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#22 Une nouvelle sorte de musique  

Ça a peut-être à voir avec le fait que je n’ai pas de cell mais j’ai très mal négocié le virage numérique. Et ce n’est pas le musicien qui parle ici mais le fan de musique. Quand on a quitté notre appartement dans Villeray pour acheter un condo dans Rosemont il y a 7 ans de cela, je me suis départi de tous mes cds. Pour gagner de l’espace, j’avais décidé de les transférer dans mon Mac croyant que cela ne ferait aucun différence. Mais ça en fit toute une : j’ai pratiquement arrêter d’écouter de la musique. Et Dieu qu’elle m’a manqué. J’ai consigné quelque part la suite d’événements heureux et improbables que le début de l’année m’a réservée - 2019 a vraiment commencé en lion ! - mais je réalise que j’avais oublié dans ma liste le retour de la musique. Je me suis mis tout simplement à racheter des cds. Au diable la dépense - au moins ils ne sont plus rendus chers - le retour sur l’investissement en vaut largement la chandelle, ne serait-ce que pour la joie qu’elle procure, l’envie qu’elle me donne de danser et de chanter..! Mais c’est aussi d’en faire, en jouant « live » avec un groupe - un gros groupe, une chorale de 60 personnes - qui m’a pour ainsi dire reconnecté avec son étonnant pouvoir. 

J’ai exploré dans ce carnet quelques-unes des raisons qui expliqueraient le pouvoir de la musique, pouvoir qui je crois repose en grande partie sur le fait que la musique sait susciter non seulement de l’émotion mais aussi, ou plutôt surtout, du sens … et cela sans qu’aucun mot n’ait besoin d’être prononcé il va sans dire. La musique est un étrange carrefour dans lequel vibrent d’apaisantes et réjouissantes harmonies, comme si le divin - appelons ici divin la "chose"  immanente, transcendantale et incréée qui fait qu’il y a bel et bien quelque chose au lieu de rien, et qu'on puisse en plus le constater, et en parler. On s'est habitué mais c'est pas banal pour autant... - donc comme si le divin arrivait à se manifester malgré notre entendement limité et notre incapacité à comprendre pleinement d’où nous venons vraiment. La musique agirait ainsi comme un phare, un signal qui émanerait à partir de simples vibrations, organisées selon des principes mathématiques simples - rythmiques et harmoniques - et qui nous transmettraient quelque chose d’intelligible, d’esthétique et de bel et bien réel malgré son caractère évanescent, tel un récit duquel on ne saurait dire exactement ce qui a été exprimé mais dont on ne pourrait nier le déroulement et l’émotion qu’il suscite.

Avec plus d'envergure, on peut entendre dans le vidéo ci-dessus Peterson résumer parfaitement l’essence de ce que j’essaye d'exprimer. Et s’il est aujourd’hui connu pour d’autres raisons, c’est bien parce que je cherchais à entendre ce que d’autres personnes avaient à dire sur cette hypothèse - si je me souviens bien, j'avais tapé les mots "meaning of music" pour lancer ma recherche - que je suis tombé pour la première fois sur lui. Je prends le temps de le mentionner car on aime beaucoup caricaturer sa pensée et on aurait tort de penser que par conséquent il ne dit rien de censé... La démonstration qu'il fait du caractère transcendantal de la musique - transcendantal  en ce sens que le langage n'est pas capable de rendre réellement compte de la manière dont nous ressentons l'expérience musicale - sa démonstration est très éloquente je trouve. Mais bon, ce n’est pas tant de cela que j’aimerais causer que des transformations qu’a subies la façon dont nous produisons, écoutons et consommons la musique, et du possible lien qu’il y a à faire avec ce que j’ai énoncé en introduction.

On le répète beaucoup, l'industrie musicale est en crise. Et cela fait plusieurs années que cette idée me taraude : et si c’était la musique elle-même qui en avait marre du star-system, de sa confiscation par l’industrie et qui aspirerait à revenir à quelque chose de plus global, intégral, inclusif, de plus direct..? Rassurez-vous, je ne dis pas que la musique ait conscience de quoi que ce soit mais comme n'importe quel système qui se constitue, se constitue automatiquement le potentiel d'un système contraire. Lorsqu’on demeure strictement spectateur ou auditeur, aussi plaisante soit-elle, cette expérience n’atteint pas le potentiel optimal qui pourrait advenir si celui qui écoute devenait également un performer, prenait part au spectacle et devenait pourquoi pas co-créateur d’une oeuvre en devenir ? En d’autres mots, pourquoi ne pas abolir la frontière entre la scène et le spectateur, pourquoi ne pas transformer l’auditoire et les musiciens en un seul et même band ? J'adore travailler avec mon ordi et en studio, jouer de la guitare, de la basse, du clavier, chanter, trouver des arrangements ; bref tout le processus et la collaboration qui vient avec. Mais cette façon de travailler la musique est pour moi d'une nature très différente que ce que je propose ici. Cela fait maintenant plusieurs années que je jam avec des amis, et cette idée est d'abord née du plaisir d'être connecter plus directement à la musique, d'une manière plus spontanée, dans une posture un peu plus groovy et moins mélancolique que mes propositions précédentes.

À la manière d’un processus évolutif, je suis convaincu que depuis les années 1950, l’engouement, pour ne pas dire l’ensorcellement, provoqué par la musique chez la jeunesse et la population en général a eu pour effet de développer et améliorer l’oreille d’un nombre significatif d’individus qui, à force d’écouter et de chanter les chansons préférées des artistes qu’ils aiment, ont fini par atteindre un standard fort respectable. J’en ai pour preuve la chorale que j’accompagne à chaque semaine et qui réussit à la fin de chaque soirée à monter un arrangement vocal à 3 voix ( 3 harmonies différentes ; basse, alto et soprano ) avec une qualité impressionnante et ce, même si la majorité chantait en groupe pour la première fois de leur vie. Et tous sont unanimes, le plaisir ressenti, le bien-être qui en découle est immensément bénéfique. Normal, nous vibrons littéralement tous en harmonie. C’est là un des grands pouvoirs de la musique qui, lorsqu’expérimenté simultanément en grand nombre, amène une joie réelle et palpable, qui unifie et laisse derrière tous ce qui pourrait nous diviser. Il y a là je crois un véritable potentiel thérapeutique, libérateur qui reste à exploiter et explorer et dont la nécessité est plus que jamais pertinente étant donné la drôle d’époque qui s’est amorcée avec la révolution numérique et ses réseaux sociaux et les effets divisifs que cela entraine. Et je ne parle pas ici de reprendre en choeur des vieux succès - ce que j'adore faire avec Choeur de Loups - mais plutôt d’improviser, sous la direction d’un chef de choeur, des motifs mélodiques et de les superposer sur des riffs que joueront des musiciens. Ces derniers auront des blocs musicaux déterminés mais dont la durée et l’intensité varieront et sur lesquels divers improvisateurs - cuivres, guitares, claviers, accordéons, name it… - pourront avec le choeur y aller d’une envolée et se joindre aux voix qui se mêleront.

Bien sûr, cela ressemble aux cercles de chant ( circle songs ) qu’anime Bobby McFerrin, à la différence qu’ici, tout le monde est convié, pas besoin de préalablement faire partie d’une chorale ou de prétendre savoir chanter. Aussi, il n'y aurait pour ainsi dire aucun spectateur, tous seraient invités à participer.  L’accompagnement par une section rythmique et harmonique viendrait aussi varier, épicer un peu plus la formule de McFerrin qui, à ce que j’en sache, reste essentiellement vocale. 

Se sortir de la société du spectacle, s’affranchir de la relation auditeur/performer, jouer différemment avec la musique, essayer d'y insuffler un nouveau sens, voilà quelques-uns des impacts que cette façon de jouer ensemble pourrait amener, en plus d’abolir - le temps d’une, 5 ou 12 « chansons » - nos différences, et ce faisant, se sortir du virtuel, communier dans le réel.

#21 On s'habitue 

 

 

Premier extrait d’un E.P. qui sortira à l’automne, On s’habitue est une vieille chanson, composée probablement en 2004 alors que l’enregistrement et le mix de mon album Variations sur le Vide était pour ainsi dire terminé. Je me souviens qu’elle m’était venue plutôt facilement, suite à une dispute que j’avais eu avec ma blonde qu’on entend d’ailleurs chanter avec moi sur la chanson. Ce n’est plus le cas aujourd’hui mais à l’époque Marie-Josée pouvait piquer des crises de jalousie qui ne rendaient pas toujours facile notre cohabitation. De là avait surgi le « on s’habitue » - ça n’était sa première crise - et le « mais jamais tout à fait à nous » du refrain qui faisait référence au fait que malgré que cet élan de jalousie soit irraisonné, il était plus fort qu’elle, elle n’arrivait pas à le retenir…

  Je l’ai refaite en 2011 - avec un nouveau bridge et une fin différente - mais la direction générale qu’avait suggéré mon réalisateur à l’époque l’avait dénaturé. Faut dire aussi que tout l’album s’était fait dans un contexte de plus en plus tendu, j’avais fini par rapatrié les pistes sur mon ordi et décidé de terminé seul le projet avec le logiciel Garage Band que je ne maitrisais pas très bien. L’aventure m’avait lentement mais sûrement dissuadé de continuer à faire de la musique, jusqu’à ce que mon ancien coloc, le batteur Marc Chartrain, me sorte de ma tanière et m’invite au studio B-12 pour enregistrer J’abandonne et 2 autres chansons par la suite qui aboutiront sur un E.P. sorti en 2018 sur le label L-A Be. À moins d’être un abonné de Sirius ou un auditeur des émissions musicales de Radio-Canada, vous n’aurez pas entendu grand-chose de ce E.P. J’ignorais moi-même qu’elles avaient tourné à ce point sur ces chaines et de l’apprendre a encouragé mon ami et partenaire Jean-Sébastien Brault-Labbé à me prêter main forte et m’épauler dans l’enregistrement d’un 2e E.P. prévu pour cet automne. Sur Le bleu du feu, notre propre label à part de ça ; )

Certains se rappelleront peut-être que j'avais dit que je tirais la plogue sur la chanson. C'est plus tout à fait le cas comme on peut le voir mais j'ai d'autres projets en gestation, dont celui de transformer l'audience et les musiciens en un seul gros band où tout le monde participerait. La mise sur pied de la chorale Choeur de Loups que ma blonde dirige depuis l'automne 2018 et que j'accompagne à la guitare - une chorale sans partition où tout l'monde est bienvenu - me confirme que mon projet n'est pas si fou que cela même s'il implique une grande part d'improvisation. On s'en reparle..! Bonne écoute d'ici-là!

#12 L'affaire avec la musique (et l'infâme Jordan Peterson)  

J'avoue éprouver une certaine nostalgie lorsque je me rappelle l'heure du souper alors que j'étais encore un enfant, ou plus précisément un pré-adolescent. Je ne sais pas si ma mémoire enjolive mes souvenirs mais j'ai l'impression que c'était un moment où l'on prenait vraiment le temps d'échanger en famille. Nous étions loin d'être bourgeois - mes parents tenaient un dépanneur - mais selon les standards de la rue où j'habitais, nous mangions tard, à 18h, en même temps que commençait le téléjournal de Radio-Canada que nous écoutions religieusement. J'ai l'air de me contredire en disant que c'était un moment où nous échangions mais d'écouter le téléjournal en soupant nous donnait plein de sujets de conversation qui s'ajoutaient aux anecdotes qui s'étaient passées durant la journée. Souvent le repas s'étirait au-delà du téléjournal et nous prenions le dessert en buvant du thé - avec beaucoup de lait et beaucoup de sucre dans mon cas - tout en continuant de regarder l'émission qui succédait aux nouvelles. Je me souviens d'Avis de Recherche, une émission animée par le très moustachu Gaston L'Heureux pendant laquelle il présentait d'anciens camarades de classe à une vedette de l'heure qui, on l'espérait, allait se remémorer des anecdotes cocasses. Il me revient une fois en particulier où Guy Lafleur était l'invité et il ne semblait pas se rappeler de grand chose ni de grand monde. Et lorsqu'il arrivait à mettre un nom sur un visage qui lui disait vaguement quelque chose, son ton monocorde pouvait laisser penser qu'il s'en crissait un peu... La gêne probablement. Je me rappelle aussi d'une fois où l'invité de la semaine - que je ne connaissais pas à l'époque, le chanteur Sylvain Lelièvre* - avait dit quelque chose qui m'avait laissé perplexe et pantois : « La musique, c'est des mathématiques dans l'fond... ». Quoi!? C'était impossible car j'adorais la musique et détestait les mathématiques. Et pourtant...

Elle est tellement omniprésente qu'on en fait pas grand cas mais la musique est vraiment un phénomène unique quand on y pense. Et en tant qu'être humain ayant été fasciné assez tôt par la musique, j'ose affirmer que j'en connais quand même un peu sur le sujet. Il va s'en dire que son pouvoir d'attraction est immense, universel, immédiat, et que son enjouement, sa beauté et son intelligibilité - se fondant simultanément les uns dans les autres - font de la musique un des rares plaisirs qui ne s'érode pas avec l'âge. Pour toutes ces raisons, j'aime penser que la musique n'est rien de moins qu'une manifestation divine. Je ne parle évidemment pas ici d'un dieu barbu omniscient et moralisateur mais plutôt d'un principe organisateur et transcendant (ce qui donne le joli acronyme P.O.E.T. ..! ) à partir duquel la musique dériverait, émanerait comme un écho. Car au-delà de l'aspect physique, vibratoire du son lui-même, la musique produit du sens et suscite de l'émotion d'une manière qu'il est très difficile d'expliquer car cela dépasse justement le langage. Mais il n'en demeure pas moins que la musique nous parle. Et c'est pourquoi elle nous captive autant. Je suis resté quelques années au-dessus d'une petite garderie familiale et il était fascinant de voir des bambins sachant à peine marcher se tenir après la clôture et se déhancher instinctivement avec le gros sourire sur la musique que la gardienne faisait jouer quotidiennement. Depuis, j'aime dire aux élèves à qui j'enseigne la guitare et qui s'interrogent à savoir s'ils «ont» le rythme, que oui ils l'ont, mais qu'il arrive que certaines personnes le perdent, s'en déconnectent avec le temps, en quel cas il est possible de le retrouver, en autant qu'on pratique (en tapant du pied avec un métronome). Tout est rythme quand on y pense. Notre cœur qui bat, les atomes qui vibrent, la Terre qui tourne ; sur elle-même et autour du soleil, le cycle des saisons et les fêtes qui y sont associées, etc. Il y a donc là une part d'explication, je crois, au sens qui se trouve dans la musique. L'aspect rythmique de la musique nous relie à l'infini grand comme à l'infini petit, bref à tout ce qui nous entoure et que l'on contient. Aussi, à partir du moment qu'elle se fait entendre, la musique devient un marqueur du temps. Elle l'épouse, le colore, le rend «visible», ou plutôt audible, et ce faisant le suspend, comme si elle arrivait à se substituer au temps lui-même... 

Mais cela n'est pas dû seulement qu'au rythme, l'harmonie participe aussi à l'entreprise. Que des sons, des notes jouées simultanément par un ou plusieurs instruments puissent faire office d'intro, de couplet ou de refrain, puissent suggérer une sorte de récit, c'est aussi cela je crois qui ne cesse de nous étonner comme auditeur. Inutile d'entrer dans les explications théoriques qui détailleraient pourquoi une chanson qui commence sur tel ou tel accord contiendra dans une grande proportion cette suite d'accord plutôt qu'une autre. Mais que l'harmonisation des notes et des sons soient porteur d'une logique, d'un sens, d'une émotion, d'un esthétisme - tout ça à la fois - est une chose remarquable en soi. Certains s'objecteront en disant qu'il s'agit simplement de conditionnement culturel mais je ne vois pas en quoi cela réfute quoi que ce soit. Toute entreprise humaine est par définition culturelle, surtout lorsqu'il s'agit de disciplines artistiques. Que des patterns finissent par émerger et se répéter n'a rien de surprenant. Et qu'ils diffèrent et ne pointent pas pas tous dans la même direction selon la partie du globe où ils émergent n'a pas de quoi nous étonner non plus. Le phénomène reste le même; la musique transmet un sens qui, s'il peut varier selon les individus et les régions d'où elle provient, n'en est pas moins réel pour autant dans l'instant où elle se déploie. Et à ceux qui répondraient qu'on ne peut se fier sur une expérience subjective telle l'émotion que nous ressentons à l'écoute d'une pièce musicale pour évoquer le réel, qu'il faudrait s'en tenir à des critères uniquement objectif pour ce faire, je répondrais qu'il ne saurait y avoir d'objectif sans subjectif...  

Il s'avère qu'autant pour ce que je viens d'évoquer à l'instant, que pour l'aspect transcendant de la musique, je trouve un allié en la personne du controversé professeur de psychologie de l'Université de Toronto, Jordan Peterson. Pour ceux qui ne le connaisse pas, Jordan Peterson est le nouveau darling de la droite nord-américaine. Il s'est fait connaître d'abord par son opposition à un projet de loi qui exposait à une amende un professeur qui refuserait d'appeler par un pronom non genré (ze au lieu de he ou she) un étudiant qui en aurait fait la demande. Sa popularité a par après bondi de façon exponentielle à la suite de la diffusion d'une émission d'affaire publique britannique, devenue virale depuis, pendant laquelle l'intervieweuse essayait de lui faire dire toutes sortes de choses à l'aide de questions tendancieuses qu'il réfutait calmement et avec éloquence. Décontenancée, elle s'avoua même vaincue après que Peterson lui ait fait valoir que la poursuite de la vérité ne pouvait se faire sans prendre le risque d'offenser son interlocuteur, chose qu'elle-même ne se gênait pas de faire depuis le début de l'entretien... Avant même de tomber sur cette entrevue, j'avais visionné par hasard un de ses vidéos où il explique rapidement ses vues sur la musique (à partir de 4:25). J'avais d'ailleurs posté un lien sur mon profil FB tellement j'étais content de trouver quelqu'un qui avait les mêmes vues que moi sur ce sujet.** Il ne se cache pas non plus d'avoir vécu des expériences mystiques. Bref, ne soyez pas surpris si j'y fais référence. Le fait qu'il soit devenu l'idole d'une certaine droite raciste, misogyne et homophobe - qui manifestement entend seulement ce qu'elle veut entendre - n'entache en rien, du moins si je me fie à ce ce que j'ai pu entendre, l'originalité de ses vues sur le concept de Dieu et les archétypes qui en découlent. Ce vidéo sur le sens de la musique est même plus éloquent que ce que j'ai pu écrire + haut. J'en conviens, c'est très ressemblant mais bon, je vous jure, je pensais pareil avant!


Ça fait longtemps que j'ai fait la paix avec ce qu'avait dit Sylvain Lelièvre. Les mathématiques, autant à travers le rythme que l'harmonie, sont effectivement au coeur de la musique. Et elles sont aussi au coeur d'un autre débat, celui-là beaucoup plus questionnant: Les mathématiques sont-elles l'invention de l'homme ou sont-elles plutôt inhérentes à la nature, au cosmos? Pas facile d'y répondre. Chacun ses préjugés... 

 

 

* À moins que ce ne soit l'émission Star d'un soir..?

** La preuve... ; )

 

#11 Depuis quand le bruit des feuilles mortes dans la nuit porte-t-il à conséquence ?  

En dépit de ce qu'indiquait le thermomètre, l'air était étonnamment supportable, presque agréable, comme si l'excès de froidure avait eu pour effet de contenir le froid lui-même. Ça tombait bien car de l'air, j'en avais besoin. L'apéro avait commencé à m'affecter sournoisement et mon sang réclamait des bouffées d'oxygène que l'intérieur du petit chalet chauffé au bois n'arrivait plus à me fournir. Dehors la lune avait commencé son ascension dans le ciel dégagé et la forêt, figée par le froid sec et intense, ne laissait échapper aucun son. Il n'y avait que le craquement de mes pas qui résonnait à mesure que j'avançais sur la surface dure et enneigée de l'étroit chemin que je montais lentement. Me retournant, je m'arrêtai avant d'atteindre le sommet de la petite côte pour m'amuser un peu, en essayant de me tenir immobile sur la pointe des pieds. Le jeu consistait à trouver le point d'équilibre qui permettrait à mon corps de se maintenir sans effort à la verticale grâce à l'inclinaison de la pente. Après 2 ou 3 tentatives, je parvins à me stabiliser dans la position qui nécessitait le minimum de résistance au niveau des cuisses, des chevilles et des orteils; juste ce qu'il fallait pour me donner l'impression d'être en apesanteur. Le froid me faisait manifestement du bien, je sentais déjà se dissiper graduellement l'inconfort qui avait motivé ma petite escapade. Satisfait de constater que mes sens reprenaient le dessus, je savourais pleinement le moment lorsqu'un coup de vent se leva et attira mon attention sur les feuilles mortes d'un chêne qui n'étaient toujours pas tombées. Ce qui aurait dû rester un banal bruissement sans conséquence - depuis quand le bruit des feuilles mortes dans la nuit porte-t-il à conséquence? - marqua le début d'une étrange aventure. Alors qu'il atteignit mon oreille, le chuintement répété du feuillage fané qui s'agitait et résistait comme il le pouvait à la soudaine bourrasque brisa non seulement le silence polaire qui régnait tout autour, il démantela contre toute attente la frontière qui se dresse habituellement entre ma personne, la vôtre et le reste du monde..! Ébahi, toujours en équilibre sur le bout de mes orteils, je me laissai emporter dans la brèche qui venait de s'ouvrir quelque part entre mon être, l'espace et le temps. Bonsoir l'éternité, ça faisait un bout...     

J'avais lu déjà sur le phénomène. J'ai justement sous la main Derniers écrits au bord du vide de Daisetz Teitaro Suzuki, un maitre zen qui influença entre autres Alan Watts et à qui Kerouac a déjà demandé s'il pouvait tout abandonner pour le suivre. Il fut l'un des premiers Japonnais à venir enseigner le zen - une variation nipponne du bouddhisme - aux États-Unis. Il aborde souvent dans ce recueil ce qu'il appelle l'abolition entre le sujet et l'objet. Je le cite: 

« ...l'effort moral ne peut jamais nous faire pénétrer dans le royaume spirituel. Lorsque nous sommes sur le plan spirituel, la vie morale coule de source, mais la discipline morale et l'intellection ne vous amèneront jamais à la vie spirituelle. Il faut transcender la division sujet-objet de l'existence. » 

Bien qu'elle soit souvent mentionnée dans les ouvrages de sagesse orientale, cette expérience est universelle et plus commune qu'on pourrait le penser. Il demeure toutefois difficile d'expliquer avec des mots ce qui se passe une fois qu'est transcendée la dite division sujet-objet car il n'existe pas de point de comparaison. Un peu comme s'il fallait décrire ce qu'est la couleur orange à un aveugle de naissance; c'est embêtant car aucune analogie n'est possible. L'entendement à travers lequel s'opère la perception – extérieure comme intérieure, il n'y a plus de différence - se fait sur un mode à la fois inconnu, et paradoxalement très intime, très naturel. Comme si notre conscience ne se limitait plus à notre corps, qu'elle ne s'identifiait plus à notre seule personne, et qu'elle s'étendait et s'unissait à tout ce qui était autour, nous transformant par le fait même en un spectateur omniscient d'une pièce intemporelle dont on serait également l'acteur et le théâtre..! Je ne crois pas me tromper en disant que c'est le genre d'union que la pratique du yoga vise et encourage. Aussi ce serait - si j'ai bien compris - l'état perpétuel dans lequel un être éveillé arriverait à se maintenir. Il n'y a plus de « je » pour interpréter, imaginer, convaincre, désespérer, impressionner ou angoisser – la liste est longue – sur quoi que ce soit. Il ne reste que la perception pure et directe d'un sujet sans objet. Dit autrement, la séparation entre le soi et le reste du monde - l'une des causes, sinon LA cause du dualisme inhérent à notre condition habituelle - n'a plus cours, d'où l'impossibilité du langage à rendre compte adéquatement de l'expérience. Le haut se conçoit parce qu'il y a le bas, la gauche parce qu'il y a la droite ou le beau parce qu'il y a le laid. Essayez d'imaginer maintenant un mode autre où les contraires seraient vidés de leurs attributs parce qu'il n'y a plus de distance, plus de contraste, entre celui qui perçoit, l'acte même de percevoir et ce qui est perçu. Je sais, c'est très difficile à concevoir car notre intellect, étant lui-même en partie le fruit d'un processus linguistique - et par conséquent dualiste - n'a pas la capacité de s'en extraire et ainsi accéder à ce qui est non-duel. C'est pourquoi D.T. Suzuki insiste plus haut pour dire que l'intellection ne peut pas mener à la vie spirituelle. Le « Heureux les pauvres en esprit car le royaume des cieux est à eux » que l'on retrouve dans l'évangile doit être compris, je pense, avec le même... esprit.  

Je cite l'évangile mais si ça peut vous rassurer, je vais aussi vous citer le début de Spiritualise-toi, une chanson que j'avais écrite au début de ma vingtaine avec mon band d'alors, Les Moutons Noirs

«Depuis qu'on a crissé le p'tit Jésus à 'porte, de ton âme, de ton coeur, t'as comme un vide à l'intérieur..."

Avec l'arrogance propre au jeune adulte que j'étais, j'exprimais mon cynisme et mon désabusement sur les courants new-age et orientaux qui servaient de substitut à la religion catholique pour les faibles d'esprit qui n'arrivaient pas à se réconcilier avec l'idée de la mort, avec l'idée qu'il y ait un point final à toute l'affaire. Le cas était donc clos, nul besoin de chercher plus loin; la spiritualité, peu importe sa forme, était un reliquat archaïque que le progrès et la science finiraient par éradiquer dans un futur plus ou moins proche. Quant à la mort, il fallait bien en revenir bien un jour... Je ne me souviens plus exactement comment je suis arrivé à m'intéresser au bouddhisme mais je me rappelle d'avoir été frappé par le contraste grandissant qui ne cessait de se creuser entre l'idée que je m'étais fait de cette religion et ce que j'apprenais au fil de mes lectures. Ce que je croyais être une doctrine jovialiste s'appuyant sur la pensée positive était au contraire un enseignement rigoureux, basé sur des observations et des techniques précises à partir desquelles on devait pouvoir expérimenter soi-même les mérites et les bienfaits de notre pratique. L'athée en moi était plutôt déstabilisé. Une religion sans déité dont les préceptes devaient se vérifier empiriquement, ce n'était certainement pas ce à quoi je m'attendais..! Il y avait le concept de réincarnation qui continuait à poser problème mais celui-ci, à ma grande surprise, était le résultat d'un échec - l'incapacité à accéder au nirvana - plutôt qu'un but en soi... C'était à n'y rien comprendre. Mais au moins, la foi dont on devait faire preuve pour avancer s'ancrait dans une certaine rationalité. Le Bouddha lui-même nous demandait de ne pas prendre pour du cash ce qu'il affirmait; nous devions nous même valider par la pratique ce qu'il prodiguait. 

Même si la plupart des enseignements spirituels nous mettent en garde contre l'intellection – non pas, comme on aime à penser, pour des fins de manipulation mais bien parce que la nature même de l'intellect empêche l'accès à une vision non-duelle de la réalité – n'allez pas croire que j'ai dépassé ce stade pour autant. Malgré les expériences que j'ai eu la chance de vivre, je reste à ce jour un mystique du dimanche... Mais la tenue de ce blogue a définitivement rallumé en moi le désir de progresser sur ce plan et d'aller au-delà de la seule lecture. Aussi, l'extension momentanée du domaine de ma conscience qui s'est produit lors du dernier réveillon - le kensho (?) relaté en introduction - y a fortement contribué. Paradoxalement, cela m'a fait comprendre un peu mieux que le sujet principal de l'une de mes dernières chansons, J'abandonne, concernait justement l'abandon de ma quête spirituelle..! J'ai toujours été ambivalent face à la finale pendant laquelle un choeur insiste pour dire : « Ben non tu peux pas, ben non tu peux pas ». Je suis content de l'avoir gardé car effectivement, ça ne sera pas le cas... 

Ma blonde connait ce regard, le regard que j'ai lorsqu'il m'arrive ce genre de chose. « Tu viens de vivre un moment ? » qu'elle me demanda discrètement une fois que je revins à l'intérieur du chalet pour m'asseoir à la table avec nos hôtes. Pas que ça arrive souvent mais faut croire que ça laisse des marques. Ce que je venais de vivre n'avait toutefois rien à voir - ni en durée, ni en intensité - avec la fois où elle arriva du travail pour me trouver couché sur le lit, en pleine extase les bras en croix, pleurant comme une fontaine en raison du trop plein d'amour, de sens et de miséricorde qui m'avait englouti un certain après-midi de l'été 2004. Y'a des jours vraiment pas comme les autres... J'ajouterai en terminant cet onzième carnet que le tableau concernant ma dernière expérience ne serait pas complet si je continuais de taire un détail qui ne cadre généralement pas avec les récits de ce genre. L'absence de séparation entre ma personne et le reste du monde me rendit certes béat, joyeux et léger, mais l'unicité perçue et ressentie qui avait relégué je ne sais où ma conscience ordinaire était en même temps une expérience très terrestre, très groundée; j'avais une de ces érections...

 

#6 Les voix de Paul 

Même si je l'ai évoqué dans le carnet #1, le titre du billet ne réfère pas aux voix qu'entendait Paul de Tarse, aka Saint Paul. Ouf. Non le carnet de cette semaine parlera plutôt des voix de Paul de Liverpool, aka Sir Paul. Et de Let it be dans un 2e temps. On se discipline comme on peut. La vérité c'est que j'ai d'abord commencé à écrire sur Let it be. Une performance très émouvante de cette chanson par 2 candidates de La Voix il y a quelques semaines ( c’est à cause de mes filles, je vous jure ) m'avait donné envie de parler de sa genèse, de son côté mystique et de comment elle révélait un tas de trucs sur Paul et l'image des Beatles en général, mais j'ai vite bifurqué sur un sujet qui passe souvent sous le radar quand on parle de McCartney, à savoir le nombre impressionnant de timbres et de registres qu'il peut reproduire. Mine de rien, sa voix nous est tellement familière qu'on dirait qu'on ne s'étonne même pas qu'il soit capable de la faire sonner de manières aussi différentes. Ce trait a beau être au cœur du répertoire le + prisé du siècle dernier, on ne le relève pas souvent, comme s'il allait de soi. Ce n'est pourtant pas une faculté qui est très commune quand on y pense. Prenons la voix de Lennon. Justement, c'est LA voix de John. Unique, reconnaissable entre 1000. Mais Lennon n'a pas, et c'est le cas de la plupart des chanteurs - pensez à Bono, Lady Gaga, Serge Fiori, Beth Gibbons, Kendrick Lamar ou Léo Ferré, name it - différentes voix... À part le vieillissement ou l'usure qui viennent parfois changer le grain, ajouter des basses et enlever des hautes, comme chez Cohen par exemple, rares sont les chanteurs qui ont plusieurs voix à leur portée, et qui peuvent passer de l'une à l'autre sur un même disque avec autant d'aisance.  

Avant de continuer sur ce point, j'aimerais mettre une chose au clair. Contrairement à ce que plusieurs autour de moi peuvent penser, je n'idolâtre pas Paul McCartney. J'en ai pour preuve qu'à part Jenny Wren,  Fine line ou l'imbuvable Freedom, j'aurais du mal à vous fredonner une de ses compositions des 20 dernières années. Et j'ignore pourquoi mais je le trouve plutôt mauvais quand il donne des entrevues. Je ne connais pas non plus Wings - quel nom poche! - tant que ça, y'a au moins 3 ou 4 albums de leur cru que je n'ai jamais entendu, bien que j'écoute encore à l'occasion Band on the Run ou Venus and Mars. Ceci étant dit, pour plein de raisons que je ne prendrai pas ici la peine d'énumérer, il restera à jamais mon musicien préféré. Il s'avère aussi que son album Ram, sorti en 1971 - son 2e après qu'il ait quitté les Beatles - est le disque que j'ai le + écouté dans ma vie. Et c'est probablement l'album sur lequel il s'est le + éclaté, vocalement parlant... En fait, on sent qu'il s'amuse, avec le ton toujours juste, comme saurait le faire un bon acteur qui doit incarner différents rôles. C'est un trait que possède bien entendu les imitateurs comme André-Philippe Gagnon, à la différence que McCartney n'imite personne autre que lui-même et qu'il utilise la grande étendue que lui permet son organe vocal pour mieux servir l'émotion, l'intention qui anime la chanson. À cet égard, on notera qu'en général, McCartney est un chanteur plutôt sobre. Eleonor Rigby en est le parfait exemple. On y parle d'enterrement et de solitude avec un ton très neutre, presque détaché. Et s'il chante la plupart du temps sans nous en mettre plein les oreilles, on peut dire qu'on est servi quand il s'y met. Et ce, dans les 2 extrêmes. Y aller délicatement avec une voix de tête en falsetto comme dans Here, there and everywhere, I will ou l'inchantable So bad? Aucun problème. Hurler comme un fou furieux dans Helter Skelter, Oh! Darling ou Monkberry Moon Delight ? Why not. Ce qui en passant, n'est pas tout à fait la même chose que lorsqu'il emploie son «high pitch razor tone» comme dans Maybe I'm amazed ou Oh Woman Oh Why, une autre impossible à chanter et qu'on retrouvait en face B de l'excellente Just Another day. Il y aussi cette voix mid, + dense, métallique même, qu'il prend dans Why don't we do it in the roadMagical Mystery Tour , Lady Madonna, ou quand il harmonise avec John dans Come together, I'm so tired ou I want you. Même chose quand il vient à la rescousse de George dans While my guitar gently weeps. Sans oublier la granuleuse à souhait qu'on peut entendre dans Sgt Pepper ou She's a woman... Ou la nasillarde de 1985 , un de mes highlights du concert sur les Plaines en 2008... 

 

En même temps, sa voix de base, celle qui sort... naturellement, comme dans Penny Lane, I'll follow the Sun (une autre mémorable du concert de 2008) ou Let 'em in, est somme toute ordinaire, banale à la limite quand on la compare à d'autres chanteurs qui ont marqué l'histoire du rock..! Et cette capacité qu'il a de pouvoir chanter haut sans que ça ne paraisse, et sans qu'il n'ait besoin de forcer ou pousser. Le son des Beatles repose en partie sur cette capacité qu'il a de pouvoir faire des harmonies dans un registre aussi élevé. On a qu'à écouter In my Life ou If I fell pour s'en convaincre. Et essayez de le suivre quand il chante le 2e Let it be dans le refrain de la chanson du même nom et vous pourrez constater, du moins si vous êtes un homme, à quel point c'est difficile, à moins de passer en voix de tête. Mais lui, ça sort tout seul, comme si il avait une voix intermédiaire entre sa voix de tête et sa voix "normale"... 

Voilà, sachez-le; en plus d'être un compositeur, instrumentiste et arrangeur hors-pair, Paul McCartney est un chanteur-caméléon-magicien qui peut faire ce qu'il veut avec sa voix... Ok. enough said, je poursuivrai avec Let it be dans un prochain billet, avec au menu Mother Mary, lsd, mysticisme et John vs Paul, tout ça à travers le prisme de cette chanson, certes 1000 fois entendue, mais en même temps méconnue...

#5 Les yeux de Jane 

Je me souviens de la date parce que c'était le jour de l'anniversaire de ma sœur. Le 27 février dernier, j'ai croisé une fille avec 2 grands yeux tristes. Et encore une fois, je me suis demandé si c'était l'oeuf ou le poulpe... Peut-être que son humeur n'y était pour rien, qu'on décèlera toujours de la tristesse dans son regard, simplement parce que ses yeux sont ainsi faits. Un peu comme un basset, vous savez ces chiens pour qui ça n'a jamais l'air facile? Mais je ne sais pas pourquoi, la brève seconde où nos regards se sont croisés m'a laissé l'impression d'un brouillard qui n'arrive plus à se dissiper, et dont elle-même ne saurait dire d'où il vient si on lui demandait. Comme s'il s'était installé graduellement, au fur et à mesure que l'ennui des jours ordinaires avait laissé ses marques... Ce qui m'a rappelé Jane dans Famous Blue Raincoat: 

« And thanks for the trouble you took from her eyes 

I thought it was there for good 

So I never tried » 

Les 3 phrases les plus belles de la musique pop je pense. Et quelle chanson! Je vous la raconterez pas, faut l'écouter si vous la connaissez pas. Et si vous la connaissez, ça vaut vraiment la peine d'aller jeter une oreille sur cette version live, jouée devant une petite audience d'un studio de télé. Ça se passe en 'ta. 

Il fut une époque où Cohen n'était pas un sujet d'exposition, encore moins de murale. J'ai su vaguement de quoi il avait l'air au début des années '80 en raison d'une cassette qu'on trouvait souvent en réduction dans les bacs chez Discus. Mais j'avais beau relire son nom et les titres de ses chansons, ça ne me disait absolument rien. Ce n'est qu'une fois rendu au cégep, grâce à la radio étudiante, que j'ai entendu ses chansons pour la 1ère fois. Et je ne comprenais pas pourquoi personne ne m'avait parlé de ce MONTRÉALAIS avant!! Comment d'aussi belles chansons avaient pu échapper aussi longtemps à mon attention? 

De tout son répertoire, Famous Blue Raincoat a longtemps été ma préférée. Tragique à souhait, avec des accents bibliques - «my brother my killer» - la trame narrative de la chanson nous transporte au cœur d'un triangle amoureux où, on finit par le comprendre vers la fin, le mari a accepté son triste sort. Il va jusqu'à remercier son frère que Jane n'ait plus le regard embué par la mélancolie (the trouble), même si c'est le charme de son frère qui a opéré cette transformation. Ouch!! Non seulement il lui a pardonné mais il l'informe que son «enemy is sleeping and his woman is free». Il aimera probablement toujours Jane et c'est parce qu'il l'aime qu'il accepte qu'elle soit heureuse sans lui... On peut dire, paradoxalement, que c'est quand même l'amour qui triomphe même si le couple n'en sort pas indemne. Une grande chanson...
 

#2 Le vertige de la prédestination et les vertus du Troll Yoga 

J'ai quand même pris de l'avance. En fait, je m'étais lancé à l'automne dernier le défi d'écrire quotidiennement. Mais ce fut un gros automne et j'ai dû laisser ça un peu de côté avec la sortie du E.P. et les vidéos que j'ai filmés et montés. Comme j'avais de la misère à m'y remettre, j'ai décidé de me commettre publiquement histoire de sentir un peu de pression. Je sais donc de quoi auront l'air mes premiers billets. Celui-ci pourra sembler un peu ardu pour ceux et celles qui ne sont pas familiers avec les philosophies orientales mais sachez qu'ils ne seront pas tous comme ça, y'en aura des beaucoup plus légers. Mais pour pouvoir comprendre un peu où tout ça s'en va, je n'ai pas vraiment le choix d'aborder cette dense matière. Et s'il s'en trouve des + connaissants qui relèveraient des erreurs et/ou qui divergeraient sur des points que j'avance, n'hésitez pas. Comme les Russes en '72, je suis aussi là pour apprendre.

À me regarder aller, on pourrait croire que je suis paresseux. C'est que je suis un grand contemplatif. Ce n'est pas anodin comme détail. J'aime la lenteur. J'y suis bien. J'aime aussi me coucher et me lever tard. Mine de rien, ce n'est pas tout l'monde qui est capable de se lever tard à mon âge... Aussi, je ne suis pas très matérialiste. Je n'en retire aucune fierté, je suis comme ça, c'est tout. Mais tout ça finit par donner quelqu'un qui n'est pas souvent sur le même beat que tout l'monde. On entend beaucoup parler que les gens sont débordés. Ce n'est pas mon cas. Aussi, je n'ai pas de cellulaire. Là encore, zéro mérite, j'ai juste jamais ressenti le besoin d'en avoir un. Dès le départ, j'ai perçu ça comme une grosse laisse. Se faire rejoindre partout, n'importe quand, vraiment.!? Carlos à qui j'ai parlé tout à l'heure chez Vidéotron m'a bien fait rire quand il m'a avoué qu'il ignorait s'il m'enviait ou me plaignait quand je lui ai appris que je n'en avais pas... Je peux pas comparer mais j'imagine que ça aide à avoir l'esprit un peu + disponible... Mais n'allez pas croire que je vis comme en 1995 pour autant, au contraire. Comme je travaille de la maison, je suis peut-être même plus devant mon écran que vous l'êtes, à m'intéresser à plein de trucs qui ne me servent à rien. Je vais même jusqu'à faire le troll sur Fox News... Quand on dit perdre son temps... Mais ça permet de relativiser. Je peux passer de "French commie" sur Fox à un réactionnaire de droite dans le Huffington Post dans la même journée! Y'a clairement un enseignement à tirer de cela. Mine de rien, je viens d'inventer le Troll Yoga; un excellent moyen de déstabiliser son ego et de méditer sur l'impertinence des phénomènes... Haha! J'ai voulu écrire impermanence mais l'auto-correcteur-à-marde s'est permis de changer ça pour impertinence. Ce qui, à bien y penser, convient beaucoup mieux au Troll Yoga. Mes excuses à l'auto-correcteur.

Mais il m'arrive aussi alors que je navigue entre un article de Politico et ma page Facebook de me poser de sérieuses questions. Et d'essayer d'y réfléchir. Ma marotte ces dernières années peut se résumer en un seul mot, parfois terrifiant, le mot prédestination. Vaste sujet. La science et ses philosophes s'y intéressent depuis quelques décennies et ont beaucoup écrit là-dessus. Et bien sûr, la religion aussi, depuis beaucoup + longtemps on s'en doutera. Une des doctrines du christianisme, le protestantisme, a longtemps insisté pour dire qu'il n'y rien à faire; on est sauvé ou on ne l'est pas. C'est déjà décidé, l'issue est scellée. Avant même d'avoir déjà commencé à respirer. Paradoxalement, le scientisme et le protestantisme arrivent aux mêmes conclusions même si pour ce faire, ils  empruntent 2 chemins complètement différents. Y'aurait des nuances à apporter, des grosses même; y'a plein de courants et sous-courants différents, mais comme disait l'autre, ce n'est pas le moment de donner dans la nuance. Un philosophe qui habite tout près de chez nous, André Moreau, a lui-même développé sa propre idée sur la chose. Ça m'embête car j'aurais du mal à vous la résumer mais si ma mémoire est bonne, il en ressortait une impression joyeuse malgré un fatalisme bien présent. Je prends la peine de le nommer car les conférences qu'Il donne chez lui, dans son salon les mardis soirs, est l'un des rares endroits que je connaissance où peut échanger sur le dualisme, poser des questions et entendre les réponses qu'ont apportées les philosophes qui se sont penchés sur la question. Moreau n'est pas qu'un drôle de personnage. C'est aussi un érudit, archi-prolifique..! Il peut autant vous expliquer les vues de Berkeley ou Bergson sur le dualisme que vous résumer les nuances qui différencient le nirvana bouddhiste du nirvana hindou... Parlant de bouddhisme, il me semble que c'est avec cette vision qu'on trouve le + son compte concernant la prédestination*, malgré le caractère plutôt inéluctable du karma et de la réincarnation. Inéluctable certes mais pas absolu. Selon le Bouddha, il serait possible d'abolir toute souffrance en brisant les chaines du karma et de la réincarnation et de parvenir au nirvana. C'est là le but de son enseignement. Ce qui veut dire, entre autres, de se débarrasser de notre dualisme inhérent, dualisme qui serait selon certains le péché originel chrétien (j'y reviendrai). Mais contrairement au christianisme, on est beaucoup moins dans la morale. Et surtout, le divin, étant un phénomène immanent et non pas transcendant comme en Occident, n'a pas son mot à dire sur notre salut. On a donc à notre disposition un peu + de libre-arbitre même si les différentes traditions bouddhistes ne disent pas toutes la même affaire à ce sujet. Mais une chose est certaine, tant que nous ne serons pas en mesure de comprendre qui nous sommes réellement, le miroir que nous renvoi notre égo continuera de nous fasciner, de nous hypnotiser, et nous empêchera de nous éveiller, d'atteindre l'illumination, de réaliser notre Nature-de-Bouddha.



On pourrait dire qu'en Occident, c'est le diable qui joue le rôle qu'en Orient on attribue à l'égo. L'étymologie du mot diable signifie « qui divise ». Et le diviseur n'a pas besoin d'être un être fourchu imaginaire pour opérer. Avoir un ego signifie en partant que l'on est divisé. Et c'est parce qu'on croit dur comme fer que nous sommes réellement divisé, c'est-à-dire séparé du monde qui nous entoure, que nous l'envisageons tel quel, sans même pouvoir s'imaginer qu'il pourrait en être autrement. Pas le choix de revenir aux premières paroles de Chanson Noire dont je parlais dans mon premier billet: "La vie, la mort, ça divise tout ton corps, ça crée un faux départ". Nous seulement il est difficile de remettre en cause cette certitude, si elle finissait par tomber, tout s'écroulerait! Y'aurait beaucoup à dire là-dessus mais pour faire court, tout ce qui nous constitue, notre corps, notre mode de pensée, la mémoire, le langage, nos sens, tous participent à la construction de notre égo, d'où la difficulté de concevoir autre chose, de se penser autrement. Comme si nos yeux essayaient de se retourner pour se voir... Le feu ne peut pas se brûler aurait dit Maître Eckhart. But there is a crack in everything nous a prévenu Cohen avant de nous quitter. Lui-même bouddhiste, il a tenté de mettre en pratique ce que Bouddha a enseigné à ses disciples il y a 2500 ans. Ça a été quand même pour moi une révélation de constater à quel point les religions et philosophies orientales sont très terre-à-terre lorsqu'il s'agit de donner les clés du paradis. Le contraste avec le christianisme est grand, la foi y jouant un rôle important certes, mais beaucoup central. Moins aveugle aussi; Bouddha insiste qu'il ne faut pas le croire sur parole! que l'on doit vérifier par nous-même si ce qu'il prêche fonctionne. On y est beaucoup plus méthodique qu'en Occident même si au final, les branches mystiques de tous les courants religieux principaux finissent par dire pas mal la même chose et partagent de nombreuses métaphores lorsque vient le temps de décrire l'anéantissement de l'égo. Mais contrairement à l'Orient, l'Occident (et l'Islam) s'est toujours méfié de ses mystiques et adresse peu la question du dualisme, du moins tel qu'entendu dans le bouddhisme, où elle est beaucoup plus... globale (?) que ce que Descartes voulait dire. J'ai peut-être l'air savant comme ça mais je pourrais pas tellement vous informer de ce que Descartes a dit là-dessus au-delà de l'opposition qu'il a tracé entre le corps et l'esprit.

J'allais l'apprendre beaucoup + tard mais ce sont les Beatles, à travers Tomorrow Never Knows  qui les premiers m'ont exposé aux religions orientales. La meilleure chanson jamais écrite par Lennon. Jamais dans le sens que les paroles sont juste pas de lui. Il n'a fait que prendre des passages qu'il a lu dans Le Livre des Morts Tibétains. Ce livre nous explique comment faire au moment de notre mort pour échapper à l'appel du dualisme et aux cycles de la réincarnation. Étant libéré de notre enveloppe corporelle, l'emprise du dualisme devient moins grande et si on est bien guidé, il est possible de passer directement au nirvana. Mais à ce qu'il parait, notre esprit, effrayé par cet perspective inconnue, cherche à retourner à ce qu'il connait, le plancher des vaches, où l'égo peut à nouveau se déployer malgré la souffrance inhérente qui vient avec. Faut voir sur le sujet le film Enter the Void. Hallucinant!  Un des personnages donne d'ailleurs au principal protagoniste un exemplaire du Livre des Morts Tibétains dont il ne saura faire usage une fois qu'il sera mort. L'ingéniosité du film tient dans le fait que ses 2 yeux sont la caméra. Tout est filmé comme si nous étions dans sa tête, on voit ce qu'il voit. C'es pourquoi lorsqu'il meurt, ça ne change rien, on continue de voir d'en haut ses errances telles que prédites dans le Livre des Morts Tibétains lorsqu'une âme ne réussit pas à atteindre le nirvana, la non-dualité, et retourne se réincarner. Je reviendrai plus tard sur la notion de non-dualité afin de mieux expliquer en quoi ça consiste. Une expérience particulièrement intense vécue il y a une quinzaine d'année m'a donnée l'opportunité d'y voir + clair, je vous la raconterai. D'ici là, j'aurai peut-être peaufiné ma théorie et ma pratique du Troll Yoga..! 

 

 

*Je viens de lire l'excellent La rencontre du bouddhisme et de l'Occident de Frédéric Lenoir et je ne suis plus certain que ce soit le cas...

 

#1 Discipline 

Ce blogue a pour but premier de me discipliner. J'en ressens le besoin pour toutes sortes de raison. Premièrement, la discipline n'est pas ma plus grande force. J'ai pratiqué assidument la guitare pendant plusieurs années et je crois bien que c'est la seule chose que j'ai vraiment faite avec constance. C’est pourquoi, pour m'aider à réussir, je me suis dit qu'il fallait que je trouve l’objet de ma discipline plaisant. En continuant de réfléchir sur la question, j'en ai aussi déduit qu'il fallait que ça puisse s'entreprendre spontanément. J'ai l'habitude d'écrire des chansons depuis un bon bout déjà mais rarement je suis arrivé à trouver les mots de manière instinctive, automatique. C'est généralement + facile avec la musique mais là aussi ça bloque souvent.  «L'effort est le signe de l'erreur» aime dire André Moreau. Je sais, André Moreau est un drôle de personnage qui a parfois de drôles d'idées, mais en ce qui concerne ma façon d'écrire des chansons, je ne peux que lui donner raison. Plus tu "go with the flow", + c'est facile de la compléter rapidement, sans trop forcer. J'ai déjà eu un prof qui enseignait que lorsque le cerveau était en mode créatif, ça revenait à mettre notre jugement en suspension. L'inverse du mode analytique qui nous demande de s'attarder aux détails, de discerner, de peser le pour ou le contre, bref de juger. Ça a l'avantage de nous faire fonctionner au quotidien, c'est juste que c'est l'opposé de l'état dans lequel les mots et la musique arrivent à se conjuguer librement, sans effort comme disait l'autre.

J'entendais l'autre jour Serge Fiori en entrevue qui expliquait comment lui venaient ses chansons. Ce qu'il a décrit ressemble pas mal au «no mind's land» créatif dont mon prof parlait. Puissance 10. Je sais pas si c'est pour ça que Chanson Noire me fait autant d'effet. On peut sentir que ça coule de source malgré la complexité et la grande diversité du morceau, morceau qui finit par se transformer en un authentique gospel, à la fois très québécois et très américain... Frisson garanti en ce qui me concerne. Anyway... Puisque la plupart du temps l'acte d'écrire une chanson finit rarement par être un acte spontané (ce qui fut de même le cas des 3 titres présents sur ce site by the way...), j'ai choisi de me discipliner avec autre chose. En écrivant, mais juste des mots, pas de musique.

Mais si je ne connais pas encore quelle forme exactement ce récit prendra, je sais comment l'orienter, du moins pour le moment. C'est Emmanuel Carrère dans le Royaume qui m'a donné le flash. Ce livre est vraiment un drôle d'objet. C'est à la fois un roman, un essai et un récit autobiographique. Et si toutes les parties m'ont captivé, celles où il fait part de son parcours spirituel m'ont complètement fasciné. Je n'avais jamais rencontré un témoignage de la sorte. Mine de rien, on y croise un jeune Emmanuel Carrère transformé par la foi. L'athée cynique qu'il était devient un fervent chrétien.... chose qu'il avait lui-même oubliée! Mais c'est également un livre sur les premiers chrétiens et surtout sur Saint Paul, qu'il met en scène de manière à nous démontrer que les interprétations qu'il tire de sa lecture des Actes des Apôtres et des Lettres de Paul se défendent, même si ça diverge de celle qu'en font les exégètes. Mais s'il insiste pour dire qu'il n'est pas un expert, ses hypothèses sont souvent convaincantes, ne serait-ce parce qu'il réussit grâce à son écriture à rendre ça réel, vivant. On appelle ça un romancier... Et c'est là que le bât risque de blesser en ce qui me concerne. Je ne crois pas pouvoir écrire comme quelqu'un dont c'est le métier mais je ferai de mon mieux. Alors pour ceux que cet exercice intéressera, vous excuserez d'avance j'espère mes trop longues phrases, mon abus des adverbes, ma ponctuation douteuse, ma sur-utilisation du mot « mais » et mes éparpillements en général. Je vais essayer de me discipliner... et surtout d'être constant. Et je m'impose de mettre tout ça public pour la même raison. Je le répète, cet exercice a vraiment pour but de me discipliner...