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#17 Entre l'extase et l'éternité : chronique de l'Incréé  

D'Éric-Emmanuel Schmitt à Blaise Pascal, en passant par Jean de la Croix et de nombreux Born again, ils sont plusieurs à avoir évoqué la Nuit de Feu ; nuit pendant laquelle un intense brasier intérieur semble brûler l'âme, la purifier, pour par la suite la laisser baigner dans la félicité, révélant ainsi la pleine mesure du mot miséricorde. Je peux comprendre qu'on soit dubitatif face à de tels témoignages mais on ne peut nier les similitudes que partagent beaucoup de ces compte-rendus, et ce, peu importe l'époque ou la contrée d'où ils proviennent. Il s'agirait là d'un état de coeur et d'esprit certes rare et particulier, mais dont l'occurence est manifeste pour quiconque s'y intéresse. Bien sûr, on peut questionner la stabilité psychologique de certains saints dont le jeûne et les mortifications ont certes pu altérer considérablement leurs facultés, mais on peut aussi constater - à la lumière du récit d'Éric-Emmanuel Schmitt par exemple - que si un point de rupture semble nécessaire pour pouvoir accéder à cet état, il n'a pas besoin d'être extrême pour autant. Et je pense bien pouvoir parler ici en toute connaissance de cause. J'ai quelques fois fait référence au cours de ce blogue à ce bel après-midi de l'été 2004 où ma blonde, revenant du travail, m'a trouvé sur le lit, les bras en croix, extatique et pleurant littéralement de joie. 

C'est que j'étais justement entrain de traverser cette Nuit de Feu...

« Merde ! » , ça m'était soudainement revenu. J'avais complètement oublié d'appeler Luc. Je composai son numéro sur le champ. C'est sa blonde qui répondit. Luc n'y était pas mais m'ayant au bout du fil, elle en profita pour m'informer qu'il n'allait pas très bien depuis quelques temps. D'apprendre cela me secoua. Et comme ça faisait quelques jours que j'étais censé l'appeler, je ne pus m'empêcher de penser que mon oubli avait peut-être ajouté à son mal-être, ce qui me remua davantage, au point où j'eus la sensation qu'une vague de compassion m'emportait et que je pouvais réellement ressentir le tourment de Luc. C'en était presque exagéré. Non pas qu'il soit anormal d'avoir de l'empathie pour un ami qui a le moral dans les talons, mais l'intensité avec laquelle je percevais la situation était inhabituelle, pour ne pas dire disproportionnée. Mais telle une vague, cela finit par passer au gré de la conversation que j'avais entamée avec sa blonde, blonde que je connaissais quand même bien. L'être humain est généralement complexe mais certains le sont plus que d'autres. La copine de mon ami appartenait définitivement à la seconde catégorie. Elle non plus n'était pas à son meilleur. Elle avait commencé à m'entretenir des problèmes qu'elle rencontrait et dont la plupart étaient de nature familiale. J'écoutais patiemment, et lorsque je pouvais lui suggérer une solution que j'entrevoyais ou une manière différente d'aborder le conflit qu'elle m'exposait, je pouvais noter qu'elle ne tenait pas vraiment compte de mes suggestions, passant très vite par-dessus, évitant de réellement considérer les arguments que je lui amenais. C'était peut-être présomptueux de tirer cette conclusion mais il m'apparut dès lors évident qu'elle n'était pas intéressée par la résolution de ses problèmes, comme si leurs racines étaient trop profondes et que d'une certaine façon, les résoudre devait nécessairement passer par un détachement qu'elle ne voulait, ou n'arrivait pas à envisager. J'eus alors la vision très claire que son esprit était une sorte de circuit fermé, qui ressassait toujours les mêmes patterns, ce qui en retour provoquait inlassablement les mêmes réactions néfastes pour son humeur. Je compris du même coup qu'il n'y avait rien à faire, qu'elle était prisonnière d'un cercle vicieux dont elle n'arriverait pas à s'expulser, du moins pas pour le moment. Et de le constater m'attrista grandement, en même temps qu'une 2e vague de compassion, encore + grosse que la première, prenait son élan et se préparait à m'entrainer avec elle. Il s'agissait vraiment d'un mouvement du cœur qui allait en s'accentuant, et dont on pouvait pressentir le pic et l'intensité qui suivrait, étonnamment similaire au mouvement des vagues dans la mer. Je raccrochai, un peu confus par le trop-plein d'émotions que je ressentais. Un peu inquiet aussi.

C'est que je me doutais qu'une 3e vague se préparait et que son amplitude dépasserait les 2 précédentes. Ça peut sembler bizarre comme ça de craindre d'être submergé par un excès de compassion, mais ce n'était pas tant cela qui m'angoissait que le changement qui s'opérait tranquillement dans ma psyché, comme si j'approchais les limites d'un étrange et nouveau territoire, accessible par une brèche qui n'aurait pas dû s'ouvrir. La vague avait bel et bien amorcé son mouvement et cette fois-ci, c'était sur l'humanité toute entière que ma compassion avait jeté son dévolu..! Sentant que je perdais pied, je décrochai le combiné et j'appelai ma blonde à son travail. Au bord des larmes, je lui dis que ce serait bien si elle pouvait rentrer à l'appartement, que je me sentais vraiment bizarre et que tout serait tellement plus simple si on s'aimait les uns les autres, si on se souciait un peu plus les uns des autres. Dans mon esprit, ce souhait n'avait rien d'utopique. J'étais vraiment sincère, il suffisait seulement qu'on s'y mette tous. Maintenant. Juste ça. Mais de savoir que cela ne serait pas pour demain, que l'humanité repousserait encore l'atteinte de cet idéal, cela m'emplit à nouveau de compassion pour tous ceux qui souffraient et la 3e vague, gigantesque, s'abattit sur moi et m'engloutit. Dans mon tourment, la phrase " Ce que tu fais aux autres, c'est à toi-même que tu le fais " vint à mon esprit et sa vérité m'apparut implacable, indéniable, aussi vraie que le ciel est bleu lorsque le soleil y trône à son zénith. Mon cœur était immense et j'étais complètement désorienté par la démesure de ce que je vivais et absorbais.  

Plus rien n'allait, mon esprit perdait ses repères. On aurait dit que la réalité commençait graduellement à se dissoudre. Puis je me sentis happé vers le haut, comme si un énorme aimant invisible était suspendu au-dessus de ma tête et m'aspirait vers lui. J'en étais rendu à me déplacer nerveusement sur la pointe des pieds dans le petit salon de la chambre, paniquant à l'idée de partir je ne savais où. Toujours dressé sur le bout des orteils, je m'immobilisai à côté du lit, résistant du mieux que je pouvais à la force d'attraction que mon être tout entier rencontrait, jusqu'à ce que je sente ma tête dégringoler jusque dans mon cœur ! J'entends par tête la façon dont on est habituellement conscient. À cet instant même où j'écris ces mots, si j'avais à situer le lieu où opère ma conscience, je n'aurais pas d'autre choix que de désigner ma tête. Mais là ce n'était plus le cas. Non seulement ma tête et mon cœur ne faisaient qu'un, le bref instant où la descente s'effectua, j'entrevis en accéléré ce qui semblait être le film de dizaines - peut-être même une centaine - de vies antérieures ! Se produisit ensuite une énorme explosion, comme si en fusionnant, mon cœur et ma tête avaient déclenché une immense réaction psycho-nucléaire qui pulvérisa l'espace et le temps. Et aussi invraisemblable que cela puisse paraitre, mon esprit se retrouva propulsé dans le cosmos parmi les étoiles... J'avais l'impression d'être moi-même une étoile dont je n'arrivais pas à déterminer si elle naissait où si elle s'effondrait...

Mais cela n'avait plus aucune espèce d'importance. Le feu avait foudroyé toutes mes peurs et tous mes doutes, avait réduit en cendres toutes mes fautes, mes croyances, tout ce qui faisait de moi la personne que je pensais être, pour n'en laisser que son expression la plus simple, la plus libre qui soit. Irradié par l'amour et la miséricorde, la joie et la connaissance, je flottais dans l'éternité, là où le temps n'a plus cours. Lorsque toute sa vie on est soumis au joug sans fin des secondes et des minutes, comme il devient apaisant d'y échapper ! Je pouvais constater que mon être, devenu un simple étant, s'allégeait grandement de ne plus avoir à s'éreinter à la tâche constante d'incarner quelqu'un, de maintenir - littéralement - sa réputation et de préserver sans relâche sa cohésion. Le repos psychique qui en découlait me plongeait dans une félicité sans nom, ce qui en retour me faisait réaliser le lourd tribut que l'on avait à payer pour entretenir et nourrir notre insatiable égo. J'étais à même de voir que celui-ci était une espèce d'excroissance qui s'était greffée à la nature incréée de mon être, nature qui contrairement à l'égo, tirait sa source hors du temps ; dans un éternel présent où rien ne commençait ni ne finissait. L'étonnement et le ravissement que procurait cette révélation étaient amplifiés par la simplicité désarmante, le caractère naturel et enfantin de ce qui s'avérait une simple mais ô combien réconfortante évidence. Comment avais-je pu oublier tout cela !? Aussi longtemps ? Je comprenais par le fait même que l'inquiétude qui nous tenaille à chaque instant - cette mamelle à laquelle s'abreuve notre égo, et dont on ne sent même plus le poids ni la présence tellement elle nous colle à la peau - que cette inquiétude originait d'un vaste, très vaste malentendu. Malentendu que notre condition temporelle et notre entendement limité perpétraient, voilant par le fait même la part d'incréé qui n'avait jamais cessé, malgré mon ignorance, d'être la charpente même de mon être ! Incréée parce que vide, sans forme, à l'état d'étant pur, sans début ni fin. C'était donc ça l'éternité ! Non pas une enfilade infinie de séquences mais à l'inverse, une absence de temps, un vide où rien n'est séparé, où aucune distance n'est possible, et où règnent sans partage l'amour et la joie, comme si le vide se réjouissait et s'étonnait lui-même de pouvoir ainsi s'engendrer et devenir le lieu de tous les possibles ! Le vide était bel et bien la forme. Et la forme, bel et bien le vide. Voilà qui devenait enfin clair ( merci Jack ) ! Et cela me parut tout à coup très drôle. À tous les jours, à tout moment, une immense blague cosmique nous est contée, et à chaque fois, le punch nous échappe ! Non seulement j'avais douté de son existence, j'avais aussi grandement sous-estimé son sens de l'humour. Y'avait pas à dire, Dieu était un sacré farceur..! * Au rire intérieur que déclencha cette constatation, s'ajouta la gratitude de savoir que mon intuition était juste, que ma quête n'était pas vaine, qu'il y avait effectivement, incontestablement, un sens à tout cela. Et tout me revenait : Tout cela n'était qu'un jeu, depuis toujours, depuis jamais..! Une grande joute de cache-cache comme l'explique si bien Alan Watts :

"...Now when God plays hide and pretends that He is you and I, He does it so well that it takes Him a long time to remember where and how He hid Himself. But that’s the whole fun of it, just what He wanted to do. He doesn’t want to find Himself out too quickly, for that would spoil the game. That is why it is so difficult for you and me to find out that we are God in disguise, pretending not to be Himself. But when the game has gone on long enough, all of us will wake up, stop pretending, and remember that we are all one single Self, the God who is all that there is and who lives for ever and ever..."

Je ne sais pas si l'auteur Jean Bédard a lui-même connu ce genre d'extase pour pouvoir faire parler ainsi Maitre Eckhart dans son roman du même nom mais je dirais que la description suivante complète bien le récit de ce que j'ai entrevu : 

« Dans la petite cachette de l'âme, juste de l'autre côté des bois, je suis allé. C'est là que j'ai éternellement reposé et sommeillé dans la connaissance cachée du Père éternel, demeurant en lui, inexprimé. Dans cet être de Dieu où Dieu est au-dessus de tout être et de toute distinction, j'étais moi-même, je me voulais moi-même, je me connaissais moi-même, voulant créer l'homme que je suis. Et c'est pourquoi je suis la cause de moi-même selon mon être qui est éternel, mais non pas selon mon devenir qui est temporel. La félicité, c'est l'état naturel de l'âme qui assiste et participe à la naissance du cosmos... »

 " Limitless undying love which shines around me like a million suns "

J'ignore combien de temps je suis resté suspendu dans l'éternité mais c'est seulement lorsque j'ai entendu mon nom que j'ai réalisé que j'étais couché sur le lit, les bras en croix, pleurant de joie. Je revins graduellement à moi-même alors que ma blonde inquiète se demandait ce qui se passait. Complètement hébété, encore sous le choc et l'emprise de ce que je venais de vivre, j'avais du mal à rassembler mes esprits et à expliquer quoi que ce soit tant tout cela était extraordinaire. Mais au-delà du caractère exceptionnel de l'expérience, c'était avant tout l'inadéquation du langage pour décrire ce que j'avais vécu qui s'érigeait en obstacle. Ineffable est un mot qu'on rencontre souvent lorsqu'on lit sur les expériences mystiques et effectivement, la description des événements que je viens de faire ne saurait rendre compte de ce qui a été réellement vécu étant donné la nature essentiellement duale, binaire du langage. Cela a été évoqué à travers d'autres carnets, le langage est un procédé dualistique qui repose sur la contradiction. Et bien que ce mode de communication soit parfaitement adapté pour le Dualistan - le plancher des vaches - il perd de sa pertinence lorsqu'on traverse dans l'Unistan ( où la contradiction n'existe plus ), et encore plus lorsqu'on en revient. Il n'est pas étonnant que l'on soit épris de vertige lorsqu'on se met à penser au début des temps et ce qu'il y aurait avant ou après. Étant donné que le caractère non-dual de ces considérations échappe à notre entendement, le langage n'arrive tout simplement pas à exprimer d'une manière satisfaisante une proposition qui fait du sens...

Bien qu'une immense joie continuait de m'habiter, le retour sur terre ne se fit pas sans heurts. L'expérience avait libéré une telle énergie que je n'ai pas pu dormir pendant les 2 jours qui ont suivi mon extase, et j'ai dû sommeiller 2-3 heures par nuit pendant les 2 semaines qui suivirent. Aussi, comme la compréhension globale des ouvrages spirituels que j'étais entrain de lire augmenta significativement, je me transformai en un insupportable verbo-moteur. Et je n'avais plus peur de rien ni de personne, ce qui aurait pu me mettre dans le trouble, notamment la fois où je suis allé remettre une canette qu'un douchebag-en-roller-blade-sur-stéroïdes-en-chest-comme-ses-deux-amis avait lancée dans l'entrée d'une ruelle. Ramassant la canette, je me suis mis au pas de course pour le rattraper sur la piste cyclable et la lui tendre en disant : "J'pense que t'as échappé ça..." J'appris toutefois rapidement à me la fermer quand je constatai qu'on commençait autour de moi à s'inquiéter de ma santé mentale. Mais il y avait définitivement quelque chose dans l'air, comme en témoigne la série d'événements bizarres qui se déroula quelques jours après. Alors que j'étais dans la cour avec quelques amis, passa dans la ruelle un magicien saoûl qui insista pour se joindre à nous et nous faire son numéro - qu'il ratait étant donné son état - le tout sous un ciel jauni par un incendie qui s'était déclaré sur la rue voisine tandis qu'un chat dévorait un oiseau qu'il projetait dans les airs de temps en temps avec sa gueule juste à côté de moi... Et comme si ce n'était pas assez, juste devant la fenêtre du petit salon qui donnait sur la rue où j'étais allé prendre une pause de l'étrange cirque qui se déroulait dans la cour, un passant affublé d'une cape déclama avec vigueur :

" Oh what a joy ! / You quenched your thirst / But don't worry boy / Everything's gonna get worst..."

 Ça ne s'invente pas ! J'avais vraiment l'impression que l'univers me tenait dans sa ligne de mire, comme si je devais passer par une sorte d'anti-extase qui provoquait du coup son lot d'événements particuliers... J'aurais pu croire que je basculais dans la folie si ça n'avait pas été des livres que j'étais entrain de lire, dont le roman Maitre Eckhart cité + haut, et qui me rassuraient sur la nature de ce que j'avais expérimenté. Aussi, je dois l'admettre, je trouvais un certain réconfort dans les paroles ( prémonitoires ? ) de certaines de mes chansons que j'étais entrain de mixer et dont le sens se révélait maintenant sans détour : 

 " L'amour m'emporte dans un grand vent, et m'éblouit de sa lumière, jusqu'à la fin des temps  

Non je n'ai jamais vu autant, autant d'amour depuis que je cesse 

De penser qu'il est important 

D'être soi-même 

Il suffit d'être "

 ( Il suffit d'être )

Ou encore : 

" Je suis seul en apesanteur, juste assez haut pour me faire peur 

Et je sais plus comment revenir, ni tout ce qui vous fait tous courir 

J'exige des explications, j'exige des explications "

( Rage de dent )

 

Mais le passage suivant était le plus étonnant. J'ignorais ce qu'il pouvait signifier à l'époque où je l'ai écrit mais comme j'aimais comment ça sonnait, j'avais décidé de le garder tel quel : 

" Et quand je serai revenu à moi

C'est qu'il sera trois heures et trois 

Le jour comme la nuit, c'est une loi "

( Quand je suis à côté de moi )

Mine de rien, cette nuit de feu s'est déroulée en plein cœur d'un bel après-midi d'été, alors que j'avais 33 ans... 

Mais les choses revinrent lentement à la normale et je décidai de mettre tout ça derrière moi, non sans avoir préalablement sérieusement considérer l'option de tout abandonner pour me consacrer exclusivement à ma quête spirituelle. On comprendra encore plus mon inclinaison pour le mysticisme et les sujets abordés dans ce blogue à la lueur de ce que je relate dans ce carnet, ce qui ne veut pas dire que j'ai gagné en sagesse pour autant... Mais de se remémorer à nouveau cette expérience à travers l'écriture m'a redonné le goût d'y revenir, pas tant à l'expérience comme telle qu'à l'état d'esprit que je cultivais quand cela m'est arrivé. Aussi, sachez en terminant que l'automne amènera son lot de nouveaux projets, principalement en musique mais aussi en littérature. Pour cette raison, il se pourrait bien que ce carnet soit le dernier pour un bon bout. Je compte continuer de nourrir ce blogue mais sans nécessairement observer la discipline à laquelle je m'étais obligé lors de mon carnet d'introduction. Pour des raisons techniques d'indexation et de cohérence avec certains carnets, je garderai toutefois le mot discipline dans le titre... 

Merci à ceux qui m'ont suivi, j'espère ne pas vous avoir trop dérouté..! 

À+ 

 

* Pour ce qui est du côté sinistre de cette blague - l'existence du mal - , sachez qu'Alan Watts aborde la question sur le lien que j'ai mis + haut ( et remis ici ) .

#16 Marketing + Matérialisme spirituel = La réponse au koan* de Québec Love !  

"Un puit entre les dents, des yeux à s'noyer d'dans, ton cœur en lune de miel, te v'là ah ah..." Je me rappelle encore de la 1ère fois où j'ai mis Québec Love sur le tourne-disque. J'étais sur le cul. Sauvage à souhait, Charlebois sonnait et groovait comme j'avais jamais entendu quelqu'un le faire en français. Et j'adorais la chanson titre, avec la guimbarde, le ukulele et l'enfilade de mots qui évoquait presqu'une comptine, une espèce de 3 p'tits chats, mais pour adulte. La phrase "Pis moé j'm'en crisse, fume ou fume pas, c'est l'même problème, moé j'en ai pas, comprends-tu ça, comprends-tu ça ?" me fascinait particulièrement. Elle résonnait comme une énigme dont je n'arrivais pas à percer le mystère. Comment diable une chose et son contraire pouvait être le même problème..?  

Dans son livre Tantra, Chogyam Trungpa explique comment l'égo est basé sur la discontinuité. Via les différents contrastes sensoriels, conceptuels et émotionnels qui nous stimulent constamment et que notre mémoire enregistre, ces discontinuités donnent non seulement à l'égo sa fondation ; elles le conditionnent, le façonnent de telle sorte qu'il ne peut reconnaître seulement ce qui est séparé, discontinu, installant ainsi le dualisme comme mode opérationnel et dominant de notre être. Mais pour être en mesure de pleinement comprendre ce qu'est le dualisme, il faudrait pouvoir le comparer avec d'autre chose, avec ce qu'il n'est pas. Mais puisque c'est la seule chose que nous connaissons, ce n'est pas une mince affaire. Le lien qui suit tentera tout de même de le faire, en expliquant ce qu'est la non-dualité ; un concept présent depuis des millénaires dans la spiritualité et la philosophie orientale, gnostique, soufie, néo-platonicienne et chez bien des mystiques on s'en doutera. À cet égard, il ne s'agit pas de nier la réalité du dualisme mais plutôt d'en comprendre les implications, d'être en mesure de voir comment il induit une interprétation incomplète et erronée du réel, et que le langage participe activement à modeler de manière duelle notre façon de concevoir le monde et notre propre personne, nous donnant entre autres l'illusion qu'il y a une véritable entité derrière nos 2 yeux qui mène la barque. Bien que j'en sois moi-même encore convaincu à l'instant où j'écris ces lignes, cette croyance s'est sérieusement étiolée lors de l'été 2004, notamment le soir où j'eus la chance de voir le dualisme processer ma propre conscience et par le fait même, dévoiler le caractère vide - dans le sens de transitoire, non solide - et illusoire de ma personnalité. 

Cela m'arriva en fin de soirée, alors que ma blonde et moi venions de finir de regarder Big Fish de Tim Burton. J'avais beaucoup aimé et je repensais au film quand tout à coup... paf ! ma conscience retourna ses lumières sur elle-même, me donnant une vue imprenable sur mon propre égo..! C'était à la fois déroutant et fascinant. J'ai peine à me rappeler du film en détail mais il m'est resté à ce jour l'impression qu'il avait joué un rôle dans le déclenchement de cet étonnante prise de conscience, comme si le pouvoir d'évocation du récit avait ouvert je ne sais trop quel canal...

On dit souvent de l'homme qu'il est le seul animal à savoir qu'il est conscient. Je ne sais pas si cela est vrai, mais je sais par contre qu'être conscient implique normalement d'avoir conscience de quelque chose. En d'autres mots, notre conscience nous permet d'entrer en relation avec ce qui est intérieur ou extérieur à nous, mais pas avec la conscience comme telle. On peut certes constater que l'on est conscient, mais cela ne nous apprend rien sur le mécanisme même, l'opération qui fait de nous un être conscient, une personne qui pense. Dit plus simplement, tout comme nos yeux ne peuvent pas se voir, notre conscience ne peut elle-même se penser, pas plus que l'eau se mouiller ou le feu se brûler. Du moins, pas en temps normal. Mais l'été 2004 n'était pas un temps normal. Tel que décrit dans ce carnet précédent, Kerouac m'avait aidé à avancer dans ma compréhension du bouddhisme. La lecture de Tantra de Chogyam Trungpa - évoqué un peu + haut - m'ouvrait à de nouvelles perspectives, et le roman Maitre Eckhart de Jean Bédard - un professeur en travail social de l'Université de Montréal - m'exposait à la pensée de ce mystique rhénan qui chevaucha le 13e et 14e siècle. Eckhart, probablement le plus bouddhiste des mystiques chrétiens, insistait pour dire qu'il y a dans ce qui nous constitue une part d'incréé, et que cette part - ce rien comme il l'appelait - peut se révéler à nous pour autant qu'on sache se retirer afin de lui laisser la place. Les mystiques de toutes les époques et de toutes les confessions font souvent référence à ce concept - central dans le bouddhisme, mais aussi présent dans l'Islam à travers le soufisme ( el fana ) - le concept de l'anéantissement du soi, anéantissement dont l'aboutissement résulte en une conscience divinisée, ou éveillée si on se réfère aux traditions orientales. C'est pourquoi on dit d'un être éveillé qu'il n'a plus d'égo, ou du moins, qu'il n'y est plus attaché et que celui-ci ne le conditionne plus. 

Chogyam Trungpa expliquant les pièges du matérialisme spirituel

 

Oui, les lecture avides que je faisais sur le sujet m'aidaient à comprendre des trucs auxquels je n'avais jamais réfléchis auparavant, mais les cours de marketing que j'avais commencés à suivre depuis quelques semaines contribuaient aussi sérieusement à élargir - pour ne pas dire ébranler - la vision que j'avais de moi-même. En partant, pour l'individu que j'étais à l'époque - c'est-à-dire un musicien pour qui le concept de vendre et/ou de se vendre était intrinsèquement nauséabond - décider de suivre un cours sur le commerce me sortait big time de ma zone de confort. Et ça avait plutôt mal commencé. À ce qu'il paraissait, j'avais un problème majeur dont j'ignorais totalement l'existence, à savoir la relation que j'entretenais avec l'argent. Et pourtant, dans mon esprit d'alors, je n'entretenais pas de relation particulière avec l'argent ; les choses étaient comme elles étaient et je voyais difficilement comment il aurait pu en être autrement. Mais on me fit comprendre assez rapidement qu'elles pouvaient effectivement en être autrement, comme en témoignaient le parcours - et le compte en banque - de tous ceux qui m'avaient donner envie de faire ce métier... Pour une raison x, générer de l'argent ne cadrait pas avec la vision que j'avais du métier de musicien. Dans cette vision - inavouée mais bien présente - l'artiste, guidé par la Mystérieuse Inspiration, créait la musique et l'enregistrait. Là s'arrêtait son rôle afin de préserver la pureté de son travail et éviter qu'il entre en contact avec le côté sombre de ce qu'impliquait la suite pourtant logique de son métier : le commerce de sa création. C'est pourquoi pour que cela se puisse, il fallait convaincre des gens de se salir à notre place. Heureusement qu'il y avait les subventions – de l'argent magique qui ne salissait pas ! - pour nous aider à tenir le coup si l'on avait de la difficulté à intéresser des gens, c'est-à-dire une étiquette de disque, à faire la sale besogne... Je caricature mais à peine.  

Encore plus que le dualisme, le concept de non-attachement se retrouve dans tous les stades de l'enseignement bouddhiste. C'est un des moyens que l'on emploie pour diluer graduellement l'égo et ainsi atteindre l'éveil. Mais comme l'égo n'est pas particulièrement enthousiasmé par l'idée de disparaître, vous pouvez être certain qu'il tentera de détourner la pratique spirituelle pour son propre profit. Il faut donc rester constamment vigilant, en prenant soin de pas s'attacher au non-attachement lui-même et développer sans s'en rendre compte ce que de nombreux instructeurs appellent le matérialisme spirituel ( voir le vidéo ci-haut ). Mais comme mon professeur de marketing allait me le faire réaliser, il n'était pas nécessaire de s'engager dans une pratique spirituelle pour tomber dans ce piège. Bien que j'étais habitué de vivre avec le minimum - et sans en faire nécessairement une question de principe - je n'avais pas réalisé que je cultivais une forme d'attachement dans le fait de ne pas désirer faire de l'argent..! Bien au fait des processus dualistiques qui régissent notre psyché en général - et celle des artistes en particulier - mon professeur m'inculquait des principes spirituels dont la nature concrète - selon ma conception très dualiste de la chose ( ô l'ironie ! ) - n'était pas censé trouvé leur expression dans un cours sur l'entreprenariat. Non seulement il m'avait fait comprendre que l'attachement pouvait se manifester même dans la vertu, il m'avait également fait voir que le caractère négatif que j'attribuais inconsciemment à l'argent et au commerce de ma musique était purement arbitraire et subjectif. Et ce fut une véritable révélation tant j'étais convaincu que ces assertions étaient aussi vraies que le ciel est bleu. Autant consterné qu'amusé, je constatais avec étonnement qu'un pan de ma personnalité se fissurait devant mes yeux. Mon rapport à l'argent, un trait qui me définissait beaucoup plus que je l'imaginais, ce trait s'effaçait en même temps qu'il se redessinait, entrainant par le fait même la modification soudaine de la personne que j'étais. C'était très étrange. Il ne s'agissait pas seulement de changer d'avis à propos d'un sujet, c'était beaucoup plus profond que cela. Le fait de de ne plus considérer l'argent comme un mal nécessaire - en même que de prendre conscience que cette conception avait façonné de manière importante ma personnalité pour une grande partie de ma vie adulte - cela mettait pleinement la lumière sur le processus égotique à propos duquel mes lectures tentaient tant bien que mal de m'éduquer. 

Il y a une différence entre appréhender un concept avec la tête et le vivre, le ressentir. Ce ne sont pas tous les concepts qui ont la possibilité d'être incarnés mais en ce qui concerne l'égo, le dualisme et le non-attachement, bien que lire à ce sujet soit un bon départ, cela ne suffira pas si on veut les comprendre entièrement étant donné que les concepts en question concernent la nature même notre être. D'où la difficulté, on manque de distance, ce qui est plutôt normal étant donné qu'il s'agit de soi... Comment faire alors pour se voir autrement ? adopter une perspective différente que celle que l'on a depuis toujours sur soi ? Cela est très difficile. Il faut arriver à se déjouer, à se perdre de vue, mais de manière sincère, tout en lâchant prise et accepter de ne pas savoir d'avance où cela mènera... C'est ce qui m'est arrivé je crois lorsque j'ai pris la décision d'aller contre ma nature et de prendre un cours d'artiste/entrepreneur. Aussi, mes lectures du moment et la quête avide de sens qui m'habitait m'ont paradoxalement permis de me désorienter, de m'éloigner de mes repères habituels, comme si je manipulais une boussole dont je comprenais mal le fonctionnement. Et le visionnement de Big Fish - un genre de conte initiatique - a provoqué la petite étincelle qu'il a fallu pour que le bûcher mis en place par mes lectures et le curieux cours que je prenais sur le commerce de ma musique s'embrase, jetant ainsi une lumière qui me permettrait de devenir le spectateur de mon propre égo ! Ce qui ne serait rien comparé à la gigantesque explosion qui retentirait quelques jours plus tard, on y reviendra...


 

Quant à « Pis moé j'm'en crisse, fume ou fume pas, c'est l'même problème, moé j'en ai pas, comprends-tu ça, comprends-tu ça ? » , ça a pris du temps, mais oui, j'ai fini par comprendre ; comme avec l'argent, faut juste pas s'attacher, d'un bord comme de l'autre..!

 

* Un koan est une brève anecdote ou un court échange entre un maître et son disciple, absurde, énigmatique ou paradoxal, ne sollicitant pas la logique ordinaire.

#14 Nécessaires contradictions : Stéphane Lupasco et la logique de l'énergie 

 

Pas évident d'afficher de la sympathie pour la communauté hassidique. Faites le test pour voir. On devrait vous répondre assez vite qu'ils ont beau vivre chez « nous », ça ne les empêche pas de se sentir au dessus des lois et de nous mépriser ouvertement. Ou encore qu'il est épouvantable qu'au 21e siècle, il soit possible d'endoctriner des enfants avec des idées et des coutumes aussi rétrogrades, que cette secte est à l'origine de bien des drames qui auraient pu être évités n'eut été la complaisance des autorités à leur égard, et ainsi de suite... Je ne dis pas qu'ils auraient nécessairement tort de le penser mais pour ma part, j'aime l'idée qu'une communauté organise son existence autour du sens même de l'existence. Car c'est fondamentalement de cela qu'il s'agit. Bien sûr, étant un mystique du dimanche qui habite Rosemont, il est facile pour moi d'affirmer cela. On s'entend, comme n'importe quelle entreprise humaine, cette entreprise - dont les origines remontent au 18e siècle - est forcément imparfaite même si son but, je trouve, reste noble. Et c'est pourquoi je ne me formalise pas de leur indifférence à notre égard. Le sens de la vie est une quête plutôt prenante quand on s'y attaque avec toute l'intensité et le sérieux que le font les Hassidiques. Faut dire aussi que d'avoir lu sur l'histoire de ce mouvement - assez récent du judaïsme - m'a rendu encore plus sympathique à leur cause.

Pour quiconque s'intéresse aux différents concepts métaphysiques qui tentent de donner une signification à l'aventure humaine, j'ai trouvé très convaincante la façon dont le hassidisme justifie l'existence de Dieu, existence dont la potentialité ne peut être pleinement réalisée qu'à travers l'humanité, Dieu étant, toujours selon le hassidisme, autant créé par l'homme que l'homme par Dieu ( if my memory serves me well... ). En d'autres mots, les archétypes moraux présents en Dieu demeurent latents, inactifs, aussi longtemps qu'ils ne seront pas incarnés par l'action vertueuse des hommes et des femmes. D'où la grande piété des Hassidiques et leurs nombreux rituels qui visent à maximiser la présence du divin sur la Terre. C'est donc un win-win, car si Dieu dépend de l'humanité pour totalement s'actualiser, il la divinise en retour lorsque celle-ci agit en accord avec sa loi. Notez que malgré l'aspect rigide de ce mode de vie, aucune ascèse n'est nécessaire, au contraire. La joie, la danse et la jouissance des sens y sont encouragées afin de vivifier l'esprit et mieux servir Dieu. Bref, on est en présence, qu'on soit d'accord ou non avec son postulat, d'une mystique somme toute rationnelle. Mais ma plus grande surprise allait surgir lorsque j'ai constaté que la non-dualité, et ce que certains philosophes et mystiques appellent la coïncidence des opposés, se trouvaient également au cœur de la pensée hassidique...  

 

Dans son ouvrage intitulé Qu'est-ce que la réalité? Réflexions autour de l'oeuvre de Stéphane Lupasco, Barasab Nicolescu    - ancien chercheur au Centre National de la Recherche Scientifique de Paris, spécialisé en physique quantique - affirme qu'il existe plusieurs niveaux de réalité. Rien pour appeler sa mère me direz-vous. Mais d'en prendre conscience permettrait de résoudre bien des problèmes - notamment grâce à la transdisciplinarité - et de comprendre en quoi la coïncidence des opposés - un concept présent dans toutes les traditions mystiques - réside au cœur de notre, ou plutôt de nos réalités; qu'elle soit physique, biologique, psychologique, artistique, religieuse, politique ou sociologique, name it... Mais qu'entend-on exactement par la coïncidence des opposés?

Oubliez le sens premier du mot coïncidence – qui réfère au hasard - et pensez plutôt à un point où une apparente contradiction s'en retrouverait résolue, unifiée. Selon la logique dite classique, A ne peut être simultanément A et non-A; en d'autres mots, une chose ET son contraire. Le bas ne saurait être à la fois le bas et le haut, pas plus que le jour, simultanément le jour et la nuit. On appelle ce principe, principe d'identité. Sa première formulation fut énoncée par les Grecs de l'Antiquité. Mais un Roumain - Stéphane Lupasco, débarqué à Paris au début du 20e siècle - a commencé à questionner l'absoluité de cet axiome à la lueur des résultats déroutants que les pionniers de la physique quantique - physique qui étudie le monde de l'infiniment petit - obtenaient. On ne savait pas pourquoi cela se produisait mais on était témoin de phénomènes bizarres qui défiaient clairement le principe d'identité émis par Aristote. Dans l'infiniment petit, A peut être A et non-A à la fois. Certains affirment que la la contradiction n'est qu'apparente et que dans les faits, le principe d'identité reste inviolé; ce à quoi Barasab Nicolescu et bien d'autres qui furent aux premières loges de ces découvertes rétorquent que devant le scandale causé par un tel spectacle, on préfère recourir à des contorsions linguistiques plutôt que d'accepter que les choses ne se passent pas comme elles le devraient... Bref, cela ne se fit pas en un seul livre et prit plusieurs décennies, mais Lupasco tenta d'apporter une explication à ces phénomènes étranges, explications dont les implications déborderont largement le domaine de la physique quantique comme nous le verrons plus bas.

Pour Lupasco, n'importe quel phénomène énergétique est par définition le résultat de forces antagonistes. Et la manière dont le phénomène se manifeste; son actualisation, est également tributaire de sa potentialisation, qui demeure, à divers degré, toujours présente dans le phénomène. Il y a donc sous-jacent à n'importe quel processus énergétique un pont entre son actualisation et sa potentialisation, ainsi qu'entre la tendance qu'aura le phénomène ( l'énergie ) à devenir homogène; comme la matière inerte - ou hétérogène; comme le vivant - ou à mi-chemin entre les deux; comme les phénomènes quantiques et psychiques qui sont de même nature lorsqu'on les regarde sous un angle purement logique! Ce pont, ou plutôt cet état - qu'il nomme T - Lupasco le décrit comme étant le tiers inclus. Tiers parce qu'il devient la passerelle par laquelle les 2 pôles contenus dans toute contradiction sont reliés. Selon Nicolescu, les implications de cette logique n'ont pas encore été bien comprises, ni mêmes reconnues*, probablement parce qu'elles bousculent trop violemment notre conception, consciente et inconsciente, de la réalité. Et puisque l'énergie, donc la matière, est une manifestation de forces contradictoires ( et pour Lupasco, la conscience est une matière psychique - soumise elle aussi aux dynamismes d'actualisation et de potentialisation - donc un phénomène énergétique comme il tend à le démontrer à travers son livre Les 3 matières, et brièvement dans cette entrevue ), on comprendra pourquoi Nicolescu déplore encore qu'à ce jour le travail de Lupasco soit à ce point ignoré. Il y aurait beaucoup plus à dire là-dessus, et je devrai moi-même lire et relire sur le sujet afin de mieux le maitriser, mais le livre de Barasab Nicolescu est justement là pour ça. Moi qui se sent vite perdu quand vient le temps d'aborder des ouvrages de philosophie et/ou de physique ( surtout quantique ), les réflexions de Nicolescu sur l'oeuvre de Lupasco sont étonnamment compréhensibles, du moins apprivoisables...  L'admiration évidente qu'il a pour son ami et compatriote d'origine roumaine - maintenant décédé - y joue sûrement pour quelque chose, tout comme la contribution que Nicolescu a lui-même apporté à la nouvelle logique de Lupasco lorsqu'il y a ajouté le principe des différents niveaux de réalité, avec la bénédiction de Lupasco lui-même. Ainsi disparaît un irritant important du système de Lupasco qui pouvait laisser penser que sa logique abolissait le principe d'identité, ce qui aurait été absurde bien entendu. Mais tout comme la Loi de la relativité d'Einstein n'invalide pas la théorie de Newton, Lupasco - avec son principe du tiers inclus – n'abolit pas non plus la logique classique pour autant. Celle-ci reste toujours aussi pertinente mais elle n'est pas pour autant absolue, comme le démontre entre autres la physique quantique. Avec l'ajout du postulat des niveaux de réalité, Nicolescu a donc raffiné la thèse de Lupasco en faisant ressortir que le tiers inclus n'est jamais manifeste dans la contradiction elle-même et ne peut pas se manifester sur le même plan de réalité que la contradiction qui le fait naître. Comme lui-même l'explique dans cet entretien :  

« Un exemple célèbre est la dualité onde-corpuscule qui est un des fondements de la physique quantique : cette dualité se vérifie au niveau quantique et pas au niveau macrophysique. »  

Et de continuer plus loin : 

« Ce que les scientifiques ont du mal à accepter, c’est le prolongement de ce constat étrange aux niveaux de la psychologie, de l’histoire, de la politique ou de la société. » 

À cet égard, l'apparition dans la sphère publique du phénomène des transgenres illustre bien ce propos. Malgré l'évidence de leurs traits et de leurs attributs masculins, il arrive que certaines personnes se sentent femme, et par conséquent, se sentent nées dans le mauvais corps. Il y a là une violation du principe d'identité qui veut que A ne peut être à la fois A et non-A. Suivant cette logique, un homme ne pourrait être à la fois homme et femme mais c'est pourtant ici bien le cas ; même si d'un point de vue strictement biologique, on ne peut le reconnaître. Le niveau psychologique, un niveau de réalité différent du biologique, nous permet de résoudre ici la contradiction et accepter que A peut quelque fois être aussi non-A, que la psyché d'une femme puisse être contenue dans un corps d'homme. Comme on peut le voir, la logique des contradictoires que Lupasco a construite et que Nicolescu a peaufinée a une portée beaucoup plus grande que la physique qui lui a servi de point de départ. Toujours selon Nicolescu : 

« Son idée centrale (celle de Lupasco) est que la contradiction est la texture de l’univers. Tout ce qui est dans le monde, et pas seulement ce qui est dans notre pensée ou nos propositions, résulte d’une tension entre des contradictoires. » 

Tout ça, comme je l'explique en entrée de jeu, à cause d'une discussion qui tournait autour de la communauté hassidique d'Outremont il y a 2 semaines... Selon Louria - un rabbin du 16e siècle dont la pensée et la renommée influença fortement la mystique juive - pour que Dieu puisse créer le monde, il fallut qu'il crée d'abord un vide, un espace où il n'était pas. On appelle tsimtsoum dans la kabbale cet acte où Dieu se retire en un seul point, créant ainsi tout autour les ténèbres et un infini dans lequel Sa lumière, et le Jugement - la raison - peut se propager, et la matière exister. Avant que la matière et le temps n'apparaissent, Dieu étant tout ce qu'il y avait, rien ne pouvait exister en dehors de lui. C'est en repensant à cette explication, ainsi qu'à la potentialisation et l'actualisation des archétypes moraux dérivant de Dieu - tel qu'évoqué en introduction - qu'un lien s'est fait dans mon esprit entre la logique de l'énergie de Lupasco et la façon dont la kabbale nous parle de l'origine du monde. Je ne sais pas si Lupasco lui-même serait d'accord mais l'exercice en aura valu la peine, ne serait-ce que pour la redécouverte du livre de Barasab Nicolescu Qu'est-ce que la réalité? Réflexion autour de l'oeuvre de Stéphane Lupasco

On entend parfois dire qu'au fond, les religions livrent toutes le même message. C'est un cliché qui, comme bien des clichés, contient sa part de fausseté... et de vérité. Mais cette part de vérité a ceci de paradoxal qu'on la trouve surtout parmi les courants mystiques, courants avec lesquels les autorités religieuses des différentes traditions entretiennent souvent une relation ambigüe, quand elle n'est pas carrément hostile.** Et que ce soit à travers le soufisme - une branche mystique de l'islam - ,  les mystiques chrétiens tels que Maitre Eckhart, Sainte Thérèse d'Avila ou Saint Jean de la Croix, Milarepa; moine bouddhiste ayant vécu au 12e siècle, sans oublier les saints de l'Inde, tous nous entretiennent sur l'illusion du dualisme qui comme un voile obscurcit notre vision du réel. Stéphane Lupasco - qui ne semble pourtant pas avoir eu de révélations mystiques - a su, avec les seuls outils de la raison et de la logique, lever ce voile pour nous aider à voir un peu plus clair sur la nature du monde qui nous entoure et sur nous-même. Je terminerai en lui laissant le dernier mot tiré d'une entrevue qu'il a donnée en 1987, peu de temps avant sa mort : 

" ... si l’on prend votre logique en compte, il faudra en déduire que les trois matières macrophysique, biologique, psychique ou microphysique, existaient de tout temps. Comment peut-on imaginer un psychisme avant l’apparition des êtres vivants? "

S. L. : " Eh bien, tout d’abord une logique est une logique. Elle se suffit à elle-même. Quand on crée une logique, elle peut être constatée après ou non, exactement comme en physique, par exemple, où des hypothèses sont émises pour être ensuite infirmées ou confirmées. Donc ma logique généralisée est une logique autosuffisante en tant que logique; par la suite, on peut vérifier si elle est valable ou non. "

 " Oui bien sûr. Mais on peut, à juste titre, poser cette question puisque votre logique postule la coexistence de ces trois matières, même avant l’apparition des êtres vivants. "

S. L. : " Oui, elle existait. Mais elle était inobservable. Les êtres vivants sont là avant ma logique que j’ai appliquée aux systèmes vivants; donc même s’il n’y avait pas d’êtres vivants, elle aurait continué à avoir une valeur en tant que logique. Donc au départ, le problème qu’il y ait des phénomènes qui viennent la justifier ou non ne se pose pas. C’est par la suite que l’on peut en faire le constat. "

" Vous différenciez donc votre logique d’un fait expérimental, et vous dites qu’une logique se suffit à elle-même si elle est cohérente, mais qu’après, elle peut être vérifiée par l’expérience ou non… "

S. L. : " Exactement. Et il se trouve qu’elle est vérifiée. Mais ma démarche n’a pas consisté à créer d’abord une logique et puis à l’appliquer aux faits. Je suis parti de l’expérience, des faits, et j’ai constaté par induction ce que j’ai décrit sur les trois matières. Mais par la suite, je peux dire que je pouvais, en effet, créer et élaborer cette logique et puis la vérifier par les faits. "

 

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Petit retour sur ce billet

De me replonger dans la lecture de l'oeuvre de Lupasco et des commentaires de Nicolescu ont fait germer des intuitions... d'ordre théologique sur lesquelles je reviendrai à travers d'autres carnets. La notion de dualisme, et par conséquent de ce qui est non-duel, s'en retrouve simplifié il me semble, ce qui aidera à mieux l'expliquer. Même chose pour la notion d'incréé qui se trouve au coeur de toutes les religions, et de toute théorie matérialiste tout compte fait..!

 

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* Sauf à l'intérieur d'un cercle restreint dont fit partie le philosophe et essayiste Marc Beigbeder (père de Frédérique Beigbeder) qui rédigea sa maitrise sur Lupasco dont le travail a d'abord été suivi avec intérêt par plusieurs artistes, dont André Breton, Eugène Ionesco et Salvador Dali.

**  Il faut toutefois différencier les religions monothéistes de celles originaires de l'Inde et des autres pays asiatiques où par définition le mysticisme, c'est-à-dire l'expérimentation directe du divin, est au cœur de la pratique spirituelle.

#11 Depuis quand le bruit des feuilles mortes dans la nuit porte-t-il à conséquence ?  

En dépit de ce qu'indiquait le thermomètre, l'air était étonnamment supportable, presque agréable, comme si l'excès de froidure avait eu pour effet de contenir le froid lui-même. Ça tombait bien car de l'air, j'en avais besoin. L'apéro avait commencé à m'affecter sournoisement et mon sang réclamait des bouffées d'oxygène que l'intérieur du petit chalet chauffé au bois n'arrivait plus à me fournir. Dehors la lune avait commencé son ascension dans le ciel dégagé et la forêt, figée par le froid sec et intense, ne laissait échapper aucun son. Il n'y avait que le craquement de mes pas qui résonnait à mesure que j'avançais sur la surface dure et enneigée de l'étroit chemin que je montais lentement. Me retournant, je m'arrêtai avant d'atteindre le sommet de la petite côte pour m'amuser un peu, en essayant de me tenir immobile sur la pointe des pieds. Le jeu consistait à trouver le point d'équilibre qui permettrait à mon corps de se maintenir sans effort à la verticale grâce à l'inclinaison de la pente. Après 2 ou 3 tentatives, je parvins à me stabiliser dans la position qui nécessitait le minimum de résistance au niveau des cuisses, des chevilles et des orteils; juste ce qu'il fallait pour me donner l'impression d'être en apesanteur. Le froid me faisait manifestement du bien, je sentais déjà se dissiper graduellement l'inconfort qui avait motivé ma petite escapade. Satisfait de constater que mes sens reprenaient le dessus, je savourais pleinement le moment lorsqu'un coup de vent se leva et attira mon attention sur les feuilles mortes d'un chêne qui n'étaient toujours pas tombées. Ce qui aurait dû rester un banal bruissement sans conséquence - depuis quand le bruit des feuilles mortes dans la nuit porte-t-il à conséquence? - marqua le début d'une étrange aventure. Alors qu'il atteignit mon oreille, le chuintement répété du feuillage fané qui s'agitait et résistait comme il le pouvait à la soudaine bourrasque brisa non seulement le silence polaire qui régnait tout autour, il démantela contre toute attente la frontière qui se dresse habituellement entre ma personne, la vôtre et le reste du monde..! Ébahi, toujours en équilibre sur le bout de mes orteils, je me laissai emporter dans la brèche qui venait de s'ouvrir quelque part entre mon être, l'espace et le temps. Bonsoir l'éternité, ça faisait un bout...     

J'avais lu déjà sur le phénomène. J'ai justement sous la main Derniers écrits au bord du vide de Daisetz Teitaro Suzuki, un maitre zen qui influença entre autres Alan Watts et à qui Kerouac a déjà demandé s'il pouvait tout abandonner pour le suivre. Il fut l'un des premiers Japonnais à venir enseigner le zen - une variation nipponne du bouddhisme - aux États-Unis. Il aborde souvent dans ce recueil ce qu'il appelle l'abolition entre le sujet et l'objet. Je le cite: 

« ...l'effort moral ne peut jamais nous faire pénétrer dans le royaume spirituel. Lorsque nous sommes sur le plan spirituel, la vie morale coule de source, mais la discipline morale et l'intellection ne vous amèneront jamais à la vie spirituelle. Il faut transcender la division sujet-objet de l'existence. » 

Bien qu'elle soit souvent mentionnée dans les ouvrages de sagesse orientale, cette expérience est universelle et plus commune qu'on pourrait le penser. Il demeure toutefois difficile d'expliquer avec des mots ce qui se passe une fois qu'est transcendée la dite division sujet-objet car il n'existe pas de point de comparaison. Un peu comme s'il fallait décrire ce qu'est la couleur orange à un aveugle de naissance; c'est embêtant car aucune analogie n'est possible. L'entendement à travers lequel s'opère la perception – extérieure comme intérieure, il n'y a plus de différence - se fait sur un mode à la fois inconnu, et paradoxalement très intime, très naturel. Comme si notre conscience ne se limitait plus à notre corps, qu'elle ne s'identifiait plus à notre seule personne, et qu'elle s'étendait et s'unissait à tout ce qui était autour, nous transformant par le fait même en un spectateur omniscient d'une pièce intemporelle dont on serait également l'acteur et le théâtre..! Je ne crois pas me tromper en disant que c'est le genre d'union que la pratique du yoga vise et encourage. Aussi ce serait - si j'ai bien compris - l'état perpétuel dans lequel un être éveillé arriverait à se maintenir. Il n'y a plus de « je » pour interpréter, imaginer, convaincre, désespérer, impressionner ou angoisser – la liste est longue – sur quoi que ce soit. Il ne reste que la perception pure et directe d'un sujet sans objet. Dit autrement, la séparation entre le soi et le reste du monde - l'une des causes, sinon LA cause du dualisme inhérent à notre condition habituelle - n'a plus cours, d'où l'impossibilité du langage à rendre compte adéquatement de l'expérience. Le haut se conçoit parce qu'il y a le bas, la gauche parce qu'il y a la droite ou le beau parce qu'il y a le laid. Essayez d'imaginer maintenant un mode autre où les contraires seraient vidés de leurs attributs parce qu'il n'y a plus de distance, plus de contraste, entre celui qui perçoit, l'acte même de percevoir et ce qui est perçu. Je sais, c'est très difficile à concevoir car notre intellect, étant lui-même en partie le fruit d'un processus linguistique - et par conséquent dualiste - n'a pas la capacité de s'en extraire et ainsi accéder à ce qui est non-duel. C'est pourquoi D.T. Suzuki insiste plus haut pour dire que l'intellection ne peut pas mener à la vie spirituelle. Le « Heureux les pauvres en esprit car le royaume des cieux est à eux » que l'on retrouve dans l'évangile doit être compris, je pense, avec le même... esprit.  

Je cite l'évangile mais si ça peut vous rassurer, je vais aussi vous citer le début de Spiritualise-toi, une chanson que j'avais écrite au début de ma vingtaine avec mon band d'alors, Les Moutons Noirs

«Depuis qu'on a crissé le p'tit Jésus à 'porte, de ton âme, de ton coeur, t'as comme un vide à l'intérieur..."

Avec l'arrogance propre au jeune adulte que j'étais, j'exprimais mon cynisme et mon désabusement sur les courants new-age et orientaux qui servaient de substitut à la religion catholique pour les faibles d'esprit qui n'arrivaient pas à se réconcilier avec l'idée de la mort, avec l'idée qu'il y ait un point final à toute l'affaire. Le cas était donc clos, nul besoin de chercher plus loin; la spiritualité, peu importe sa forme, était un reliquat archaïque que le progrès et la science finiraient par éradiquer dans un futur plus ou moins proche. Quant à la mort, il fallait bien en revenir bien un jour... Je ne me souviens plus exactement comment je suis arrivé à m'intéresser au bouddhisme mais je me rappelle d'avoir été frappé par le contraste grandissant qui ne cessait de se creuser entre l'idée que je m'étais fait de cette religion et ce que j'apprenais au fil de mes lectures. Ce que je croyais être une doctrine jovialiste s'appuyant sur la pensée positive était au contraire un enseignement rigoureux, basé sur des observations et des techniques précises à partir desquelles on devait pouvoir expérimenter soi-même les mérites et les bienfaits de notre pratique. L'athée en moi était plutôt déstabilisé. Une religion sans déité dont les préceptes devaient se vérifier empiriquement, ce n'était certainement pas ce à quoi je m'attendais..! Il y avait le concept de réincarnation qui continuait à poser problème mais celui-ci, à ma grande surprise, était le résultat d'un échec - l'incapacité à accéder au nirvana - plutôt qu'un but en soi... C'était à n'y rien comprendre. Mais au moins, la foi dont on devait faire preuve pour avancer s'ancrait dans une certaine rationalité. Le Bouddha lui-même nous demandait de ne pas prendre pour du cash ce qu'il affirmait; nous devions nous même valider par la pratique ce qu'il prodiguait. 

Même si la plupart des enseignements spirituels nous mettent en garde contre l'intellection – non pas, comme on aime à penser, pour des fins de manipulation mais bien parce que la nature même de l'intellect empêche l'accès à une vision non-duelle de la réalité – n'allez pas croire que j'ai dépassé ce stade pour autant. Malgré les expériences que j'ai eu la chance de vivre, je reste à ce jour un mystique du dimanche... Mais la tenue de ce blogue a définitivement rallumé en moi le désir de progresser sur ce plan et d'aller au-delà de la seule lecture. Aussi, l'extension momentanée du domaine de ma conscience qui s'est produit lors du dernier réveillon - le kensho (?) relaté en introduction - y a fortement contribué. Paradoxalement, cela m'a fait comprendre un peu mieux que le sujet principal de l'une de mes dernières chansons, J'abandonne, concernait justement l'abandon de ma quête spirituelle..! J'ai toujours été ambivalent face à la finale pendant laquelle un choeur insiste pour dire : « Ben non tu peux pas, ben non tu peux pas ». Je suis content de l'avoir gardé car effectivement, ça ne sera pas le cas... 

Ma blonde connait ce regard, le regard que j'ai lorsqu'il m'arrive ce genre de chose. « Tu viens de vivre un moment ? » qu'elle me demanda discrètement une fois que je revins à l'intérieur du chalet pour m'asseoir à la table avec nos hôtes. Pas que ça arrive souvent mais faut croire que ça laisse des marques. Ce que je venais de vivre n'avait toutefois rien à voir - ni en durée, ni en intensité - avec la fois où elle arriva du travail pour me trouver couché sur le lit, en pleine extase les bras en croix, pleurant comme une fontaine en raison du trop plein d'amour, de sens et de miséricorde qui m'avait englouti un certain après-midi de l'été 2004. Y'a des jours vraiment pas comme les autres... J'ajouterai en terminant cet onzième carnet que le tableau concernant ma dernière expérience ne serait pas complet si je continuais de taire un détail qui ne cadre généralement pas avec les récits de ce genre. L'absence de séparation entre ma personne et le reste du monde me rendit certes béat, joyeux et léger, mais l'unicité perçue et ressentie qui avait relégué je ne sais où ma conscience ordinaire était en même temps une expérience très terrestre, très groundée; j'avais une de ces érections...

 

#3 Le rêve de l'île 

Il est rare que ça m'arrive mais je souffre d'insomnie depuis quelques jours. Ça a eu pour conséquence de m'aider à résoudre un problème qui me taraudait depuis un bout, en rapport d'ailleurs avec le dualisme dont il est question dans les 2 premiers carnets. Et je me suis mis à me souvenir de mes rêves, surtout celui qui survient lorsque je réussis à m'endormir vers les 6h30 pour me réveiller environ une heure et demie plus tard. La plupart du temps, ce sont des histoires bric-à-brac, sans queue ni tête, qui sur le coup  semblent être portées par une logique interne, une espèce de quête, mais dont le récit devient vite confus et inintéressant, du moins pour l'interlocuteur qui a la patience ou la malchance de m'écouter... Cette dernière année, il m'arrive souvent de rêver que j'habite avec ma famille dans une énorme maison, jamais la même, dont je finis par découvrir de nouvelles pièces, avec des inconnus qui y vivent et des murs manquants, qui donnent sur l'extérieur, sur un parc ou une forêt... Un de mes rêves préférés fut celui que j'ai fait il y'a 3 ou 4 ans durant lequel Paul McCartney m'a donné une chanson! Je marchais avec ma blonde des les rues de Liverpool lorsque quelqu'un s'est mis à jouer de la guitare sur sa véranda. Et c'était nul autre que Paul qui, lorsqu'on s'est arrêté devant lui, s'est mis à chanter les mots suivants: "I never had the chance to play on that piano, I never had the chance to play on that piano but..." I don't remember le reste. Mais à mon réveil, je me suis empressé de la repiquer. C'est une progression d'accords somme toute assez standard mais dont la mélodie est plutôt catchy. On s'en étonnera pas étant donné le compositeur... Je travaille d'ailleurs dessus en ce moment avec mon oncle Pierre, je vous en donnerai des nouvelles. Je sais pas si je devrai la déclarer Fortier/McCartney à la Socan!? Je serais pas contre remarquez, je lui en dois quand même beaucoup... Un type de rêve que je ne fais plus et dont je ne me plains pas est celui où je n'arrive pas à bouger, ni émettre un son alors que je sens autour de moi la présence d'esprits malveillants. Très jeune, il m'arrivait de rêver que j'étais dans le sous-sol ou la cave, pendant que j'entendais ma mère discuter avec une amie au salon et que j'étais incapable d'aller la rejoindre ni de l'appeler. J'ouvrais la bouche, j'essayais de crier mais aucun son ne sortait. Je tentais alors de ramper, pouvant à peine avancer ma main de quelques centimètres pour essayer de me hisser en haut des marches afin d'échapper aux esprits maléfiques qui me terrorisaient et faisaient virevolter autour de moi toutes sortes d'objets. J'en ai refait un du genre il y a quelques années et j'ai revécu le même effroi que lorsque j'étais petit. Un vrai cauchemar. Mais il y a un songe extraordinaire que j'ai fait alors que je devais avoir 5 ou 6 ans et dont le souvenir et le sens continuent de me poursuivre à ce jour.

Je suis sur un lac au milieu d'une chaloupe. Je rame et les rames sont lourdes et grosses mais je me débrouille quand même bien malgré le vent constant qui peut parfois davantage s'emporter. Je suis à la recherche d'un ruisseau qui tire sa source de la petite baie située au fond du lac. Je m'approche tranquillement de ma destination en longeant la berge, ce qui m'amène en ligne droite dans la baie qui me protège enfin du vent. L'eau devient de moins en moins profonde et je dois manoeuvrer pour que la cale évite les troncs d'arbre qui dorment depuis longtemps à l'orée du ruisseau. Je continue d'avancer, debout dans la barque, en poussant à 2 mains sur une des rames, profondément dans la vase, jusqu'à ce que les souches et les branches des arbres morts et noyés cessent de me ralentir. Le baie est maintenant derrière moi et l'eau, qui commence à être plus profonde, devient aussi de plus en plus vive. Au point où le ruisseau s'élargit assez pour qu'on puisse parler maintenant d'une petite rivière. Cela me surprend car si dans mon rêve je savais qu'il y avait là un ruisseau, j'ignorais l'existence de la rivière.                                                                                                                                 

Il faut savoir que le lac en question est bien réel, j'y ai vécu de grands bonheurs rustiques. J'ai toujours aimé être dans la nature. Seul, avec mes amis ou avec ma famille. J'aimais beaucoup marcher dans la campagne et dans les bois avec Anna, ma grand-mère paternelle, qui aimait particulièrement aller prendre l'air à la tombée du jour, à l'heure où s'éveillent en grand nombre les habitants de la forêt. Nous finissions souvent par revenir à la pleine noirceur, ce qui, il me semble, inquiétait ma mère... Faudra un jour que je vous raconte l'accueil que cette même forêt a réservé à ma blonde, une Forest !, la première fois où nous y sommes allés ensemble. Ça foisonnait de partout. J'avais même pu lui faire le coup du bolet bleuissant. Ce type de champignon dévoile une chaire très blanche qui, lorsqu'on fait craquer son chapeau, ne reste pas blanche longtemps. En quelques secondes, le contact avec l'oxygène fait virer sa chaire en un bleu-pourpre éclatant. Je m'entends encore rire fièrement pendant que ma blonde s'exclame d'un wow bien senti à la vue de ce spectacle surprenant. Faudrait que je relise le carnet où elle avait consigné tous les animaux qui étaient venus nous saluer pendant notre séjour. Une bonne douzaine il me semble.  Je me souviens entre autres d'un amusant numéro de loutres, d'une rencontre avec un orignal, d'un concert de loups et d'une étoile filante géante qui avait tourné sur elle-même comme dans un dessin animé avant de disparaitre dans l'horizon. Il y avait aussi eu un étonnant nuage en forme de coeur qui, on le verra plus tard, a un lien avec le rêve que je vous décrivais et auquel je vais maintenant retourner.

 

... donc, une fois franchis les encombrements qui séparent la baie du ruisseau, je constate avec étonnement que le débit de l'eau se met à augmenter rapidement, tellement qu'il ne me sert plus à rien de ramer. Le ruisseau devenu rivière est maintenant bordé des deux côtés par des parois lisses, rondes et rocheuses sur lesquelles ont poussé de grands conifères qui défilent devant mes yeux de plus en plus rapidement. Je reste calme malgré le courant qui s'emporte, le torrent assourdissant, et ma barque qui ne cesse de prendre de la vitesse. Je ne sais pas pourquoi mais je me sens entre bonnes mains, c'en est même devenu amusant, on dirait un manège. Puis je commence à voir que la voute que forment les arbres au-dessus du cours d'eau s'éclaircit et laisse passer de + en + la lumière du jour, jusqu'à ce que l'ombre de la forêt disparaisse complètement, m'expulsant doucement dans un un grand lac digne et scintillant avec en son milieu une île, une île-falaise qui laisse pendre à son sommet un gras toupet d'herbes vertes et folles que le vent caresse violemment. Le ciel est radieux, le décor majestueux et le moment est à la fois solennel et joyeux. 

Je me remets alors à ramer avec en tête de me rendre sur la cime de l'ile. Une fois arrivé à ses abords, je réalise à quel point ses côtes sont hautes et escarpées et qu'il sera impossible de les escalader. Mais peu importe, par je ne sais trop quel tour de passe-passe, je me retrouve soudainement propulsé sur le sommet. Puis je m'allonge dans l'épaisse crinière gazonnée et laisse le soleil me baigner doucement la tête, comme sait le faire la lumière de septembre, en même temps qu'émerge le sentiment d'être en totale sécurité, que tout est parfait et qu'il n'y a pas lieu de craindre quoi que ce soit. Jamais. Le bleu du ciel, souverain et apaisant, m'invite dans une extase tandis que le vent et les rayons du jour m'entretiennent sur la félicité et la joie. Intense bonheur dont les mots n'arriveront jamais à décrire la totalité de l'expérience. Vous comprendrez pourquoi encore à ce jour ce rêve continue de m'impressionner. 

Il existe une presqu'île sur le premier lac, bel et bien réelle, dont il est question au début du rêve. Un shack y a été bâti par des déserteurs lors de la 1ère guerre mondiale. Mon grand-père en a fait l'acquisition après que le club de chasse et pêche dont il faisait partie, le Club des 12, ait été démantelé. On y a ajouté par après une rallonge mais il n'y a toujours pas l'électricité ni l'eau courante. Pour la petite histoire, sachez que Maurice Richard en personne y est allé pour pêcher avec mon grand-père..! Il va s'en dire que je n'ai jamais retrouvé le ruisseau ni le grand lac scintillant. Et ce n'est pas faute de ne pas les avoir cherché. L'empreinte que ce rêve a laissé sur moi a été si vive que l'enfant que j'étais était convaincu qu'ils existaient pour de vrai. C'est pourquoi il y a de cela une quinzaine d'année, je n'ai pu m'empêcher de sourire lorsque j'ai aperçu dans la dense couche de ouate qui couvrait tout l'horizon, un étrange nuage en forme de coeur, découpé par les seuls traits de bleu du ciel visibles de ma chaloupe ce matin-là. Il se juchait exactement au-dessus de là où le grand lac scintillant et son île escarpée auraient dû se trouver...

 

 

*J'ai comme un flash. J'ai l'impression qu'on voit ce genre de falaise dans l'introduction du dessin animé Vicky qui jouait sur l'heure du dîner quand je revenais de l'école et que ma mère nous préparait un bon Kraft Dinner..!