand on se compare, on fait plus que se consoler - là où le christianisme a foisonné? Plusieurs pistes et conjonctures sont avancées. Certains diront que ce n’est qu’un concours de circonstances, que la peste a tellement affaibli la noblesse en Europe au Moyen-âge que cette dernière n’a pas eu le choix de délester son pouvoir. Comme quoi, semble-t-il, les épidémies peuvent avoir du bon…  Pour ma part, j’oserais proposer bien naïvement l’hypothèse suivante ; se pourrait-il que le message du Christ; de s’aimer les uns les autres, ou du moins, de ne pas faire aux autres ce qu’on aimerait pas qu’on nous fasse, que ce message ait fini par s’incruster dans l’inconscient collectif d’un nombre important de contrées où il fut prêché..? Je ne peux que parler pour moi mais quand j’étais petit, Jésus était mon héros. Et même si je ne saurais aujourd’hui me définir comme un chrétien, si j’y pense un peu plus, la volonté de faire le bien qui m’habite a certainement à voir avec le fait que Jésus m’encourageait à devenir meilleur, à devenir un homme bon. C’est ce qu’on me racontait à l’école tout petit une fois par semaine. Mais comme on le sait, ce n’est pas toujours évident de penser aux autres et de s’oublier comme le prodigue l’enseignement du Christ. Mais qu’on croit ou non qu’il ait réellement existé, le message a voyagé et ce message, étant donné sa pertinence n’a pas fini de résonner. L’Incréé, le Verbe, s’est incarné, a consenti à devenir limité, souffrir et expérimenter ce que c’est d’être humain. Se faisant, il a lui-même pécher, lui-même douter, et a connu dans sa chair ce qu’était la mort. Bref, le divin s’est fait homme. Et par sa mort, il a fait sienne nos souffrance et nos péchés, les a expié par son sacrifice, et du fait même, nous a pardonné nos errances. C’est une grande nouvelle quand on y pense; on devrait s’en réjouir un peu plus je trouve. Une autre grande nouvelle : Notre souffrance est temporaire, non pas parce que la mort est une fin en soi mais parce que la mort est un sas, qui mène vers un ailleurs où le Verbe - la conscience - retourne à sa source, sur un autre mode d’existence que notre condition limitée ne saurait concevoir. « Mon royaume n’est pas de ce monde » disait-il. 

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*   « Mon Royaume n'est pas de ce monde. Écoutez sa musique formidable, la musique de la pensée, la sombre musique de la sombre pensée. De toutes les énigmes, c'est la seule énigme. L'Alpha et l'Oméga des énigmes  – je l'appelle une énigme parce qu'elle confond les sens -. 

L'énigme de la vie place dans les âmes des hommes une proposition morale, à laquelle ils répondent de manière variée et à toutes les époques.Tous les hommes sont conscients de la proposition, mais la plupart des hommes ignorent sa signification, une signification presque invisible, et vivent des vies résolument distraites et « ne s'en soucient pas ». D'autres hommes, qui connaissent la signification de la proposition, qui savent ce qu'il y a de juste et d'injuste dans la situation énigmatique de la vie, cherchent consciemment à ne pas s'en soucier et voudraient imiter la plupart des hommes, pour être forts. Enfin, quelques hommes souffrent de savoir tout ça et en meurent presque, au cours de leur vie, jusqu'à ce qu'ils puissent peut-être tenir bon leur chagrin et trouver de la force en le tenant mieux encore… »  notait Jack Kerouac dans ses carnets durant les années ’40. 
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** Là aussi, la logique de Lupasco est en phase avec le phénomène d’inversion des valeurs que l’on constate depuis plusieurs années. Alors que le recul de la religion est perçu depuis les années ’60 comme un synonyme de progrès pour une grande majorité, du moins au Québec, ce ne serait plus le cas pour une frange de la population pour qui l’interdiction de porter le voile lorsqu’on est en position d’autorité et que l’on travaille pour l’État serait une régression. Comment une telle inversion a-t-elle pu s’opérer..? Pour Lupasco, du moment qu’un phénomène s’actualise, son opposé se potentialise automatiquement, co-existe, telle une ombre qui suivrait son objet, mais une ombre qui pourrait se matérialiser à son tour et ainsi transformer en ombre l’objet. En d’autres mots, à chaque phénomène est associé un anti-phénomène, l’un étant actualisé et l’autre potentialisé. Un 3e pôle, l’état T (T pour Tiers inclus), existerait mais celui-ci se déploierait sur un autre niveau de réalité et serait responsable de l’équilibre entre les deux états opposés, un peu comme l’est la physique quantique pour la matière.

#17 Entre l'extase et l'éternité : Chronique de l'Incréé  

D'Éric-Emmanuel Schmitt à Blaise Pascal, en passant par Jean de la Croix et de nombreux Born again, ils sont plusieurs à avoir évoqué la Nuit de Feu ; nuit pendant laquelle un intense brasier intérieur semble brûler l'âme, la purifier, pour par la suite la laisser baigner dans la félicité, révélant ainsi la pleine mesure du mot miséricorde. Je peux comprendre qu'on soit dubitatif face à de tels témoignages mais on ne peut nier les similitudes que partagent beaucoup de ces compte-rendus, et ce, peu importe l'époque ou la contrée d'où ils proviennent. Il s'agirait là d'un état de coeur et d'esprit certes rare et particulier, mais dont l'occurence est manifeste pour quiconque s'y intéresse. Bien sûr, on peut questionner la stabilité psychologique de certains saints dont le jeûne et les mortifications ont certes pu altérer considérablement leurs facultés, mais on peut aussi constater - à la lumière du récit d'Éric-Emmanuel Schmitt par exemple - que si un point de rupture semble nécessaire pour pouvoir accéder à cet état, il n'a pas besoin d'être extrême pour autant. Et je pense bien pouvoir parler ici en toute connaissance de cause. J'ai quelques fois fait référence au cours de ce blogue à ce bel après-midi de l'été 2004 où ma blonde, revenant du travail, m'a trouvé sur le lit, les bras en croix, extatique et pleurant littéralement de joie. 

C'est que j'étais justement entrain de traverser cette Nuit de Feu...

« Merde ! » , ça m'était soudainement revenu. J'avais complètement oublié d'appeler Luc. Je composai son numéro sur le champ. C'est sa blonde qui répondit. Luc n'y était pas mais m'ayant au bout du fil, elle en profita pour m'informer qu'il n'allait pas très bien depuis quelques temps. D'apprendre cela me secoua. Et comme ça faisait quelques jours que j'étais censé l'appeler, je ne pus m'empêcher de penser que mon oubli avait peut-être ajouté à son mal-être, ce qui me remua davantage, au point où j'eus la sensation qu'une vague de compassion m'emportait et que je pouvais réellement ressentir le tourment de Luc. C'en était presque exagéré. Non pas qu'il soit anormal d'avoir de l'empathie pour un ami qui a le moral dans les talons, mais l'intensité avec laquelle je percevais la situation était inhabituelle, pour ne pas dire disproportionnée. Mais telle une vague, cela finit par passer au gré de la conversation que j'avais entamée avec sa blonde, blonde que je connaissais quand même bien. L'être humain est généralement complexe mais certains le sont plus que d'autres. La copine de mon ami appartenait définitivement à la seconde catégorie. Elle non plus n'était pas à son meilleur. Elle avait commencé à m'entretenir des problèmes qu'elle rencontrait et dont la plupart étaient de nature familiale. J'écoutais patiemment, et lorsque je pouvais lui suggérer une solution que j'entrevoyais ou une manière différente d'aborder le conflit qu'elle m'exposait, je pouvais noter qu'elle ne tenait pas vraiment compte de mes suggestions, passant très vite par-dessus, évitant de réellement considérer les arguments que je lui amenais. C'était peut-être présomptueux de tirer cette conclusion mais il m'apparut dès lors évident qu'elle n'était pas intéressée par la résolution de ses problèmes, comme si leurs racines étaient trop profondes et que d'une certaine façon, les résoudre devait nécessairement passer par un détachement qu'elle ne voulait, ou n'arrivait pas à envisager. J'eus alors la vision très claire que son esprit était une sorte de circuit fermé, qui ressassait toujours les mêmes patterns, ce qui en retour provoquait inlassablement les mêmes réactions néfastes pour son humeur. Je compris du même coup qu'il n'y avait rien à faire, qu'elle était prisonnière d'un cercle vicieux dont elle n'arriverait pas à s'expulser, du moins pas pour le moment. Et de le constater m'attrista grandement, en même temps qu'une 2e vague de compassion, encore + grosse que la première, prenait son élan et se préparait à m'entrainer avec elle. Il s'agissait vraiment d'un mouvement du cœur qui allait en s'accentuant, et dont on pouvait pressentir le pic et l'intensité qui suivrait, étonnamment similaire au mouvement des vagues dans la mer. Je raccrochai, un peu confus par le trop-plein d'émotions que je ressentais. Un peu inquiet aussi.

C'est que je me doutais qu'une 3e vague se préparait et que son amplitude dépasserait les 2 précédentes. Ça peut sembler bizarre comme ça de craindre d'être submergé par un excès de compassion, mais ce n'était pas tant cela qui m'angoissait que le changement qui s'opérait tranquillement dans ma psyché, comme si j'approchais les limites d'un étrange et nouveau territoire, accessible par une brèche qui n'aurait pas dû s'ouvrir. La vague avait bel et bien amorcé son mouvement et cette fois-ci, c'était sur l'humanité toute entière que ma compassion avait jeté son dévolu..! Sentant que je perdais pied, je décrochai le combiné et j'appelai ma blonde à son travail. Au bord des larmes, je lui dis que ce serait bien si elle pouvait rentrer à l'appartement, que je me sentais vraiment bizarre et que tout serait tellement plus simple si on s'aimait les uns les autres, si on se souciait un peu plus les uns des autres. Dans mon esprit, ce souhait n'avait rien d'utopique. J'étais vraiment sincère, il suffisait seulement qu'on s'y mette tous. Maintenant. Juste ça. Mais de savoir que cela ne serait pas pour demain, que l'humanité repousserait encore l'atteinte de cet idéal, cela m'emplit à nouveau de compassion pour tous ceux qui souffraient et la 3e vague, gigantesque, s'abattit sur moi et m'engloutit. Dans mon tourment, la phrase " Ce que tu fais aux autres, c'est à toi-même que tu le fais " vint à mon esprit et sa vérité m'apparut implacable, indéniable, aussi vraie que le ciel est bleu lorsque le soleil y trône à son zénith. Mon cœur était immense et j'étais complètement désorienté par la démesure de ce que je vivais et absorbais.  

Plus rien n'allait, mon esprit perdait ses repères. On aurait dit que la réalité commençait graduellement à se dissoudre. Puis je me sentis happé vers le haut, comme si un énorme aimant invisible était suspendu au-dessus de ma tête et m'aspirait vers lui. J'en étais rendu à me déplacer nerveusement sur la pointe des pieds dans le petit salon de la chambre, paniquant à l'idée de partir je ne savais où. Toujours dressé sur le bout des orteils, je m'immobilisai à côté du lit, résistant du mieux que je pouvais à la force d'attraction que mon être tout entier rencontrait, jusqu'à ce que je sente ma tête dégringoler jusque dans mon cœur ! J'entends par tête la façon dont on est habituellement conscient. À cet instant même où j'écris ces mots, si j'avais à situer le lieu où opère ma conscience, je n'aurais pas d'autre choix que de désigner ma tête. Mais là ce n'était plus le cas. Non seulement ma tête et mon cœur ne faisaient qu'un, le bref instant où la descente s'effectua, j'entrevis en accéléré ce qui semblait être le film de dizaines - peut-être même une centaine - de vies antérieures ! Se produisit ensuite une énorme explosion, comme si en fusionnant, mon cœur et ma tête avaient déclenché une immense réaction psycho-nucléaire qui pulvérisa l'espace et le temps. Et aussi invraisemblable que cela puisse paraitre, mon esprit se retrouva propulsé dans le cosmos parmi les étoiles... J'avais l'impression d'être moi-même une étoile dont je n'arrivais pas à déterminer si elle naissait où si elle s'effondrait...

Mais cela n'avait plus aucune espèce d'importance. Le feu avait foudroyé toutes mes peurs et tous mes doutes, avait réduit en cendres toutes mes fautes, mes croyances, tout ce qui faisait de moi la personne que je pensais être, pour n'en laisser que son expression la plus simple, la plus libre qui soit. Irradié par l'amour et la miséricorde, la joie et la connaissance, je flottais dans l'éternité, là où le temps n'a plus cours. Lorsque toute sa vie on est soumis au joug sans fin des secondes et des minutes, comme il devient apaisant d'y échapper ! Je pouvais constater que mon être, devenu un simple étant, s'allégeait grandement de ne plus avoir à s'éreinter à la tâche constante d'incarner quelqu'un, de maintenir - littéralement - sa réputation et de préserver sans relâche sa cohésion. Le repos psychique qui en découlait me plongeait dans une félicité sans nom, ce qui en retour me faisait réaliser le lourd tribut que l'on avait à payer pour entretenir et nourrir notre insatiable égo. J'étais à même de voir que celui-ci était une espèce d'excroissance qui s'était greffée à la nature incréée de mon être, nature qui contrairement à l'égo, tirait sa source hors du temps ; dans un éternel présent où rien ne commençait ni ne finissait. L'étonnement et le ravissement que procurait cette révélation étaient amplifiés par la simplicité désarmante, le caractère naturel et enfantin de ce qui s'avérait une simple mais ô combien réconfortante évidence. Comment avais-je pu oublier tout cela !? Aussi longtemps ? Je comprenais par le fait même que l'inquiétude qui nous tenaille à chaque instant - cette mamelle à laquelle s'abreuve notre égo, et dont on ne sent même plus le poids ni la présence tellement elle nous colle à la peau - que cette inquiétude originait d'un vaste, très vaste malentendu. Malentendu que notre condition temporelle et notre entendement limité perpétraient, voilant par le fait même la part d'incréé qui n'avait jamais cessé, malgré mon ignorance, d'être la charpente même de mon être ! Incréée parce que vide, sans forme, à l'état d'étant pur, sans début ni fin. C'était donc ça l'éternité ! Non pas une enfilade infinie de séquences mais à l'inverse, une absence de temps, un vide où rien n'est séparé, où aucune distance n'est possible, et où règnent sans partage l'amour et la joie, comme si le vide se réjouissait et s'étonnait lui-même de pouvoir ainsi s'engendrer et devenir le lieu de tous les possibles ! Le vide était bel et bien la forme. Et la forme, bel et bien le vide. Voilà qui devenait enfin clair ( merci Jack ) ! Et cela me parut tout à coup très drôle. À tous les jours, à tout moment, une immense blague cosmique nous est contée, et à chaque fois, le punch nous échappe ! Non seulement j'avais douté de son existence, j'avais aussi grandement sous-estimé son sens de l'humour. Y'avait pas à dire, Dieu était un sacré farceur..! * Au rire intérieur que déclencha cette constatation, s'ajouta la gratitude de savoir que mon intuition était juste, que ma quête n'était pas vaine, qu'il y avait effectivement, incontestablement, un sens à tout cela. Et tout me revenait : Tout cela n'était qu'un jeu, depuis toujours, depuis jamais..! Une grande joute de cache-cache comme l'explique si bien Alan Watts :

"...Now when God plays hide and pretends that He is you and I, He does it so well that it takes Him a long time to remember where and how He hid Himself. But that’s the whole fun of it, just what He wanted to do. He doesn’t want to find Himself out too quickly, for that would spoil the game. That is why it is so difficult for you and me to find out that we are God in disguise, pretending not to be Himself. But when the game has gone on long enough, all of us will wake up, stop pretending, and remember that we are all one single Self, the God who is all that there is and who lives for ever and ever..."

Je ne sais pas si l'auteur Jean Bédard a lui-même connu ce genre d'extase pour pouvoir faire parler ainsi Maitre Eckhart dans son roman du même nom mais je dirais que la description suivante complète bien le récit de ce que j'ai entrevu : 

« Dans la petite cachette de l'âme, juste de l'autre côté des bois, je suis allé. C'est là que j'ai éternellement reposé et sommeillé dans la connaissance cachée du Père éternel, demeurant en lui, inexprimé. Dans cet être de Dieu où Dieu est au-dessus de tout être et de toute distinction, j'étais moi-même, je me voulais moi-même, je me connaissais moi-même, voulant créer l'homme que je suis. Et c'est pourquoi je suis la cause de moi-même selon mon être qui est éternel, mais non pas selon mon devenir qui est temporel. La félicité, c'est l'état naturel de l'âme qui assiste et participe à la naissance du cosmos... »

 " Limitless undying love which shines around me like a million suns "

J'ignore combien de temps je suis resté suspendu dans l'éternité mais c'est seulement lorsque j'ai entendu mon nom que j'ai réalisé que j'étais couché sur le lit, les bras en croix, pleurant de joie. Je revins graduellement à moi-même alors que ma blonde inquiète se demandait ce qui se passait. Complètement hébété, encore sous le choc et l'emprise de ce que je venais de vivre, j'avais du mal à rassembler mes esprits et à expliquer quoi que ce soit tant tout cela était extraordinaire. Mais au-delà du caractère exceptionnel de l'expérience, c'était avant tout l'inadéquation du langage pour décrire ce que j'avais vécu qui s'érigeait en obstacle. Ineffable est un mot qu'on rencontre souvent lorsqu'on lit sur les expériences mystiques et effectivement, la description des événements que je viens de faire ne saurait rendre compte de ce qui a été réellement vécu étant donné la nature essentiellement duale, binaire du langage. Cela a été évoqué à travers d'autres carnets, le langage est un procédé dualistique qui repose sur la contradiction. Et bien que ce mode de communication soit parfaitement adapté pour le Dualistan - le plancher des vaches - il perd de sa pertinence lorsqu'on traverse dans l'Unistan ( où la contradiction n'existe plus ), et encore plus lorsqu'on en revient. Il n'est pas étonnant que l'on soit épris de vertige lorsqu'on se met à penser au début des temps et ce qu'il y aurait avant ou après. Étant donné que le caractère non-dual de ces considérations échappe à notre entendement, le langage n'arrive tout simplement pas à exprimer d'une manière satisfaisante une proposition qui fait du sens...

Bien qu'une immense joie continuait de m'habiter, le retour sur terre ne se fit pas sans heurts. L'expérience avait libéré une telle énergie que je n'ai pas pu dormir pendant les 2 jours qui ont suivi mon extase, et j'ai dû sommeiller 2-3 heures par nuit pendant les 2 semaines qui suivirent. Aussi, comme la compréhension globale des ouvrages spirituels que j'étais entrain de lire augmenta significativement, je me transformai en un insupportable verbo-moteur. Et je n'avais plus peur de rien ni de personne, ce qui aurait pu me mettre dans le trouble, notamment la fois où je suis allé remettre une canette qu'un douchebag-en-roller-blade-sur-stéroïdes-en-chest-comme-ses-deux-amis avait lancée dans l'entrée d'une ruelle. Ramassant la canette, je me suis mis au pas de course pour le rattraper sur la piste cyclable et la lui tendre en disant : "J'pense que t'as échappé ça..." J'appris toutefois rapidement à me la fermer quand je constatai qu'on commençait autour de moi à s'inquiéter de ma santé mentale. Mais il y avait définitivement quelque chose dans l'air, comme en témoigne la série d'événements bizarres qui se déroula quelques jours après. Alors que j'étais dans la cour avec quelques amis, passa dans la ruelle un magicien saoûl qui insista pour se joindre à nous et nous faire son numéro - qu'il ratait étant donné son état - le tout sous un ciel jauni par un incendie qui s'était déclaré sur la rue voisine tandis qu'un chat dévorait un oiseau qu'il projetait dans les airs de temps en temps avec sa gueule juste à côté de moi... Et comme si ce n'était pas assez, juste devant la fenêtre du petit salon qui donnait sur la rue où j'étais allé prendre une pause de l'étrange cirque qui se déroulait dans la cour, un passant affublé d'une cape déclama avec vigueur :

" Oh what a joy ! / You quenched your thirst / But don't worry boy / Everything's gonna get worst..."

 Ça ne s'invente pas ! J'avais vraiment l'impression que l'univers me tenait dans sa ligne de mire, comme si je devais passer par une sorte d'anti-extase qui provoquait du coup son lot d'événements particuliers... J'aurais pu croire que je basculais dans la folie si ça n'avait pas été des livres que j'étais entrain de lire, dont le roman Maitre Eckhart cité + haut, et qui me rassuraient sur la nature de ce que j'avais expérimenté. Aussi, je dois l'admettre, je trouvais un certain réconfort dans les paroles ( prémonitoires ? ) de certaines de mes chansons que j'étais entrain de mixer et dont le sens se révélait maintenant sans détour : 

 " L'amour m'emporte dans un grand vent, et m'éblouit de sa lumière, jusqu'à la fin des temps  

Non je n'ai jamais vu autant, autant d'amour depuis que je cesse 

De penser qu'il est important 

D'être soi-même 

Il suffit d'être "

 ( Il suffit d'être )

Ou encore : 

" Je suis seul en apesanteur, juste assez haut pour me faire peur 

Et je sais plus comment revenir, ni tout ce qui vous fait tous courir 

J'exige des explications, j'exige des explications "

( Rage de dent )

 

Mais le passage suivant était le plus étonnant. J'ignorais ce qu'il pouvait signifier à l'époque où je l'ai écrit mais comme j'aimais comment ça sonnait, j'avais décidé de le garder tel quel : 

" Et quand je serai revenu à moi

C'est qu'il sera trois heures et trois 

Le jour comme la nuit, c'est une loi "

( Quand je suis à côté de moi )

Mine de rien, cette nuit de feu s'est déroulée en plein cœur d'un bel après-midi d'été, alors que j'avais 33 ans... 

Mais les choses revinrent lentement à la normale et je décidai de mettre tout ça derrière moi, non sans avoir préalablement sérieusement considérer l'option de tout abandonner pour me consacrer exclusivement à ma quête spirituelle. On comprendra encore plus mon inclinaison pour le mysticisme et les sujets abordés dans ce blogue à la lueur de ce que je relate dans ce carnet, ce qui ne veut pas dire que j'ai gagné en sagesse pour autant... Mais de se remémorer à nouveau cette expérience à travers l'écriture m'a redonné le goût d'y revenir, pas tant à l'expérience comme telle qu'à l'état d'esprit que je cultivais quand cela m'est arrivé. Aussi, sachez en terminant que l'automne amènera son lot de nouveaux projets, principalement en musique mais aussi en littérature. Pour cette raison, il se pourrait bien que ce carnet soit le dernier pour un bon bout. Je compte continuer de nourrir ce blogue mais sans nécessairement observer la discipline à laquelle je m'étais obligé lors de mon carnet d'introduction. Pour des raisons techniques d'indexation et de cohérence avec certains carnets, je garderai toutefois le mot discipline dans le titre... 

Merci à ceux qui m'ont suivi, j'espère ne pas vous avoir trop dérouté..! 

À+ 

 

* Pour ce qui est du côté sinistre de cette blague - l'existence du mal - , sachez qu'Alan Watts aborde la question sur le lien que j'ai mis + haut ( et remis ici ) .