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#28 Cachez ce mort que je ne saurais voir 

« … ben oui mais ce sera pas grave Suzanne, quand tu seras morte, tu seras pu là pour voir de quoi t’as l’air..! Être exposé, ça donne à ceux qui restent la chance de te dire un dernier adieu, et ça aide à mieux faire notre deuil je trouve… » 

«  J’m’en fous, j’ai pas envie qu’on me voit toute ratatinée… » 

J’avais beau essayer d’expliquer à ma belle-mère que ce n’était pas pour soi mais pour ceux qui restent qu'on organise des obsèques, que je préférais de loin la voir (de proche) une dernière fois en chair et en os plutôt qu’en photo devant une urne, rien n’y faisait, ça restait un dialogue de sourd. Il faut dire que le départ d’une amie de ma mère que je connaissais bien était encore récent et le vide causé par le fait que je n’avais pas pu la voir une dernière fois m’habitait encore. Je m’étais arrêté au salon funéraire avant de prendre la route pour de courtes vacances en pensant pouvoir lui rendre un dernier hommage mais j’étais reparti avec la vague impression de n’avoir pas pu le faire. Sans vraiment d’endroit pour se recueillir, planqué devant un montage photo et un vase qui contenait ses cendres, j’avais offert mes condoléances à sa fille, après quoi j’avais quitté la salle un peu penaud, triste parce qu’elle était morte et qu’on n'irait plus la voir l’été tous ensemble avec la famille élargie autour de sa piscine, mais aussi parce que j’avais le sentiment qu’elle méritait un peu plus de décorum, un peu plus de chaleur et de sacré. Évidemment, comme on ne recourt plus à l’église pour assurer les rites funéraires, on est laissé à soi-même et ce n’est pas évident. Je ne sais pas ce que les sociologues et les anthropologues diront plus tard sur la façon relativement nouvelle que l’on a d’enterrer nos proches, mais d’offrir une dernière cérémonie devant une urne et une photo révèle forcément quelque chose sur notre époque et notre rapport à la mort… 

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Je me souviens d’une Pâques il y a une vingtaine d'année où le grand-père d’une ex me racontait comment anciennement on veillait les morts; à la maison, pendant plusieurs jours et plusieurs nuits. Comment on les pleurait, avec de vrais pleureuses qui se forçaient à nous tirer les larmes. Et comment ça pouvait aussi déraper solide! Après quelques jours à partager la bouteille en côtoyant le macchabée, on devenait un peu moins intimidé et l’envie de jouer des tours pouvait nous prendre. Le grand-père riait encore de la fois où l’épouse du défunt avait non seulement crié de ne plus voir le corps de son mari dans le cercueil, elle s’était évanouie lorsqu’elle l’avait aperçu suspendu par les bretelles derrière la porte..! L'expression "trop c'comme pas assez"  prend tout son sens quand on compare avec aujourd'hui.

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Quelques jours avant son décès, bien que très affaibli, mon père avait insisté pour qu’on lui fasse de belles funérailles. On le lui avait promis même si on s’était jamais pratiqué avant... Son ainé avait insisté pour qu'on fasse affaire avec le salon funéraire d’une de ses connaissances. On avait suivit ses conseils, ça nous avait évité de magasiner. Et ça doit pas être évident de magasiner des funérailles quand on y pense... Bien que construit près d’une autoroute, le complexe — c'était plus un complexe qu'un salon — était situé à l’orée d’un boisé. L’intérieur était vaste et élégant. La chapelle, avec son très haut plafond et sa grande fenestration, laissait entrer avec abondance la lumière naturelle. On s’y sentait bien, c’était manifestement un endroit qui favorisait le recueillement. Nous étions bien tombés. Mais l'endroit à lui seul n'aurait pas suffit à faire de cette cérémonie le beau moment qu'il devint; l’intelligence et la sensibilité du célébrant avait aussi beaucoup aidé. Il venait, pour ainsi dire, avec le forfait (!), forfait suggéré par un des employés de la place, un homme dans la soixantaine qui avait très bien su nous accompagner. Celui qui allait officier les funérailles était issu du clergé catholique, peut-être un vicaire. Mon père y tenait, il avait demandé les derniers sacrements même s’il n’avait pas mis les pieds dans une église depuis des décennies. Le célébrant était un homme vigoureux, qui se tenait bien droit et dont la voix était à la fois chaleureuse et autoritaire. Ma mère et moi avions échangé quelques mots la veille au téléphone avec lui mais c’était comme si nous avions discuté pendant des heures. Un vrai pro, il donnait l’impression d’avoir connu mon père. Pour s’adresser à tous ceux qui étaient venus rendre un dernier hommage, il avait choisi des passages de l’Ancien et Nouveau Testament qui mettaient en relief le sens de la vie et celui de la mort (l'amour crisse..!), tout en sachant être réconfortant. Ses oraisons duraient juste le temps qu’il fallait. Il nous guidait avec assurance pour la prière et invitait quand leur tour était venu ceux et celles qui devaient venir prendre la parole. Je chantai avec ma soeur une chanson à propos d’un petit chalet sur une île où nous avions l’habitude d’aller en famille, et mon père à la chasse avec ses amis l’automne venu. Un invité de dernière minute de son frère cadet entonna l’Ava Maria. C’était un ténor italien dont l’interprétation magnifique et bouleversante résonna partout dans la chapelle et secoua toute l’assistance. 

Tout cela se passa pendant que mon père était exposé dans son cercueil, ce qui ajoutait forcément à la cérémonie un aspect sacré, solennel; ce n’est pas tous les jours qu’on a sous les yeux le corps mort d’une personne qu’on a aimée. C’était au mois de mai et les tulipes que mon père avait plantées dans la cour qu’il avait transformé au fil du temps en un grand jardin étaient sorties de terre. Les petits-enfants et tous ceux qui le désiraient avaient déposé dans son cercueil les tulipes que nous avions cueillies avant de quitter la maison. Cela aussi avait été très touchant. J’avais pour ma part beaucoup apprécié le moment passé seul en sa présence, alors que j’étais revenu en catimini dans la chapelle pendant que continuait dans une salle adjacente une réception pour les invités. De pouvoir déposer un dernier baiser sur son front avait bouclé la boucle amorcée quelques mois auparavant alors que le diagnostic d’un cancer foudroyant m’avait laissé incrédule. 

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Mon père n’a pas qu’eu de belle funérailles, il a aussi eu une belle mort. Du moins j’aime le penser, j’espère que je ne me trompe pas. J’ignore à quel point cela est plus important pour nous que pour celui qui s’en va mais j’imagine qu’il est plus… facile..? de s’éteindre chez soi qu’à l’hôpital. Ma mère avait appelé un organisme bénévole qui aide les gens à mourir à la maison et ils étaient venus installer un lit dans le salon. Une infirmière passait tous les jours. Nous avions pu célébrer Pâques tous ensemble et ma conjointe lui avait chanté l’Ave Maria en lui tenant la main. Ce fut beau et intense. Cela faisait 2 jours que mon père n’ouvrait plus les yeux lorsque son âme l’a quitté. C’était en fin de journée et le ciel était noir et pluvieux. Quelqu’un est allé chercher du homard et nous avons bu du vin. Ma fille qui n’avait pas un an s’est mise à marcher pour la première fois. La vie continuait. 

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On tend à l’oublier, l’être humain est un animal éminemment symbolique. Il y a certes des cérémonies à ré-inventer mais au-delà de l’opinion qu’on peut avoir sur l’au-delà, notre époque a peut-être sous-estimé les rituels, leur pertinence, leur nécessité, le rôle qu’ils ont à jouer dans les étapes de la vie. Je dirais qu’en plus de celui de mon père, j’ai eu à vivre 2 autres deuils importants. Et les 3 fois, tout mon être fut secoué par d’immenses vagues de chagrin, comme si mon corps expiait une douleur qui provenait de tréfonds inconnus et dont mon physique prenait simultanément acte, une douleur qui s’était accumulée au fur et à mesure que l’inéluctable se dessinait. Mais une fois les secousses terminées, il y a une paix qui s’installe et qui aide à accepter l’épreuve à laquelle on fait face. Plus j’y pense et plus je crois que les rituels sont là pour favoriser ce genre de moment, souligner la sacralité de ce qui se passe et qui est immanent à l’existence, et ce, peu importe l’opinion que l’on a de la transcendance.

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Mais il paraitrait que la tendance se renverse. Selon un invité entendu cet automne à l’émission « Y’a du monde à messe », l’exposition du défunt serait à nouveau prisée parmi les amateurs de funérailles. Je blague mais j’étais surpris et à la fois heureux de l’entendre. Heureux est un peu fort mais disons que j’y voyais là une prise de conscience sur la nécessité de ramener un peu de sacré dans nos vies. Nous sommes passés en un temps record de société hyper religieuse à une société non pratiquante et on peut dire que ça parait beaucoup quand vient le temps d’enterrer nos morts. 

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Je peux juste parler pour moi mais je ne crois pas être le seul qui trouve important de pouvoir voir une dernière fois le corps sans vie d'une personne qu’on a aimée quand vient le temps de lui dire adieux. Au-delà de ce que je serais capable d’en dire, cela participe à quelque chose d’insaisissable, qui nous amène ailleurs, nous ramène forcément à notre propre mort et nous oblige à nous arrêter.

Tout ça pour te rappeler Suzanne que j’aime mieux te voir ratatinée que pas pentoute. Bon.