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Carnet #27 Mon royaume n’est pas de ce monde* : Occident et laïcité  

Certains avancent qu’il y a dans l’essence même du christianisme des prédispositions pour que les sociétés qui ont adopté cette religion au fil des siècles en viennent graduellement à séparer l’État de l’Église. Des phrases que Jésus auraient lui-même dites, telles que « Mon royaume n’est pas de ce monde », ou bien « Il faut rendre à César ce qui appartient à César », illustreraient l’indifférence du Christ à l’égard des lois des hommes et aurait favorisé cette émancipation. Et s’il est vrai que l’on peut aussi trouver des sociétés musulmanes où l’État a su prendre ses distances face à la religion - on pourrait citer la Tunisie, l’Irak du temps de Saddam ou la Turquie d’avant Erdogan -, l’aspect séculier de ces sociétés semble constamment sous pression comme nous le rappelle l’actualité des dernières années. Et nul besoin de souligner qu’on peut aisément trouver plusieurs théocraties où la tradition religieuse en impose beaucoup dans la vie de tous les jours. Que ce soit en Iran ou en Arabie Saoudite, il est interdit à une femme de mettre le nez dehors sans se couvrir dans plusieurs régions du Magreb et du Moyen-Orient. Mais au-delà des phrases qu’auraient prononcées ou non le Christ, on s’aperçoit, lorsqu’on compare avec l’islam ou la judaïsme, à quel point le Nouveau Testament ne donne pas d’instructions précises sur la façon dont les disciples devraient se comporter, à part cet ultime commandement: Aimez-vous les uns les autres. On dira ce qu'on voudra, c'est quand même pas pire..! Mais bon, on s’entend, même si le christianisme n’a pas insisté pour codifier le quotidien des fidèles comme l’ont fait les autres cultes abrahamiques, ça n’a pas empêché le clergé d’en mener large pour autant. Comme on le sait, juste au Québec, les prêtres pouvaient sérieusement vous compliquer l’accès au Paradis si vous aviez par exemple le malheur d’empêcher la famille, et ce, même si vous étiez rendu dans la quarantaine et que d’enfanter menaçait votre vie. Parlez-en à ma grand-mère… 

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Un autre aspect important qui rend le christianisme unique quand on le compare aux deux autres religions du Livre est celui de la représentation du divin et de ses messagers, chose que la tradition juive et musulmane proscrivent. Il faut dire que Jésus avait lui-même parti le bal lorsqu’il s’était étampé le visage dans une lingette que lui avait tendue Marie-Madeleine pendant son chemin de croix; le célèbre Saint-Suaire. Pas besoin que cette relique soit authentique pour comprendre toute la portée symbolique que ce passage du Nouveau Testament comporte. En amont du débat sur la liberté d’expression, il y a tout ce bagage historique qui pèse dans la balance lorsqu’il est question des caricatures de Mahomet; cela fait des siècles que le Christ est représenté en Occident, sauf là où s’est produit le schisme protestant qui a à son tour interdit cette pratique. Faut-il y voir là une explication sur les différentes postures qu’adoptent les leaders occidentaux face aux attentats qui ont secoué la France? Peut-être bien que non - tout ça a commencé au Danemark, une terre protestante -, mais la question se pose quand même. Aussi, il faut savoir qu’il aurait été difficile pour le christianisme de s’imposer et remplacer les cultes greco-romains si l’interdiction de représenter le Christ - sa mère, ses apôtres ou son père - avait été proclamée. Comme la représentation des nombreuses divinités de l’époque était pratique courante dans l’empire - pensez aux statues et aux bustes grecs et à ceux des empereurs romains dont on disait de leur vivant qu’ils étaient eux-mêmes des dieux -, le christianisme intègrera à son tour cette tradition lorsqu’il se répandit un peu partout autour de la Méditerranée. 

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Même si cela aide, il n’est pas nécessaire de remonter deux milles ans plus tôt pour mieux comprendre la controverse que suscite au Québec la loi 21 sur la laïcité. Mais un minimum de perspective ne ferait certes pas de tort. En effet, il pourrait être utile pour les columnists du Rest Of Canada et les nouveaux venus qui choisissent le Québec de savoir que ce que la loi 21 impose aujourd’hui n’est pas nouveau; depuis les années ’60, dans la foulée de la Révolution Tranquille, on a demandé aux frères et soeurs des divers ordres catholiques qui enseignaient de mettre au rancart leur tenue et leurs symboles religieux. On semble l’avoir oublié mais la fulgurante ascension de l’État-Providence, du féminisme et de l’athéisme au Québec durant les années 60, 70 et 80 ont établi un nouvel ordre duquel la religion a été évacué et où le conservatisme et son représentant politique, l’Union Nationale - qui a régné presque sans interruption entre 1940 et 1960 - ont été complètement décimés. Considéré pendant longtemps comme un pilier essentiel de l’identité canadienne-française, le catholicisme a été graduellement éjecté de la sphère publique, en même temps que l’influence et le prestige du clergé. Bref, le débat semblait clos, la religion était devenu le reliquat d’un passé peu glorieux, qui avait contribué à nous maintenir dans la pauvreté et ne pouvait être autre chose qu’une valeur de droite, éminemment conservatrice, pour ne pas dire rétrograde, surtout quand on pense à ce que l’Église exigeait des femmes. Parlez-en à ma grand-mère… 

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Sachant tout cela, on comprendra pourquoi plusieurs sont perplexes lorsqu’ils entendent aujourd’hui des femmes et des hommes se disant féministes dénoncer le projet de loi 21 sur la laïcité, en le décriant comme étant réactionnaire, fasciste et sournoisement motivé par des relents racistes et patriarcaux… Il va de soi qu’on trouvera facilement des gens xénophobes pour signifier avec beaucoup trop d’insistance leur appui à la loi sur la laïcité. Cela n’en fait pas un projet de loi illégitime pour autant, bien que la question soit délicate, on en conviendra. Mais au-delà du choc initial que peut provoquer la vue d’une enseignante voilée pour un Occidental - je me souviens combien j’ai été saisi la première fois je suis allé chercher ma plus jeune dans une garderie familiale et qu’une assistante affublée d’un niqab m’a ouvert la porte ; un véritable choc culturel -, il ne faudrait pas oublier aussi le soutien à la loi 21 de plusieurs femmes d’origine maghrébine ou iranienne qui préfèrent que leurs filles n’aient pas à subir l’influence d’un modèle quelles ont elles-mêmes fuit. Entre le ressenti de celle qui se sent brimée parce qu’elle ne peut s’imaginer sortir dehors sans être voilée, et celui d’une mère - de confession musulmane ou pas - qui ne veut pas que son enfant soit en présence d’un symbole religieux qu’elle juge misogyne, où et comment trancher? Est-ce raisonnable de penser que l’un doit l’emporter sur l’autre? On verra bientôt comment la cour justifiera ou non qu’un groupe - ici de parents et de leurs enfants - pèse plus lourd dans la balance que l’attachement viscéral qui lie l’enseignante à son voile. 

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Pour ceux qui l’ignoreraient, la Turquie d’avant Erdogan et d’après la Première Guerre Mondiale, une nation à 98% musulmane, a déjà répondu à cette question en adoptant une loi similaire à la loi 21. Mais c’était un autre siècle… Qu’un pays musulman comme la Turquie ait agit en ce sens est-il en soi un argument valide pour autant? Peut-être bien que oui, peut-être bien que non, mais une chose demeure, la portée symbolique d’un signe religieux n’a pas d’autre choix que de dépasser le sens individuel que l’on veut bien lui prêter, c’est le propre même des symboles de ne pas être tributaire d’un individu mais d’une collectivité. Et pas besoin d’être xénophobe pour être en mesure de constater qu’en 2020, l’obligation de porter le voile viole le libre choix de millions de femmes même si comme individu, on peut évidemment choisir de le porter librement. C’est pourquoi il semble légitime de demander à une personne travaillant pour l’État ET en position d’autorité de se garder d’afficher des symboles religieux. On notera que ce sera la seule exception. C’est quand même raisonnable quand on pense que cela vaut pour TOUS les signes religieux, et qu’ils ne sont nullement bannis autrement. Entre deux maux, choisissons le moindre; quelqu’un pour qui il serait inconcevable de ne pas afficher publiquement ses croyances peut choisir de ne pas travailler pour l’État alors que le citoyen peut difficilement choisir l’employé qui le servira. Notez aussi qu’il suffit de remplacer croyances religieuses par préférences politiques pour que le débat s’évanouisse de lui-même même si les deux ont à voir avec des valeurs éminemment personnelles. 

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Je fais souvent référence à Stéphane Lupasco dans mes carnets. Né en 1900, scientifique de formation, il opta finalement pour la philosophie et fut l’un des premiers à s’interroger sur ce qu’impliquaient les déroutantes expériences que révélèrent au monde les pionniers de la physique quantique. Il élabora au fil des décennies une logique de l’énergie dont il reste beaucoup à explorer ( et à moi de comprendre… ), mais mon petit doigt me dit qu’il a peut-être craqué le code, rien de moins..!  Pour Lupasco, une chose est claire, toute manifestation est le résultat d’un antagonisme. Et selon les forces en présences, un phénomène se déploiera soit de façon hétérogène ou homogène. Signalons ici que cela s’applique à tous les phénomènes, qu’ils soient d’ordre naturels, psychiques, cosmologiques, micro-physiques, artistiques ou sociologiques. On illustrera cette dernière catégorie par l’exemple suivant. Dans une société totalitaire comme l’ancien Bloc de l’Est ou l’actuelle Corée du Nord, on observera que la tendance homogène l’emporte sans commune mesure sur l’hétérogène; gare à celui qui dévie du discours officiel, toute dissidence est réprimée, ce qui paradoxalement, garantit à coup sûr la mort du régime. À l’inverse, une société qui serait hétérogène sans égard à la préservation d’une cohésion minimale, d’un noyau commun, tendra elle aussi vers sa dissolution puisqu’elle ne pourra préserver son identité. C’est un autre scientifique, Barasab Nicolescu, aussi d’origine roumaine et vulgarisateur de l’oeuvre de Lupasco, qui a amené cet exemple dans les années ’90 avec son livre Qu’est-ce que la réalité? À l’aulne du débat qui fait rage sur la loi 21 - ça viendra si ce n’est pas encore le cas -, il est rafraichissant d’amener la logique de l’énergie de Lupasco dans l’arène. Bien que je ne sois pas plus nationaliste qu’il ne le faut, force est de constater qu’un certain réveil se fait sentir à ce niveau. Réveil qu’il a fallu décomplexer, je dois l’avouer. En effet, le nationalisme ayant mauvaise presse - il est de facto rétrograde, associé à tout ce qui est de droite, pour ne pas dire d’extrême-droite -, il a fallu que je me réconcilie avec ce sentiment qui m’avait pourtant déjà habité sans culpabilité dans les années ’80 et ’90. S’il est vrai qu’il peut être malaisant de se retrouver en si mauvaise compagnie quand on voit la xénophobie gênante que peuvent afficher nombre de Canadiens Français, le discours de notre premier ministre - celui du Canada - clamant fièrement que le pays qu’il dirige est le premier état post-national laisse aussi un drôle de goût dans la bouche. Est-il nécessaire de faire table rase de tout, au point d’oublier que les valeurs occidentales que le Canada a embrassées l’a catapulté dans l’imaginaire collectif planétaire comme une place de choix si on se fie aux flux migratoires? Qui parmi vous ferait cela? Tout quitter et faire le deuil de sa patrie parce qu’on s’y sent à l’étroit, qu’on y est dépourvu de bien des libertés et des opportunités qu’offrent l’Occident? Certes, comme toute civilisation, les sociétés occidentales ont leurs parts d’ombres et ont connu des périodes sanglantes et moins glorieuses, mais il ne faudrait pas non plus oublier que c’est quand même là qu’est né la démocratie, la liberté d’expression et l’habeas corpus - le fait de ne pas pouvoir être jeté en prison sans raison - pour ne nommer que ces avancées-là. Et si l’Occident n’a pas inventé l’esclavage, elle fut quand même la première civilisation à le rendre illégal, un fait que l’on ne souligne peut-être pas assez… On pourrait rétorquer que c’est la moindre des choses étant donné l’ampleur qu’elle avait pris sous les régimes européens, n’en demeure pas moins que c’est sous ce prétexte que les États-Unis ont connu la guerre la plus meurtrière de leur histoire avec plus de 600 000 morts..! Bref, l’évolution de l’humanité est une longue, très longue marche, pendant laquelle certaines sociétés sont parvenues à favoriser plus que d’autres le vivre-ensemble. Les valeurs révolutionnaires que l’Occident a fini par adopter - et qui découle du rejet qu'une noblesse de droit divin qui pouvait règner sans partage sur la population - ne sont pas étrangères à cela. D'insister pour que ces valeurs soient préservées, quitte à entraver certaines libertés individuelle selon un contexte bien défini, ne devrait pas être quelque chose que l’on démonise.**

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Beaucoup ont cherché à comprendre pourquoi on compte autant de nations prospères et égalitaires - quand on se compare, on fait plus que se consoler - là où le christianisme a foisonné? Plusieurs pistes et conjonctures sont avancées. Certains diront que ce n’est qu’un concours de circonstances, que la peste a tellement affaibli la noblesse en Europe au Moyen-âge que cette dernière n’a pas eu le choix de délester son pouvoir. Comme quoi, semble-t-il, les épidémies peuvent avoir du bon…  Pour ma part, j’oserais proposer bien naïvement l’hypothèse suivante ; se pourrait-il que le message du Christ; de s’aimer les uns les autres, ou du moins, de ne pas faire aux autres ce qu’on aimerait pas qu’on nous fasse, que ce message ait fini par s’incruster dans l’inconscient collectif d’un nombre important de contrées où il fut prêché..? Je ne peux que parler pour moi mais quand j’étais petit, Jésus était mon héros. Et même si je ne saurais aujourd’hui me définir comme un chrétien, si j’y pense un peu plus, la volonté de faire le bien qui m’habite a certainement à voir avec le fait que Jésus m’encourageait à devenir meilleur, à devenir un homme bon. C’est ce qu’on me racontait à l’école tout petit une fois par semaine. Mais comme on le sait, ce n’est pas toujours évident de penser aux autres et de s’oublier comme le prodigue l’enseignement du Christ. Mais qu’on croit ou non qu’il ait réellement existé, le message a voyagé et ce message, étant donné sa pertinence n’a pas fini de résonner. L’Incréé, le Verbe, s’est incarné, a consenti à devenir limité, souffrir et expérimenter ce que c’est d’être humain. Se faisant, il a lui-même pécher, lui-même douter, et a connu dans sa chair ce qu’était la mort. Bref, le divin s’est fait homme. Et par sa mort, il a fait sienne nos souffrance et nos péchés, les a expié par son sacrifice, et du fait même, nous a pardonné nos errances. C’est une grande nouvelle quand on y pense; on devrait s’en réjouir un peu plus je trouve. Une autre grande nouvelle : Notre souffrance est temporaire, non pas parce que la mort est une fin en soi mais parce que la mort est un sas, qui mène vers un ailleurs où le Verbe - la conscience - retourne à sa source, sur un autre mode d’existence que notre condition limitée ne saurait concevoir. « Mon royaume n’est pas de ce monde » disait-il. 

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*   « Mon Royaume n'est pas de ce monde. Écoutez sa musique formidable, la musique de la pensée, la sombre musique de la sombre pensée. De toutes les énigmes, c'est la seule énigme. L'Alpha et l'Oméga des énigmes  – je l'appelle une énigme parce qu'elle confond les sens -. 

L'énigme de la vie place dans les âmes des hommes une proposition morale, à laquelle ils répondent de manière variée et à toutes les époques.Tous les hommes sont conscients de la proposition, mais la plupart des hommes ignorent sa signification, une signification presque invisible, et vivent des vies résolument distraites et « ne s'en soucient pas ». D'autres hommes, qui connaissent la signification de la proposition, qui savent ce qu'il y a de juste et d'injuste dans la situation énigmatique de la vie, cherchent consciemment à ne pas s'en soucier et voudraient imiter la plupart des hommes, pour être forts. Enfin, quelques hommes souffrent de savoir tout ça et en meurent presque, au cours de leur vie, jusqu'à ce qu'ils puissent peut-être tenir bon leur chagrin et trouver de la force en le tenant mieux encore… »  notait Jack Kerouac dans ses carnets durant les années ’40. 
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** Là aussi, la logique de Lupasco est en phase avec le phénomène d’inversion des valeurs que l’on constate depuis plusieurs années. Alors que le recul de la religion est perçu depuis les années ’60 comme un synonyme de progrès pour une grande majorité, du moins au Québec, ce ne serait plus le cas pour une frange de la population pour qui l’interdiction de porter le voile lorsqu’on est en position d’autorité et que l’on travaille pour l’État serait une régression. Comment une telle inversion a-t-elle pu s’opérer..? Pour Lupasco, du moment qu’un phénomène s’actualise, son opposé se potentialise automatiquement, co-existe, telle une ombre qui suivrait son objet, mais une ombre qui pourrait se matérialiser à son tour et ainsi transformer en ombre l’objet. En d’autres mots, à chaque phénomène est associé un anti-phénomène, l’un étant actualisé et l’autre potentialisé. Un 3e pôle, l’état T (T pour Tiers inclus), existerait mais celui-ci se déploierait sur un autre niveau de réalité et serait responsable de l’équilibre entre les deux états opposés, un peu comme l’est la physique quantique pour la matière.

#18 Youtube et le retour du sacré / Les pistes de Peterson et Lupasco 

Bien que j'entretienne une fascination pour les années ‘70 - la bande-annonce de The other side of the wind m'a instantanément charmé avec ses couleurs, son grain, son atmosphère, l'innocence sauvage qui s'en dégage... - je suis d'avis que nous vivons à nouveau à une époque fébrile. Le village global annoncé par McLuhan s'est bel et bien constitué et contrairement à l'atmosphère paisible que suggère l'expression, c'est plutôt le contraire qu'elle voulait désigner comme l'atteste son auteur dans le vidéo juste en dessous. Selon la théorie qu’il a formulée dans les années ‘50, la démocratisation des médias électroniques aura pour effet de donner aux politiques identitaires un essor et ce sera la chicane partout dans la cabane... Le village global tel qu'il le concevait n'avait rien d'idyllique et ressemblait plutôt à un village gaulois où on se tape dessus constamment. C'est ce qu'on appelle un prophète ( sauf pour sa lecture du Québec … ).

Mais s'il est vrai que le fond de l'air effraie, et ce pour toutes sortes de raisons, il y a quand même du bon qui ressort de cette frénésie ambiante. Du moins il appert. Mais comme l'humain a tendance à s'intéresser beaucoup + aux choses qui l'inquiètent qu'à celles qui ne l'inquiètent pas, cela force pour ainsi dire les médias à nous servir ce qu'on leur demande. Selon le montréalais Steven Pinker - professeur de psychologie au M.I.T. - ce trait proviendrait d'une époque, pas si lointaine, où il était primordial d'être sur ses gardes si l'on voulait survivre. Et cette constante vigilance que nourrissent les médias contribuerait à nous donner l'impression que le monde n'a jamais été aussi mal alors que dans les faits, nous serions dans un âge d'or pour ce qui est de la longévité et le recul de la violence et de la pauvreté*, et ce partout sur la planète, et en dépit des images que l'on voit quotidiennement. Il se produit certes encore des drames à grandes échelles, il ne s'agit pas de le nier mais de prendre acte que parallèlement aux malheurs qui affligent de nombreuses populations, ceux-ci se produisent à une fréquence moindre, et surtout, des progrès durables sont réalisés, notamment en Afrique, en Amérique du sud et en Asie, et que cela ne reçoit pas nécessairement l'attention médiatique qui ferait que l'on pourrait en prendre acte.** 

Aussi, la multiplication des chaines d'informations en continu participe activement à la propagation du sentiment que tout va mal, phénomène qui se trouve également amplifié par l'apparition du village global comme on l'a vu un peu + haut. En même temps, un autre type d'information qu'a délaissé petit à petit les médias traditionnels émerge du chaos que ce magma de nouvelles perpétuelles alimente. Je parle ici des discussions de fond, des longs échanges, des débats sur des sujets pointus mais essentiels qui, s'ils ont été évacué de l'espace médiatique télévisuel et radiophonique ( à part peut-être chez Marie-Louise Arsenault ), ont pu réapparaitre sur de nouvelles plateformes - principalement Youtube - et rejoindre ainsi un auditoire planétaire. Mais on a beau crouler sous une masse d'informations, celle-ci n'est pas synonyme de sens pour autant. Et ceci ne serait pas étranger, je crois, au fait que le sacré est un sujet qui intéresse pas mal de monde, du moins beaucoup plus que je l'aurais pensé...

J'en prends pour exemple l'étonnante popularité de Jordan Peterson, un professeur en psychologie de l'Université de Toronto ( qui comme Pinker, a étudié à McGill ) et qui fait en ce moment fureur sur la videothèque la plus fréquentée de la planète. Ses exposés et ses débats inspirés de son analyse psychologique de la Bible sont regardés par des millions de personnes. Je ne parle pas ici de dévots protestants du Missouri mais d'une multitude de jeunes et de moins jeunes ( comme moi ) qui ne sont pas nécessairement portés sur la religion. Qu'est-ce qui fait que les histoires qu'on raconte dans la Bible ont autant résonné, pourquoi ont-elles pu influencer à ce point l'Occident ? Selon M. Peterson, ce serait parce qu'elles nous révèlent, bien souvent sans qu'on arrive à mettre le doigt dessus, des éléments fondamentaux de notre psyché; consciente et inconsciente, personnelle et collective. Notre psyché a une histoire et cette histoire nous a façonné, et par conséquent nous fait agir comme ceci plutôt que comme cela, en raison notamment de structures hiérarchiques dont le principe s'est inscrit biologiquement chez les crustacés - grâce à la sérotonine - il y a des millions d'années à travers le processus évolutif... Enfin, je résume vite mais ça donne une idée ( j'espère ! ) pourquoi redécouvrir les récits bibliques avec ces clés jette forcément de nouveaux éclairages sur ces histoires. De là à en déduire que Dieu est un être purement imaginaire, c'est un pas que Jordan Peterson ne franchit surtout pas, au contraire, même s'il avoue cultiver de nombreuses ambiguïtés avec le religieux. D'où son questionnement. Ce qui est fascinant dans sa manière d'aborder le divin, c'est la manière méthodique, désintéressée, scientifique et philosophique, sans compromis ni complaisance, avec laquelle il traque les traces que Dieu aurait laissées en nous, en réinterprétant les récits religieux d'une façon complètement nouvelle, d'une façon presque a-religieuse, chose qui lui est d'ailleurs reprochée par plusieurs penseurs athéistes qui sont souvent désarçonnés de ne pas avoir devant eux un adversaire qui utilise la Bible et sa foi pour défendre ses positions. Il n'est pas là pour convertir qui que ce soit, il cherche avant tout des réponses, et a su avec l'aide de penseurs importants qu'il a lus, re-lus et décortiqués - entre autres Nietzsche, Jung, Dostoïevski et Piaget – mettre au bon moment la lumière sur un aspect essentiel de la psyché humaine : ce que racontent les mythes, les symboles, les archétypes.

Encore là, puisque cela reste du domaine de l'esprit, on peut questionner la relative vérité des symboles mais cela n'entache en rien leur réalité et leur rationalité ; on ne peut nier qu'on en extrait du sens. Mais le terrain est mouvant, j'en conviens. Et il le sera toujours, c'est inévitable. La conscience - la chose qui rend possible toutes les mesures - ne peut être elle-même mesurée. C'est un paradoxe. Qui n'est pas ans rapport avec le sujet qui suit car il existe un autre terrain, beaucoup moins mouvant celui-là, et c'est le domaine de la logique. J'ignore si le philosophe Stéphane Lupasco a carrément craqué le code - beaucoup de choses m'échappent en philosophie - mais je crois que les applications et prédictions que l'on peut déduire de sa logique de l'énergie - logique qui s'applique au final à tous les phénomènes ; qu'ils soient physiques, psychiques, religieux, artistiques, économiques, la réalité en d'autres mots... - pourrait en réconcilier plusieurs avec l'idée du sacré. C'est en méditant d'abord sur les étonnantes contradictions que les pionniers de la microphysique ont observées au début du 20e siècle que Lupasco a commencé à élaborer sa pensée, pensée qui se déploiera à travers plusieurs ouvrages écrits sur plusieurs décennie. Ses réflexions, qu'il a toujours forgées à l'aulne de sa formation scientifique, l'ont amené à développer une logique de l'énergie dont les conclusions semblent révéler la clé du fonctionnement et de l'origine de notre monde, rien de moins..! Pour ceux que ça intéresse, son collègue, le physicien Barasab Nicolescu résume bien sa pensée avec son livre Qu'est-ce que la réalité ? Réflexion autour de l'oeuvre de Stéphane Lupasco. Bien que ses thèses aient marqué quelques-uns des grands esprits artistiques du 20e siècle comme Breton, Dali, Mathieu ou Ionesco, ce fut moins le cas de ses contemporains philosophes et scientifiques. Aussi, comme il demeure à ce jour peu connu dans le monde anglo-saxon, ses idées et sa renommée tardent à éclore, ce qui ne saurait tarder, j'en suis convaincu.

J'ai évoqué en introduction la prophétie McLuhan. L'histoire nous dira si elle retiendra le nom de Lupasco comme étant celui qui sut ancrer à nouveau le religieux dans la rationalité, opérant par le fait même une mutation de la pensée religieuse... La logique de Lupasco donne non seulement raison à Eckhart lorsque celui-ci affirmait que foi et raison n'étaient pas contradictoire, elle possède le potentiel d'incarner le principe moteur qui l'anime - celui du Tiers inclus -  en devenant elle-même la passerelle qui relierait l'objectif et le subjectif, la matière et l'esprit, le troisième terme par lequel cette apparente opposition serait unifiée. Mais pour un moment seulement car la logique de Lupasco stipule qu'une fois la contradiction résolue, s'amènera inévitablement dans le portrait un nouveau couple de contradictoire, couple dont une moitié sera inactive, latente mais bel et bien réelle. On parle d'un état potentiel qui n'a pas d'autres choix que d'être le miroir de l'état actif, visible et donc actualisé ; son actualisation étant aussi le résultat d'une contradiction qui s'exprime à travers la tendance qu'aura le phénomène à se manifester de manière homogène - comme la matière physique - ou bien hétérogène - comme le vivant - . Je sais, c'est pas simple de résumer tout ça en quelques phrases mais s'il fallait retenir une seule chose de ce que Lupasco a découvert, c'est que tout phénomène est le résultat incarné d'une contradiction, et que cette contradiction est forcément le produit d'une seule et même dynamique dont le trait d'union se cache sur un niveau de réalité différent de celui où la contradiction apparait...  Par exemple, on pourrait dire que Jordan Peterson - pas lui mais ce qu'il avance - joue dans une certaine mesure le rôle du Tiers inclus entre l'athée et le croyant. Un universitaire, non-pratiquant, qui s'appuie sur la psychologie et la Théorie de l'Évolution afin de discourir sur le divin - le divin étant ici avant tout un idéal, vers lequel tendrait l'Évolution - voilà qui n'est pas banal. L'opposition entre la théologie et la science telle que perçue par les fondamentaliste et les matérialistes ne sont plus des termes contradictoires lorsqu'ils sont amenés sur le terrain de la psychologie comme le fait Peterson. Les 2 opposés y co-habitent sans problème, la religion étant un un processus évolutif à travers lequel la représentation d'un idéal - qu'il soit réel ou non n'est pas important - se répercute de manière biologique et psychologique chez les individus... On y reviendra car ça comme à brasser dans ce domaine, de nouvelles idées bouscule la science de l'Évolution, d'une façon que n'avait pas vu venir les 4 chevaliers de l'Apocalypse.

 Mais bon, la théorie de Lupasco pose problème en ce qui concerne l'Évolution. Ça m'échappe encore pourquoi mais grosso-modo, le fonctionnement de sa logique ne nécessiterait pas un mécanisme aussi fancy... Toujours selon lui, la psyché humaine serait elle-même le résultat d'une tension équivalente entre l'homogénéisation et l'hétérogénéité de l'énergie, ce qui signifie qu'elle est en quelque sorte incréée, comme en témoigne cette entrevue donnée peu de temps avant sa mort en 1987 :

L'interviewer : "Je voulais aussi dire par ma question, que si l’on prend votre logique en compte, il faudra en déduire que les trois matières macrophysique, biologique, psychique ou microphysique, existaient de tout temps. Comment peut-on imaginer un psychisme avant l’apparition des êtres vivants ? "

Stéphane Lupasco : "Eh bien, tout d’abord une logique est une logique. Elle se suffit à elle-même. Quand on crée une logique, elle peut être constatée après ou non, exactement comme en physique, par exemple, où des hypothèses sont émises pour être ensuite infirmées ou confirmées. Donc ma logique généralisée est une logique autosuffisante en tant que logique; par la suite, on peut vérifier si elle est valable ou non." Et de poursuivre plus loin : « Les êtres vivants sont là avant ma logique que j’ai appliquée aux systèmes vivants; donc même s’il n’y avait pas d’êtres vivants, elle aurait continué à avoir une valeur en tant que logique. Donc au départ, le problème qu’il y ait des phénomènes qui viennent la justifier ou non ne se pose pas. C’est par la suite que l’on peut en faire le constat. » 

Pense à ça. 

Et écoute Barab Nicolescu, ancien collègue de Lupasco, t'expliquer comment toutte est dans toutte...

 

*Avec son ouvrage La part d’ange en nous, Steven Pinker “démontre que la violence a diminué sur plusieurs échelles : tant au niveau de la durée des conflits que leur ampleur. Cela concerne aussi bien les guerres tribales, que les homicides, ou les châtiments cruels, la maltraitance des enfants, la cruauté envers les animaux, les violences domestiques, le lynchage, les émeutes dirigées contre une minorité, ou encore les guerres civiles et entre nations.” 

**Selon la Banque Mondiale, près de quatre personnes sur dix en 1990 vivaient en dessous du seuil international d’extrême pauvreté (1,90 dollar par jour). En 2013, ce ratio était tombé à un peu plus de 1 sur 10. 

Bien entendu, la menace climatique pourrait effacer tout cela, j’en suis bien conscient.

#14 Nécessaires contradictions : Stéphane Lupasco et la logique de l'énergie 

 

Pas évident d'afficher de la sympathie pour la communauté hassidique. Faites le test pour voir. On devrait vous répondre assez vite qu'ils ont beau vivre chez « nous », ça ne les empêche pas de se sentir au dessus des lois et de nous mépriser ouvertement. Ou encore qu'il est épouvantable qu'au 21e siècle, il soit possible d'endoctriner des enfants avec des idées et des coutumes aussi rétrogrades, que cette secte est à l'origine de bien des drames qui auraient pu être évités n'eut été la complaisance des autorités à leur égard, et ainsi de suite... Je ne dis pas qu'ils auraient nécessairement tort de le penser mais pour ma part, j'aime l'idée qu'une communauté organise son existence autour du sens même de l'existence. Car c'est fondamentalement de cela qu'il s'agit. Bien sûr, étant un mystique du dimanche qui habite Rosemont, il est facile pour moi d'affirmer cela. On s'entend, comme n'importe quelle entreprise humaine, cette entreprise - dont les origines remontent au 18e siècle - est forcément imparfaite même si son but, je trouve, reste noble. Et c'est pourquoi je ne me formalise pas de leur indifférence à notre égard. Le sens de la vie est une quête plutôt prenante quand on s'y attaque avec toute l'intensité et le sérieux que le font les Hassidiques. Faut dire aussi que d'avoir lu sur l'histoire de ce mouvement - assez récent du judaïsme - m'a rendu encore plus sympathique à leur cause.

Pour quiconque s'intéresse aux différents concepts métaphysiques qui tentent de donner une signification à l'aventure humaine, j'ai trouvé très convaincante la façon dont le hassidisme justifie l'existence de Dieu, existence dont la potentialité ne peut être pleinement réalisée qu'à travers l'humanité, Dieu étant, toujours selon le hassidisme, autant créé par l'homme que l'homme par Dieu ( if my memory serves me well... ). En d'autres mots, les archétypes moraux présents en Dieu demeurent latents, inactifs, aussi longtemps qu'ils ne seront pas incarnés par l'action vertueuse des hommes et des femmes. D'où la grande piété des Hassidiques et leurs nombreux rituels qui visent à maximiser la présence du divin sur la Terre. C'est donc un win-win, car si Dieu dépend de l'humanité pour totalement s'actualiser, il la divinise en retour lorsque celle-ci agit en accord avec sa loi. Notez que malgré l'aspect rigide de ce mode de vie, aucune ascèse n'est nécessaire, au contraire. La joie, la danse et la jouissance des sens y sont encouragées afin de vivifier l'esprit et mieux servir Dieu. Bref, on est en présence, qu'on soit d'accord ou non avec son postulat, d'une mystique somme toute rationnelle. Mais ma plus grande surprise allait surgir lorsque j'ai constaté que la non-dualité, et ce que certains philosophes et mystiques appellent la coïncidence des opposés, se trouvaient également au cœur de la pensée hassidique...  

 

Dans son ouvrage intitulé Qu'est-ce que la réalité? Réflexions autour de l'oeuvre de Stéphane Lupasco, Barasab Nicolescu    - ancien chercheur au Centre National de la Recherche Scientifique de Paris, spécialisé en physique quantique - affirme qu'il existe plusieurs niveaux de réalité. Rien pour appeler sa mère me direz-vous. Mais d'en prendre conscience permettrait de résoudre bien des problèmes - notamment grâce à la transdisciplinarité - et de comprendre en quoi la coïncidence des opposés - un concept présent dans toutes les traditions mystiques - réside au cœur de notre, ou plutôt de nos réalités; qu'elle soit physique, biologique, psychologique, artistique, religieuse, politique ou sociologique, name it... Mais qu'entend-on exactement par la coïncidence des opposés?

 

Oubliez le sens premier du mot coïncidence – qui réfère au hasard - et pensez plutôt à un point où une apparente contradiction s'en retrouverait résolue, unifiée. Selon la logique dite classique, A ne peut être simultanément A et non-A; en d'autres mots, une chose ET son contraire. Le bas ne saurait être à la fois le bas et le haut, pas plus que le jour, simultanément le jour et la nuit. On appelle ce principe, principe d'identité. Sa première formulation fut énoncée par les Grecs de l'Antiquité. Mais un Roumain - Stéphane Lupasco, débarqué à Paris au début du 20e siècle - a commencé à questionner l'absoluité de cet axiome à la lueur des résultats déroutants que les pionniers de la physique quantique - physique qui étudie le monde de l'infiniment petit - obtenaient. On ne savait pas pourquoi cela se produisait mais on était témoin de phénomènes bizarres qui défiaient clairement le principe d'identité émis par Aristote. Dans l'infiniment petit, A peut être A et non-A à la fois. Certains affirment que la la contradiction n'est qu'apparente et que dans les faits, le principe d'identité reste inviolé; ce à quoi Barasab Nicolescu et bien d'autres qui furent aux premières loges de ces découvertes rétorquent que devant le scandale causé par un tel spectacle, on préfère recourir à des contorsions linguistiques plutôt que d'accepter que les choses ne se passent pas comme elles le devraient... Bref, cela ne se fit pas en un seul livre et prit plusieurs décennies, mais Lupasco tenta d'apporter une explication à ces phénomènes étranges, explications dont les implications déborderont largement le domaine de la physique quantique comme nous le verrons plus bas.

Pour Lupasco, n'importe quel phénomène énergétique est par définition le résultat de forces antagonistes. Et la manière dont le phénomène se manifeste; son actualisation, est également tributaire de sa potentialisation, qui demeure, à divers degré, toujours présente dans le phénomène. Il y a donc sous-jacent à n'importe quel processus énergétique un pont entre son actualisation et sa potentialisation, ainsi qu'entre la tendance qu'aura le phénomène ( l'énergie ) à devenir homogène; comme la matière inerte - ou hétérogène; comme le vivant - ou à mi-chemin entre les deux; comme les phénomènes quantiques et psychiques qui sont de même nature lorsqu'on les regarde sous un angle purement logique! Ce pont, ou plutôt cet état - qu'il nomme T - Lupasco le décrit comme étant le tiers inclus. Tiers parce qu'il devient la passerelle par laquelle les 2 pôles contenus dans toute contradiction sont reliés. Selon Nicolescu, les implications de cette logique n'ont pas encore été bien comprises, ni mêmes reconnues*, probablement parce qu'elles bousculent trop violemment notre conception, consciente et inconsciente, de la réalité. Et puisque l'énergie, donc la matière, est une manifestation de forces contradictoires ( et pour Lupasco, la conscience est une matière psychique - soumise elle aussi aux dynamismes d'actualisation et de potentialisation - donc un phénomène énergétique comme il tend à le démontrer à travers son livre Les 3 matières, et brièvement dans cette entrevue ), on comprendra pourquoi Nicolescu déplore encore qu'à ce jour le travail de Lupasco soit à ce point ignoré. Il y aurait beaucoup plus à dire là-dessus, et je devrai moi-même lire et relire sur le sujet afin de mieux le maitriser, mais le livre de Barasab Nicolescu est justement là pour ça. Moi qui se sent vite perdu quand vient le temps d'aborder des ouvrages de philosophie et/ou de physique ( surtout quantique ), les réflexions de Nicolescu sur l'oeuvre de Lupasco sont étonnamment compréhensibles, du moins apprivoisables...  L'admiration évidente qu'il a pour son ami et compatriote d'origine roumaine - maintenant décédé - y joue sûrement pour quelque chose, tout comme la contribution que Nicolescu a lui-même apporté à la nouvelle logique de Lupasco lorsqu'il y a ajouté le principe des différents niveaux de réalité, avec la bénédiction de Lupasco lui-même. Ainsi disparaît un irritant important du système de Lupasco qui pouvait laisser penser que sa logique abolissait le principe d'identité, ce qui aurait été absurde bien entendu. Mais tout comme la Loi de la relativité d'Einstein n'invalide pas la théorie de Newton, Lupasco - avec son principe du tiers inclus – n'abolit pas non plus la logique classique pour autant. Celle-ci reste toujours aussi pertinente mais elle n'est pas pour autant absolue, comme le démontre entre autres la physique quantique. Avec l'ajout du postulat des niveaux de réalité, Nicolescu a donc raffiné la thèse de Lupasco en faisant ressortir que le tiers inclus n'est jamais manifeste dans la contradiction elle-même et ne peut pas se manifester sur le même plan de réalité que la contradiction qui le fait naître. Comme lui-même l'explique dans cet entretien :  

« Un exemple célèbre est la dualité onde-corpuscule qui est un des fondements de la physique quantique : cette dualité se vérifie au niveau quantique et pas au niveau macrophysique. »  

Et de continuer plus loin : 

« Ce que les scientifiques ont du mal à accepter, c’est le prolongement de ce constat étrange aux niveaux de la psychologie, de l’histoire, de la politique ou de la société. » 

À cet égard, l'apparition dans la sphère publique du phénomène des transgenres illustre bien ce propos. Malgré l'évidence de leurs traits et de leurs attributs masculins, il arrive que certaines personnes se sentent femme, et par conséquent, se sentent nées dans le mauvais corps. Il y a là une violation du principe d'identité qui veut que A ne peut être à la fois A et non-A. Suivant cette logique, un homme ne pourrait être à la fois homme et femme mais c'est pourtant ici bien le cas ; même si d'un point de vue strictement biologique, on ne peut le reconnaître. Le niveau psychologique, un niveau de réalité différent du biologique, nous permet de résoudre ici la contradiction et accepter que A peut quelque fois être aussi non-A, que la psyché d'une femme puisse être contenue dans un corps d'homme. Comme on peut le voir, la logique des contradictoires que Lupasco a construite et que Nicolescu a peaufinée a une portée beaucoup plus grande que la physique qui lui a servi de point de départ. Toujours selon Nicolescu : 

« Son idée centrale (celle de Lupasco) est que la contradiction est la texture de l’univers. Tout ce qui est dans le monde, et pas seulement ce qui est dans notre pensée ou nos propositions, résulte d’une tension entre des contradictoires. » 

Tout ça, comme je l'explique en entrée de jeu, à cause d'une discussion qui tournait autour de la communauté hassidique d'Outremont il y a 2 semaines... Selon Louria - un rabbin du 16e siècle dont la pensée et la renommée influença fortement la mystique juive - pour que Dieu puisse créer le monde, il fallut qu'il crée d'abord un vide, un espace où il n'était pas. On appelle tsimtsoum dans la kabbale cet acte où Dieu se retire en un seul point, créant ainsi tout autour les ténèbres et un infini dans lequel Sa lumière, et le Jugement - la raison - peut se propager, et la matière exister. Avant que la matière et le temps n'apparaissent, Dieu étant tout ce qu'il y avait, rien ne pouvait exister en dehors de lui. C'est en repensant à cette explication, ainsi qu'à la potentialisation et l'actualisation des archétypes moraux dérivant de Dieu - tel qu'évoqué en introduction - qu'un lien s'est fait dans mon esprit entre la logique de l'énergie de Lupasco et la façon dont la kabbale nous parle de l'origine du monde. Je ne sais pas si Lupasco lui-même serait d'accord mais l'exercice en aura valu la peine, ne serait-ce que pour la redécouverte du livre de Barasab Nicolescu Qu'est-ce que la réalité? Réflexion autour de l'oeuvre de Stéphane Lupasco

On entend parfois dire qu'au fond, les religions livrent toutes le même message. C'est un cliché qui, comme bien des clichés, contient sa part de fausseté... et de vérité. Mais cette part de vérité a ceci de paradoxal qu'on la trouve surtout parmi les courants mystiques, courants avec lesquels les autorités religieuses des différentes traditions entretiennent souvent une relation ambigüe, quand elle n'est pas carrément hostile.** Et que ce soit à travers le soufisme - une branche mystique de l'islam - ,  les mystiques chrétiens tels que Maitre Eckhart, Sainte Thérèse d'Avila ou Saint Jean de la Croix, Milarepa; moine bouddhiste ayant vécu au 12e siècle, sans oublier les saints de l'Inde, tous nous entretiennent sur l'illusion du dualisme qui comme un voile obscurcit notre vision du réel. Stéphane Lupasco - qui ne semble pourtant pas avoir eu de révélations mystiques - a su, avec les seuls outils de la raison et de la logique, lever ce voile pour nous aider à voir un peu plus clair sur la nature du monde qui nous entoure et sur nous-même. Je terminerai en lui laissant le dernier mot tiré d'une entrevue qu'il a donnée en 1987, peu de temps avant sa mort : 

" ... si l’on prend votre logique en compte, il faudra en déduire que les trois matières macrophysique, biologique, psychique ou microphysique, existaient de tout temps. Comment peut-on imaginer un psychisme avant l’apparition des êtres vivants? "

S. L. : " Eh bien, tout d’abord une logique est une logique. Elle se suffit à elle-même. Quand on crée une logique, elle peut être constatée après ou non, exactement comme en physique, par exemple, où des hypothèses sont émises pour être ensuite infirmées ou confirmées. Donc ma logique généralisée est une logique autosuffisante en tant que logique; par la suite, on peut vérifier si elle est valable ou non. "

 " Oui bien sûr. Mais on peut, à juste titre, poser cette question puisque votre logique postule la coexistence de ces trois matières, même avant l’apparition des êtres vivants. "

S. L. : " Oui, elle existait. Mais elle était inobservable. Les êtres vivants sont là avant ma logique que j’ai appliquée aux systèmes vivants; donc même s’il n’y avait pas d’êtres vivants, elle aurait continué à avoir une valeur en tant que logique. Donc au départ, le problème qu’il y ait des phénomènes qui viennent la justifier ou non ne se pose pas. C’est par la suite que l’on peut en faire le constat. "

" Vous différenciez donc votre logique d’un fait expérimental, et vous dites qu’une logique se suffit à elle-même si elle est cohérente, mais qu’après, elle peut être vérifiée par l’expérience ou non… "

S. L. : " Exactement. Et il se trouve qu’elle est vérifiée. Mais ma démarche n’a pas consisté à créer d’abord une logique et puis à l’appliquer aux faits. Je suis parti de l’expérience, des faits, et j’ai constaté par induction ce que j’ai décrit sur les trois matières. Mais par la suite, je peux dire que je pouvais, en effet, créer et élaborer cette logique et puis la vérifier par les faits. "

 

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Petit retour sur ce billet

De me replonger dans la lecture de l'oeuvre de Lupasco et des commentaires de Nicolescu ont fait germer des intuitions... d'ordre théologique sur lesquelles je reviendrai à travers d'autres carnets. La notion de dualisme, et par conséquent de ce qui est non-duel, s'en retrouve simplifié il me semble, ce qui aidera à mieux l'expliquer. Même chose pour la notion d'incréé qui se trouve au coeur de toutes les religions, et de toute théorie matérialiste tout compte fait..!

 

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* Sauf à l'intérieur d'un cercle restreint dont fit partie le philosophe et essayiste Marc Beigbeder (père de Frédérique Beigbeder) qui rédigea sa maitrise sur Lupasco dont le travail a d'abord été suivi avec intérêt par plusieurs artistes, dont André Breton, Eugène Ionesco et Salvador Dali.

**  Il faut toutefois différencier les religions monothéistes de celles originaires de l'Inde et des autres pays asiatiques où par définition le mysticisme, c'est-à-dire l'expérimentation directe du divin, est au cœur de la pratique spirituelle.